Le Monde Diplomatique

L’argent qui corrompt

Par Mis en ligne le 25 juin 2010

« Qui dirige – les gou­ver­ne­ments ou les mar­chés finan­ciers ? » La ques­tion, posée par l’économiste Robert Skidelsky (Financial Times, 17 juin 2010), ne sou­lève pas un sus­pense insou­te­nable alors que, sous la pres­sion des inves­tis­seurs, les pou­voirs publics euro­péens imposent des poli­tiques d’austérité à leurs popu­la­tions. En l’espace de quelques semaines, Allemagne, Espagne, France, Grèce, Irlande, Italie, Portugal, Royaume-Uni, Roumanie, etc, ont annoncé des mesures de res­tric­tion bud­gé­taire des­ti­nées à conte­nir l’endettement : report de l’âge de départ en retraite, baisse du salaire des fonc­tion­naires, rabo­tage des pres­ta­tions sociales et sup­pres­sion de cer­taines allo­ca­tions, hausse de la taxe sur la valeur ajou­tée (TVA), pri­va­ti­sa­tions. Un éven­tail com­plété comme il se doit – car il importe d’opposer le gramme au kilo sur l’autre pla­teau de la balance sociale – par une hausse insen­sible de la fis­ca­lité sur les hauts reve­nus, bonus et stocks options.

Pareil virage éco­no­mique pris sous la pres­sion des mar­chés ne figu­rait pas dans les pro­grammes élec­to­raux sur la foi des­quels les diri­geants furent portés au pou­voir. Ces choix sont légaux ; sont-ils légi­times ? Leur orien­ta­tion sociale appa­raît tel­le­ment dés­équi­li­brée que l’interprétation n’appelle nul recours à la « com­plexité » : sous la pres­sion des riches, les gou­ver­ne­ments font payer aux pauvres la fac­ture de la spé­cu­la­tion finan­cière.

Car pour les pos­sé­dants, la crise semble passée. « En 2009, le nombre de foyers mil­lion­naires en dol­lars a aug­menté d’environ 14 % et atteint 11,2 mil­lions, qua­si­ment autant qu’en 2007 », jubile le Boston Consulting Group dans son rap­port 2010 sur la richesse mon­diale inti­tulé « Regagner le ter­rain perdu ». Au même moment, et comme si la leçon ne pou­vait être admi­nis­trée que par une forme de péda­go­gie du pire, se suc­cèdent en France les révé­la­tions sur le train de vie des diri­geants et les conflits d’intérêts qu’engendrent leurs acti­vi­tés lucra­tives pri­vées ou celle de leurs famille. Au-delà de la situa­tion de M. Jean-François Copé, avocat d’affaires chez Gide-Loyrette-Nouel et pré­sident du groupe UMP à l’Assemblée natio­nale, ou de Mme Florence Woerth, qui fut simul­ta­né­ment épouse du ministre du budget (et tré­so­rier de l’UMP), admi­nis­tra­trice du groupe de luxe Hermès et ges­tion­naire des actifs de la mil­liar­daire Liliane Bettencourt, la confu­sion de la chose publique et des inté­rêts privés atteint un point inédit.

Elle pro­cède d’un double mou­ve­ment de « pri­va­ti­sa­tion » des grands commis de l’Etat et de « natio­na­li­sa­tion » des caté­go­ries de pensée en vigueur dans le privé. Bien connue sous l’appellation de « pan­tou­flage », la pre­mière dyna­mique implique des hauts fonc­tion­naires plus dis­po­sés que jamais à vendre leurs ser­vices, leurs connais­sances et leurs car­nets d’adresse à de grandes entre­prises. Deux cas exem­plaires parmi tant d’autres : celui de M. François Pérol (ancien élève de l’Ecole natio­nale d’administration [ENA], de Sciences Po et de HEC, ins­pec­teur des finances), passé en 2009 du secré­ta­riat géné­ral adjoint de la pré­si­dence de la République à la pré­si­dence du groupe ban­caire BPCE qu’il a lui-même contri­bué à fonder en tant que conseiller éco­no­mique du chef de l’Etat ; celui de Mme Emmanuelle Mignon (ancienne élève de l’Ecole nor­male supé­rieure, de Sciences-Po, de l’ENA, de l’Essec), ancienne direc­trice de cabi­net de M. Nicolas Sarkozy quit­tant en mai 2010 le Conseil d’Etat, son corps d’attache, pour prendre la direc­tion stra­té­gique du groupe Front Line, société du cinéaste Luc Besson. Les nou­velles vies de MM. Anthony Blair et Gerhard Schröder, chefs de gou­ver­ne­ments deve­nus res­pec­ti­ve­ment admi­nis­tra­teur de LVMH et res­pon­sable d’un groupe pétro­lier russo-bri­tan­nique, révèlent la dimen­sion inter­na­tio­nale du phé­no­mène.

Le second mou­ve­ment, moins sou­vent évoqué, consiste en une impor­ta­tion au sein de la sphère publique de l’idéologie de l’entreprise privée (où, faut-il le rap­pe­ler, l’excellence se jauge à la capa­cité de satis­faire les action­naires plutôt que d’assurer le bien-être de la col­lec­ti­vité) : non seule­ment cette vision du monde domine l’enseignement des grandes écoles menant aux car­rières admi­nis­tra­tives mais une part crois­sante des élites d’Etat sort à pré­sent d’écoles de com­merce (1). Le recru­te­ment au gou­ver­ne­ment d’anciens diri­geants de cabi­nets de conseil (Mme Christine Lagarde : Baker & McKenzie ; M. Eric Woerth : Arthur Andersen ; M. Jean-Louis Borloo, etc.) accen­tue la ten­dance. Avocats d’affaires, avo­cats du monde des affaires ? En la matière, la France n’égale-t-elle pas les Etats-Unis où la liste des per­son­na­li­tés de l’administration Obama occu­pant ou ayant occupé des posi­tions dans la finance privée donne le tour­nis (2).

L’histoire enseigne que la cor­rup­tion des élites et de l’esprit public enfante plus sou­vent le res­sen­ti­ment sté­rile que les mobi­li­sa­tions éman­ci­pa­trices. Vieille comme le gou­ver­ne­ment des humains, l’émulsion de l’argent et de la poli­tique ne se défait pas faci­le­ment. Les liens entre ces deux com­po­santes s’avèrent si foi­son­nants qu’aussitôt tran­chés, ils se recons­ti­tuent sous des formes par­fois insoup­çon­nées (lire notre dos­sier « Le triomphe de l’oligarchie » dans Le Monde diplo­ma­tique de juin, en kiosques).

Trente-six ans avant que le chef de l’Etat fran­çais ne consomme sur le yacht de l’un de ses amis mil­liar­daires la « République irré­pro­chable » pro­mise au cours de sa cam­pagne, François Mitterrand annon­çait, lors du Congrès d’unification des socia­listes à Epinay (juin 1971), la rup­ture avec « toutes les puis­sances de l’argent, l’argent qui cor­rompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, l’argent qui pour­rit jusqu’à la conscience des hommes ». Un sep­ten­nat de pou­voir et un tour­nant libé­ral feront peu après de lui l’homme des « années fric » et des affaires.

Notes

(1) Lire Alain Garrigou, « Comment Sciences-Po et l’ENA deviennent des “busi­ness schools” », Le Monde diplo­ma­tique, novembre 2000.

(2) Lire John Bellamay Foster et Hannah Holleman, « The finan­cial power elite », Monthly Review, vol 62, n°1, mai 2010, p. 1-19.

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