Manifeste pour un plan numérique québécois

Par Mis en ligne le 14 décembre 2010

Nous voici déjà dans la deuxième décennie du XXIe siècle. Pourtant, le Québec ne dispose toujours pas d’une stratégie numérique !

Le laisser-aller du Québec numérique

Faits et chiffres à l’appui, de nom­breux indus­triels et com­mer­çants, divers porte-paroles des régions et des milieux com­mu­nau­taires ainsi que plu­sieurs uni­ver­si­taires constatent le retard gran­dis­sant et pré­oc­cu­pant de la société qué­bé­coise à ce cha­pitre [1].

Nous dis­cu­tons encore ici – sans aucune action déci­sive – com­ment nous pour­rions offrir l’accès à Internet haute vitesse, ou même inter­mé­diaire, par­tout sur notre ter­ri­toire, alors que l’ultra haute vitesse uni­ver­selle se déploie dans des pays comme la Finlande et l’Australie et est déjà un acquis dans d’autres comme la Corée du Sud. Nous dis­cu­tons encore ici – sans plus d’action déci­sive – com­ment fami­lia­ri­ser tous les seg­ments de la popu­la­tion aux tech­no­lo­gies numé­riques alors que l’Europe est très avan­cée en la matière, dis­po­sant déjà de tout un réseau de recherche et de déve­lop­pe­ment d’innovations avec et par les citoyens eux-mêmes.

En com­pa­rai­son, l’indolence de notre classe poli­tique pro­vin­ciale autant que fédé­rale, malgré les inter­pel­la­tions et péti­tions, témoigne d’un manque total de vision et même d’un aveu­gle­ment périlleux au moment où le XXIe siècle pose au Québec de grands défis en matière de démo­gra­phie, de culture, d’éducation, de santé et d’économie.

Pourtant dès 1998, le Québec s’était doté d’une stra­té­gie natio­nale à l’égard de la société de l’information dont les objec­tifs ambi­tieux étaient d’assumer son rôle de « leader parmi les socié­tés de l’information » [2]. À l’époque, le Canada pavoi­sait d’être le second pays de la pla­nète pour le taux de foyers ayant accès à Internet. Aujourd’hui, en ne tenant compte que de la vitesse et du coût, il a glissé au 27e rang sur… 30 pays de l’OCDE [3]. La posi­tion du Québec est même plus déplo­rable vu ses taux de bran­che­ment et d’utilisation encore plus faibles.

Bien sûr, l’État qué­bé­cois n’est pas tota­le­ment inac­tif. Il par­ti­cipe aux forums inter­na­tio­naux, com­mande des études, consulte les dif­fé­rents acteurs sociaux, déve­loppe son admi­nis­tra­tion en ligne, sou­tient des ini­tia­tives locales de bran­che­ment en sec­teurs mal des­ser­vis, finance des pro­jets d’innovations sociales, adopte des poli­tiques fis­cales favo­ri­sant cer­tains pôles tech­no­lo­giques. Mais ces gestes épars demeurent déri­soires en regard des objec­tifs de 1998, aujourd’hui tota­le­ment dépas­sés. Depuis la Déclaration de Séoul de juin 2008 sur le futur de l’économie numé­rique des pays de l’OCDE, plu­sieurs pays dont l’Australie, le Royaume-Uni, la France, l’Italie et main­te­nant les États-Unis ont éla­boré des plans beau­coup plus cohé­rents et auda­cieux sur les plans socio-éco­no­mique et tech­no­lo­gique et ont envi­sagé des par­te­na­riats entre acteurs sociaux pour leur éla­bo­ra­tion et leur mise en œuvre [4].

Du côté fédé­ral, le por­trait est plus navrant encore. Après le cafouillage du der­nier budget où les pro­grammes d’accès com­mu­nau­taire à Internet – dont il van­tait pour­tant le succès – ont été mis au ran­cart, puis res­tau­rés mais sans pers­pec­tive d’avenir, le gou­ver­ne­ment Harper montre son inca­pa­cité à conce­voir une véri­table stra­té­gie pan­ca­na­dienne. Dans l’improvisation la plus totale, il a réitéré cette année encore la paro­die de consul­ta­tion de juin 2009 et sans tenir compte des voix dis­si­dentes, il conti­nue à consi­dé­rer qu’un plan numé­rique vise sur­tout à répondre aux inté­rêts de l’industrie des télé­com­mu­ni­ca­tions [5]. Pourtant, les études, rap­ports et recom­man­da­tions tant publics que privés se mul­ti­plient. Provenant des orga­nismes para­gou­ver­ne­men­taux, de l’industrie, du monde aca­dé­mique et des milieux com­mu­nau­taires, ils pointent tous l’urgence d’un pas­sage à l’action et insistent sur l’inclusion numé­rique [6].

Opportunités et risques

Pourtant, sur le seul plan éco­no­mique, le sec­teur numé­rique repré­sente aujourd’hui plus de 25% de la crois­sance mon­diale, en ascen­sion rapide [7]. On ne compte d’ailleurs plus les études sérieuses démon­trant le poten­tiel de l’usage des tech­no­lo­gies numé­riques en matière de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, de créa­tion et main­tien d’emplois rému­né­ra­teurs et durables, de pres­ta­tion de ser­vices d’éducation, de soins de santé et autres, d’inclusion des popu­la­tions défa­vo­ri­sées ou des régions éloi­gnées et d’élargissement de la démo­cra­tie. D’autres études tout aussi solides démontrent les mul­tiples écueils et dan­gers sur les mêmes fronts, d’autant plus pré­oc­cu­pants que s’accroit la dépen­dance des indi­vi­dus et des orga­ni­sa­tions vis-à-vis des réseaux, des appli­ca­tions et des conte­nus numé­riques.

Certes, les solu­tions aux énormes défis de la société qué­bé­coise ne seront pas que d’ordre tech­no­lo­gique, et encore moins seule­ment numé­riques. Cependant, que l’on soit « verts », « lucides » ou « soli­daires », nous devons tous recon­naître le carac­tère révo­lu­tion­naire de la pré­sente muta­tion socio­nu­mé­rique. Si nous, Québécoises et Québécois, n’arrivons pas, indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment, à nous appro­prier ces déve­lop­pe­ments et ces nou­veaux usages en fonc­tion de nos besoins, de nos valeurs et nos aspi­ra­tions, non seule­ment ris­quons-nous de rater de remar­quables oppor­tu­ni­tés, mais aussi de devoir com­po­ser avec des inadap­ta­tions et frac­tures sociales et éco­no­miques qui décou­le­ront dès lors de déci­sions prises par d’autres et ailleurs.

La société civile qué­bé­coise a déve­loppé dans plu­sieurs champs une exper­tise remar­quable en matière de recherche, d’innovation et d’usages des tech­no­lo­gies numé­riques [8]. Elle s’est aussi mon­trée dis­tinc­te­ment capable de déli­bé­ra­tions publiques fruc­tueuses ainsi que de pro­jets et virages col­lec­tifs ambi­tieux. Cette intel­li­gence col­lec­tive est notre prin­ci­pal atout pour éla­bo­rer et mettre en œuvre col­lec­ti­ve­ment une stra­té­gie qui, non seule­ment répon­drait à nos défis propres, mais appor­te­rait des contri­bu­tions ori­gi­nales à l’édification humaine du monde numé­rique en ges­ta­tion.

Appel

Nous affir­mons la néces­sité que le Québec se dote promp­te­ment d’un plan numé­rique global et ambi­tieux et mobi­lise réso­lu­ment l’ensemble de ses forces vives dans sa mise en œuvre afin de rele­ver les défis sociaux, cultu­rels et éco­no­miques posés par la révo­lu­tion socio­tech­nique mon­diale en cours.

En se fixant comme but déclaré de faire d’Internet un bien commun au béné­fice de tous et toutes, un tel plan devrait appor­ter des réponses per­ti­nentes et créa­tives aux ques­tions sui­vantes :

  • l’accès des indi­vi­dus, des orga­ni­sa­tions et des com­mu­nau­tés aux réseaux et aux conte­nus ;
  • le déve­lop­pe­ment de la pro­duc­tion, de l’offre, de l’utilisation et de l’appropriation des conte­nus ;
  • la diver­si­fi­ca­tion des appli­ca­tions, des ser­vices et des usages ;
  • la recherche et l’innovation tech­niques et sociales dans tous les sec­teurs d’activité (admi­nis­tra­tion publique, indus­trie, com­merce, éco­no­mie sociale, ins­truc­tion publique, santé et ser­vices sociaux, milieux com­mu­nau­taires, ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques) ;
  • les domaines d’expertise à sou­te­nir prio­ri­tai­re­ment sur le plan natio­nal et inter­na­tio­nal ;
  • la for­ma­tion en milieux sco­laires, popu­laires et de tra­vail dans un contexte de société de l’information et des savoirs ;
  • la pré­ser­va­tion et le déve­lop­pe­ment des cultures et des savoirs ainsi que du patri­moine cultu­rel ;
  • l‘accès ouvert et le par­tage des don­nées et des savoirs scien­ti­fiques ;
  • la com­pé­tence des indi­vi­dus et l’innovation au sein des orga­ni­sa­tions ;
  • l’identité numé­rique et la sécu­rité des indi­vi­dus et des orga­ni­sa­tions ;
  • les places res­pec­tives des logi­ciels et conte­nus libres et pro­prié­taires dans une pers­pec­tive de biens com­muns ;
  • la gou­ver­nance qué­bé­coise, cana­dienne et inter­na­tio­nale d’Internet, des normes tech­niques numé­riques.

Nous affir­mons que la réus­site des pro­ces­sus d’élaboration et de mise en œuvre d’un tel plan numé­rique qué­bé­cois exige la par­ti­ci­pa­tion et l’engagement de la tota­lité des acteurs sociaux, des sec­teurs d’activités, des seg­ments de la popu­la­tion et des régions concer­nées.

Nous affir­mons éga­le­ment que de tels pro­ces­sus doivent être des occa­sions d’expérimentation de nou­velles pra­tiques de gou­ver­nance démo­cra­tique per­mises par les tech­no­lo­gies numé­riques.

Nous appe­lons donc :

  • tous les indi­vi­dus et orga­ni­sa­tions concer­nés à signi­fier publi­que­ment leur par­ti­ci­pa­tion et leur enga­ge­ment à l’élaboration et la mise en œuvre d’un plan numé­rique qué­bé­cois en endos­sant le pré­sent mani­feste et en le dif­fu­sant lar­ge­ment dans leurs réseaux pour le dis­cu­ter et l’amender ;
  • le gou­ver­ne­ment du Québec à prendre un enga­ge­ment concret et déci­sif à assu­mer un rôle de lea­der­ship dans l’élaboration et la mise en œuvre par­ti­ci­pa­tives d’un plan numé­rique qué­bé­cois ainsi qu’à mettre en place les condi­tions néces­saires à leur réus­site ;
  • le gou­ver­ne­ment fédé­ral ainsi que les ins­tances poli­tiques régio­nales et muni­ci­pales à entre­prendre, par­ti­ci­per et sou­te­nir des pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tifs simi­laires.

[1] Un plan numé­rique pour le Québec. Ce mani­feste est le fruit d’une démarche col­lec­tive amor­cée il y a main­te­nant deux ans par des inter­ve­nants de dif­fé­rents milieux entre­pre­na­rial, aca­dé­mique et com­mu­nau­taire.

[2] Gouvernement du Québec, « Agir autre­ment : La poli­tique qué­bé­coise de l’autoroute de l’information », Québec, 1998

[3] Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), « OECD Communications Outlook 2009», sep­tembre 2009.
L’indice de déve­lop­pe­ment de l’ensemble des TIC de l’Union inter­na­tio­nale des télé­com­mu­ni­ca­tions place le Canada au 21e rang mon­dial. Union inter­na­tio­nale des télé­com­mu­ni­ca­tions, « Mesurer la société de l’information 2010», Genève, 2010.

[4] Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), « Déclaration de Séoul sur le futur de l’économie Internet», Séoul, juin 2008,
Royaume Uni : Department for Culture, Media and Sport and Department for Business, Innovation and Skills, « Digital Britain : Final Report», Londres, juin 2009,
Australie : Minister for Finance and Deregulation, « Joint Media Release : New National Broadband Network», Canberra,avril2009,
France : Éric Besson, « France numé­rique 2012 : Plan de déve­lop­pe­ment de l’économie numé­rique», Paris, octobre 2008,
rôle du gou­ver­ne­ment dans l’établissement d’une stra­té­gie : Banque mon­diale, « What role should govern­ments play in broad­band deve­lop­ment ?», Paris, sep­tembre 2009,
Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), « Préparer le futur de l’économie Internet», Séoul, juin 2008,
Ministère des Services gou­ver­ne­men­taux du Québec, « Bulletin d’information e-Veille», Québec,septembre 2010.

[5] Gouvernement du Canada, « Déclaration du ministre Clement au sujet de la fin de la consul­ta­tion sur l’économie numé­rique», Ottawa, 2010.

[6] Comité séna­to­rial per­ma­nent des trans­ports et des com­mu­ni­ca­tions, « Plan pour un Canada numé­rique», Ottawa, juin 2010,
Conseil de la radio­dif­fu­sion et des télé­com­mu­ni­ca­tions cana­diennes (CRTC), « Rapport de sur­veillance du CRTC sur les com­mu­ni­ca­tions», Ottawa, juillet 2010,
Michael De Santis, Public Interest Advocacy Centre (PIAC), « Is broad­band basic ser­vice ?», Ottawa, juillet 2010,
i-Canada Alliance, « The i-Canada Declaration. A New National Dream : Global lea­der­ship through ultra­fast com­mu­ni­ca­tion», 2010.

[7] Ministère des Services gou­ver­ne­men­taux du Québec et Centre fran­co­phone d’information des orga­ni­sa­tions (CEFRIO), « e-Veille : À la ren­contre des gou­ver­ne­ments en ligne du globe, bilan 2009», Québec, jan­vier 2010.

[8] Notamment dans les domaines du mul­ti­mé­dia, du jeux et de la cryp­to­gra­phie.

À propos de Communautique

Communautique est un orga­nisme com­mu­nau­taire dont la mis­sion est de sou­te­nir la par­ti­ci­pa­tion citoyenne en favo­ri­sant la maî­trise de l’information, l’appropriation des tech­no­lo­gies de l’information et des com­mu­ni­ca­tions et la contri­bu­tion à leur déve­lop­pe­ment.

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