Iran : l’autre côté du miroir

La victoire contestée et contestable de Mahmoud Ahmadinejad aux élections présidentielles de la semaine passée en Iran laisse un goût amer pour beaucoup d’Iraniens qui espéraient la victoire du candidat de l’opposition Hossein Mousavi. On peut s’attendre à de nombreuses turbulences compte tenu du fait que, de toute évidence, cette élection a été l’objet d’une vaste fraude, et ce dans le contexte d’un régime autoritaire qui pratique ce qu’aucuns ont appelé une « démocrature » (une « semi » démocratie très influencée par une élite qui garde l’essentiel des pouvoirs). Cependant, pour mieux comprendre cette situation complexe, il faut regarder d’autres dimensions relativement négligées par les observateurs étrangers et qui permettent de comprendre la trame actuelle
Par Mis en ligne le 29 juin 2009

Bref rappel

Tout a com­mencé avec une révo­lu­tion popu­laire en 1979, laquelle avait emporté en quelques mois la dic­ta­ture répres­sive du Shah d’Iran, alors très for­te­ment appuyée par les États-Unis. Comment expli­quer un tel virage ? Il faut savoir que la révo­lu­tion de 1979 n’a pas été un « évè­ne­ment » inat­tendu, mais au contraire le résul­tat d’une longue accu­mu­la­tion de résis­tances. Ces résis­tances (au plu­riel) ont éclaté sous le lea­der­ship cha­ris­ma­tique de l’Iman Rouhollah Khomeini, mais en réa­lité, le ren­ver­se­ment du Shah fut le résul­tat de l’action d’une majo­rité de la popu­la­tion ira­nienne incluant plu­sieurs sec­teurs (classes moyennes urbaines, ouvriers, pay­sans, déshé­ri­tés des bidon­villes, reli­gieux, etc).

Comme toutes les révo­lu­tions, le sou­lè­ve­ment ira­nien a eu des aspects très vio­lents, moins cepen­dant, que ce qui a été constaté lors de bou­le­ver­se­ments simi­laires (les révo­lu­tions fran­çaises, mexi­caines, russes ont été de loin plus vio­lentes). Peu à peu le nou­veau régime s’est conso­lidé, en dépit de et peut-être à cause de l’incapacité des autres fac­tions de pré­sen­ter un projet accep­table par la majo­rité des Iraniens.

Plus tard, tout a bas­culé encore une fois avec la guerre contre l’Irak, déclen­chée en 1980 par Saddam Hussein, avec l’appui des régimes pétro­liers du Golfe et des États-Unis. Cette guerre hor­rible (plus de 500 000 vic­times du côté ira­nien seule­ment) a soudé, jusqu’à un cer­tain point, la popu­la­tion autour du régime, seul rem­part contre le projet démen­tiel de déman­te­ler l’Iran et d’exproprier ses res­sources natu­relles. À la fin, l’Iran a pu résis­ter, mais le conflit a épuisé le pays, ses élites et sa popu­la­tion.

Par la suite, l’Iran est devenu une des prin­ci­pales cibles des États-Unis, le pivot d’un « axe du mal » décrété par George W. Bush. En dépit de diverses offres de négo­cier un apai­se­ment du conflit de la part du régime ira­nien (notam­ment au moment de l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis en 2001), la confron­ta­tion a pris le dessus. En avril 2007, le pré­sident Bush a été à deux doigts d’ordonner une attaque aérienne contre Téhéran, ce que les prin­ci­paux res­pon­sables de l’armée amé­ri­caine ont heu­reu­se­ment empê­ché. Diverses manœuvres ont été entre­prises pour à la fois désta­bi­li­ser l’Iran et l’encercler de bases mili­taires (en Irak, dans les pays du golfe, en Afghanistan), tout en éta­blis­sant une stra­té­gie offen­sive de ren­ver­se­ment du régime.

Comme on l’a vu cepen­dant, cette stra­té­gie de l’administration Bush n’a pas fonc­tionné. De tout cela, le régime ira­nien est res­sorti ren­forcé, en ayant fait la preuve de sa capa­cité de déjouer le plan amé­ri­cain. Certes, pour beau­coup d’Iraniens, appuyer le gou­ver­ne­ment dans de telles cir­cons­tances a été très dif­fi­cile, compte tenu de la nature auto­ri­taire du régime. Mais néan­moins, cet appui a permis la conso­li­da­tion du régime. On peut donc dire que le natio­na­lisme ira­nien explique, en partie en tout cas, la per­sis­tance du régime.

Des chan­ge­ments sociaux impor­tants

Encore aujourd’hui, le régime ira­nien né de la révo­lu­tion de 1979 conserve des bases popu­laires qu’il ne sert à rien de nier, quoiqu’en disent les oppo­si­tions ira­niennes de la dia­spora. Certes, cet appui n’est pas sans ambigüi­tés, contra­dic­tions, conflits. Mais il importe d’en com­prendre les fon­de­ments maté­riels. En bonne partie à cause des reve­nus pétro­liers, le fait est que le gou­ver­ne­ment ira­nien a amé­lioré la vie des pauvres gens par divers pro­grammes sociaux. Et en dépit d’une ima­ge­rie créée à Washington, la prio­rité du régime est passée du mili­taire au social. Sous le Shah en effet, 18 % du budget était consa­cré à l’armée alors que sous les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs depuis la révo­lu­tion, ce pour­cen­tage a tombé à 4 %. Entre-temps, le pour­cen­tage des anal­pha­bètes est passé de 53 à 15 %[1]. Plus encore, ce sont les femmes qui ont le plus béné­fi­cié de ces inves­tis­se­ments en édu­ca­tion (80 % des femmes, contre 35% aupa­ra­vant, sont main­te­nant alpha­bé­ti­sées). On le voit à tous les niveaux du sys­tème sco­laire, y com­pris à l’Université où le nombre d’inscrits et d’inscrites est passé en trente ans de 154 000 étu­diant-es à plus d’un 1,5 mil­lion, et où les étu­diantes com­posent main­te­nant 62 % de la popu­la­tion uni­ver­si­taire.

Même pro­gres­sion en matière de santé. Le taux de mor­ta­lité infan­tile est passé de 104 pour 1000 à 25. En même temps, le taux de fer­ti­lité a tombé, de 7 enfants à 3, par mère, ce qui indique l’accès à la contra­cep­tion et aux soins médi­caux. Fait à noter, les pro­grès les plus impor­tants sont sur­ve­nus en milieu rural, tra­di­tion­nel­le­ment aban­donné par les régimes pré­ré­vo­lu­tion­naires. Ce sont dans ces régions où le régime a investi en écoles, cli­niques, routes, élec­tri­fi­ca­tion, etc. Plus de 200 000 familles pay­sannes ont reçu les béné­fices d’une réforme agraire qui, quoiqu’incomplète, a amé­lioré le sort des pay­sans.

Parmi les pauvres urbains dans les bidon­villes, le régime a orga­nisé un sys­tème d’assistance sociale qui permet aux gens d’avoir accès à l’essentiel. Certes la pau­vreté demeure mas­sive. Les écarts sociaux entre riches et pauvres sont restés très élevés. En com­pa­rai­son cepen­dant avec d’autres pays de la région et aux niveaux éco­no­miques simi­laires, la situa­tion des pauvres en Iran s’est amé­lio­rée.

Ces avan­cées sont le résul­tat de pro­grammes sociaux assez avan­cés, si on les com­pare à des pays de la région. Par ailleurs, elles sont éga­le­ment le résul­tat des inter­ven­tions de l’État dans l’économie, notam­ment via les ins­ti­tu­tions semi-indé­pen­dantes comme les diverses Fondations liées au régime. Celles-ci agissent à la fois comme outils du régime pour inter­ve­nir dans l’économie et de la société, et comme sites de redis­tri­bu­tion des reve­nus via les nom­breux emplois qui y sont créés (ces fon­da­tions comptent pour envi­ron 15 % de l’économie ira­nienne). L’une de plus grosses fon­da­tions, la Fondation Mostazafin, pos­sède à elle seule 140 usines et plus d’une cen­taine d’entreprises de construc­tion, et emploie 65 000 per­sonnes. Elle redis­tri­bue éga­le­ment une partie impor­tante de ses reve­nus aux orphe­lins et aux veuves de guerre, agis­sant ainsi comme une sorte de filet de sécu­rité sociale pour une partie impor­tante de la popu­la­tion. Ce « popu­lisme » éco­no­mique a été effi­cace et est d’ailleurs endossé par la presque tota­lité des lea­ders poli­tiques. Certes, c’est le pré­sident actuel Ahmadinejad qui en fait jusqu’à un cer­tain point sa « marque de com­merce ».

Il faut enfin se rap­pe­ler que la consti­tu­tion adop­tée par la révo­lu­tion promet d’« éli­mi­ner la pau­vreté, l’analphabétisme, les bidon­villes et le chô­mage, de rendre acces­sible l’éducation gra­tuite à tous, des soins de santé, des pen­sions ».

Les blo­cages

À bien des niveaux, la société ira­nienne reste cepen­dant insa­tis­faite devant les nom­breux blo­cages qui empêchent son épa­nouis­se­ment. Les classes moyennes urbaines notam­ment, qui avaient appuyé la révo­lu­tion en 1979, sont las­sées d’une éco­no­mie peu dyna­mique, des pra­tiques auto­ri­taires du régime, de l’isolement dans lequel se retrouve l’Iran en ce moment. Les jeunes, de divers sec­teurs sociaux, sont de moins en moins convain­cus qu’ils vont s’en sortir avec le régime actuel, non­obs­tant ses pra­tiques popu­listes.

Sans tout mettre sur le dos des États-Unis, il faut cepen­dant dire que la stag­na­tion rela­tive de l’économie est en partie causée par les sanc­tions impo­sées par Washington et qui entravent notam­ment le déve­lop­pe­ment de l’industrie pétro­lière. Les signaux contra­dic­toires envoyés par le Président Obama ont dans ce contexte un impact. Il y a certes comme sa décla­ra­tion dite du Caire un nou­veau « ton » et une cer­taine ouver­ture de la part du pré­sident amé­ri­cain. Mais entre les décla­ra­tions et les actes, l’écart reste grand. En ce qui concerne l’Iran, il fau­drait que les États-Unis aban­donnent leur projet de ren­ver­se­ment de régime (« regime change ») et de « réin­gé­nie­rie » qui en fin de compte est perçu par une majo­rité de la popu­la­tion comme un projet néo­co­lo­nial. Les chan­ge­ments s’ils sur­viennent doivent venir des Iraniens et des Iraniennes.

Reste donc à voir si peut se recons­ti­tuer une nou­velle alliance des mécon­tents autour de Mousavi et qui réus­si­rait à atté­nuer l’écart entre les masses de déshé­ri­tés, encore séduits par le popu­lisme du régime, et les classes moyennes qui sont visi­ble­ment au cœur de la contes­ta­tion actuelle.


[1] Les sta­tis­tiques pro­viennent de Djavad Salehi-Isfahani, “Poverty and Inequality Since the Revolution,” The Iranian Revolution at 30, Washington, Middle East Institute, 2009.

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