Une gauche invertébrée

L’héritage dilapidé de la gauche italienne

La gauche italienne a constitué sans doute l’un des plus larges et des plus importants mouvements populaires de l’Europe de l’Ouest, parmi ceux qui luttaient pour le changement social. Elle comprenait deux partis de masse ayant chacun sa propre histoire et sa propre culture, le Parti communiste (PCI) et le Parti socialiste (PSI), tous deux engagés dans la lutte pour dépasser, et non améliorer, le capitalisme. Cependant, l’alliance d’après-guerre entre le PCI et le PSI ne survit pas au boom des années 1950. En 1963, sous l’impulsion de Pietro Nenni, les socialistes entrent pour la première fois au gouvernement italien en tant que junior partner de la Démocratie Chrétienne. Le PSI entame ainsi le chemin qui va finalement conduire à Bettino Craxi, faisant du PCI le leader incontesté de l’opposition au régime démocrate-chrétien.
Par Mis en ligne le 04 juillet 2009

Plus de deux mil­lions de mem­bres

Dès le début, le PCI était le plus impor­tant des deux, tant du point de vue orga­ni­sa­tion­nel que du point de vue idéo­lo­gi­que, com­pre­nant une vaste base de masse – plus de deux mil­lions de mem­bres au milieu des années 1950 –, s’étendant tant aux tra­vailleurs de la terre du Sud, qu’aux arti­sans et aux ensei­gnants dans le centre du pays, ou aux ouvriers indus­triels du Nord. Il pou­vait éga­le­ment se pré­va­loir d’un riche héri­tage intel­lec­tuel, prin­ci­pa­le­ment celui d’Antonio Gramsci : l’importance de la toute nou­velle publi­ca­tion des Carnets de prison a été immé­dia­te­ment recon­nue bien au-delà du parti. A son apogée, le PCI draine une variété extra­or­di­naire d’énergies socia­les et mora­les, com­bi­nant à la fois de pro­fon­des raci­nes popu­lai­res et une ample influence intel­lec­tuelle qu’aucune force poli­ti­que du pays n’est alors capa­ble de mobi­li­ser.

Confiné par la guerre froide à 40 ans d’opposition, le parti se retran­che dans les admi­nis­tra­tions loca­les puis régio­na­les, et dans les com­mis­sions par­le­men­tai­res, s’entrelaçant ainsi, à de nom­breux niveaux secon­dai­res, au pou­voir poli­ti­que. Cependant, sa stra­té­gie poli­ti­que demeure plus ou moins stable par­tout. Après 1948, les butins de la Libération sont divi­sés. Le pou­voir à la DC ; la culture au PCI. La démo­cra­tie chré­tienne contrôle les leviers du pou­voir, le com­mu­nisme s’attire les talents de la société civile. L’habileté du PCI à pola­ri­ser toute la vie intel­lec­tuelle, non seule­ment auprès de cher­cheurs-euses, écri­vain-e-s, pen­seurs-euses et artis­tes, mais plus géné­ra­le­ment dans toutes les sphè­res de l’opinion pro­gres­siste, est sans pareille en Europe. Sa domi­na­tion dans ces sphè­res, véri­ta­ble signe dis­tinc­tif du com­mu­nisme ita­lien, est liée tant à ses lea­ders qui, à la dif­fé­rence de ceux des partis com­mu­nis­tes fran­çais, alle­mands, bri­tan­ni­ques ou espa­gnols, sont pour la plu­part let­trés, qu’à sa ges­tion tolé­rante et flexi­ble de la « bataille d’idées ». Mais cela a un double prix, auquel le parti reste constam­ment aveu­gle.

Un héri­tage idéa­liste

Car la large influence du PCI dans le monde de la pensée et de l’art est éga­le­ment fonc­tion de son degré d’assimilation et de repro­duc­tion de la culture ita­lienne domi­nante. Et avant tout de l’idéalisme, ou plus exac­te­ment de son expres­sion moderne, dont Benedetto Croce est devenu l’interprète le plus impor­tant ; cette figure, au cours des années, a acquis une posi­tion dans la vie intel­lec­tuelle du pays pres­que simi­laire à celle de Goethe en Allemagne. Le sys­tème his­to­ri­ciste de Croce, son pres­tige, garanti par l’attention que lui porte Antonio Gramsci dans ses Carnets de prison, devient le climat natu­rel ambiant dans lequel prend place la majeure partie de la culture ita­lienne d’après-guerre ; une culture à laquelle le PCI, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment pré­side. Mais bien au-delà de l’idéalisme, le monde de la culture ita­lienne est empreint de tra­di­tions beau­coup plus ancien­nes qui accor­dent la pré­émi­nence abso­lue au royaume des idées en poli­ti­que, conçues en tant que moyen d’action et pos­si­bi­lité de com­pré­hen­sion. Entre la chute de l’Empire romain et le Risorgimento [l’unification, NDT], l’Italie n’a jamais connu un Etat ou une aris­to­cra­tie pénin­su­laire, et la plu­part du temps, elle a été assu­jet­tie à une vaste gamme de puis­san­ces étran­gè­res en conflit. Le résul­tat, et pour long­temps, a été de créer au sein de cette élite culti­vée le sens d’un fossé entre la gloire passée et la misère pré­sente. Le monde intel­lec­tuel a ainsi déve­loppé, depuis Dante, une forte tra­di­tion liée à l’impératif de récu­pé­rer et de trans­met­tre la culture de l’Antiquité clas­si­que. Face à une réa­lité perçue comme déca­dente, les intel­lec­tuels se sont peu à peu per­sua­dés qu’ils étaient les seuls à pou­voir remet­tre le pays sur le droit chemin en lui impri­mant des idées revi­vi­fiées. La culture n’était donc pas, dans cette opti­que, une sphère sépa­rée du pou­voir ; elle en consti­tuait au contraire le pas­sage obligé.

Dans une large mesure, le com­mu­nisme ita­lien hérite de cet état d’esprit. La forme nou­velle qu’il donne à cette pré­dis­po­si­tion natio­nale est tirée d’Antonio Gramsci, même si elle n’est guère fidèle à l’intellectuel sarde. Dans cette ver­sion, l’« hégé­mo­nie » devient une domi­na­tion cultu­relle et morale qui doit être gagnée de façon consen­suelle au sein de la société civile ; elle est ainsi conçue en tant que fon­de­ment réel de l’existence sociale, pou­vant éven­tuel­le­ment assu­rer la prise paci­fi­que du pou­voir. De ce point de vue, la posi­tion domi­nante que le Parti gagne dans l’arène intel­lec­tuelle démon­tre qu’il est sur la voie de la vic­toire finale. Ce n’est pas ce que Gramsci avait conçu. En tant que révo­lu­tion­naire de la Troisième Internationale, il n’avait jamais pensé que le capi­ta­lisme pou­vait être battu sans l’usage de la force des armes, qu’elle que soit par ailleurs l’importance donnée au fait de gagner le consen­sus popu­laire le plus large pos­si­ble afin de ren­ver­ser l’ordre établi. Mais elle cor­res­pon­dait au moule idéa­liste de la culture au sens large. Au sein de la sphère intel­lec­tuelle, de plus, le PCI repro­dui­sait le biais huma­niste des élites tra­di­tion­nel­les, pour les­quel­les la phi­lo­so­phie, l’histoire et la lit­té­ra­ture avaient tou­jours été les domai­nes de pré­di­lec­tion. Il man­quait aux res­sour­ces du parti les dis­ci­pli­nes moder­nes, telles que l’économie et la socio­lo­gie, et les métho­des qu’elles avaient tenté d’emprunter, pour le meilleur et pour le pire, aux scien­ces natu­rel­les. Redoutable lorsqu’il tou­chait les hautes sphè­res de la culture, le PCI deve­nait de plus en plus faible lorsqu’il s’agissait de domai­nes moins élevés de la pensée ; ce qui, le temps venu, allait avoir des consé­quen­ces impor­tan­tes.

Désarmé par la nou­velle culture de masse mar­chan­di­sée

Car le PCI se montre peu pré­paré aux deux grands chan­ge­ments qui tou­chent le Parti dans l’Italie d’après-guerre. Le pre­mier est l’arrivée d’une culture de masse com­plè­te­ment com­mer­cia­li­sée, encore inima­gi­na­ble dans le monde de Togliatti, sans parler de celui de Gramsci. Même à son apogée, des limi­tes objec­ti­ves à l’influence du PCI sur le plan cultu­rel, et plus géné­ra­le­ment à celle de la gauche ita­lienne, exis­taient, compte tenu de l’espace occupé par l’Eglise dans les croyan­ces et l’imaginaire popu­lai­res. Au-delà des uni­ver­si­tés, des édi­teurs, des stu­dios ou des quo­ti­diens dans les­quels la mou­vance du Parti était si éten­due, une foison de maga­zi­nes confor­mis­tes ou de shows conçus en fonc­tion des goûts de l’électeur-trice moyen de la DC avaient tou­jours fleu­ris à côté des bas­tions de la presse bour­geoise libé­rale. Partant de son avan­tage dans la culture de l’élite, le PCI envi­sa­geait cet uni­vers avec une condes­cen­dance tolé­rante, sou­li­gnant qu’il était l’expression de l’héritage d’un passé clé­ri­cal dont l’importance avait tou­jours été mise en exer­gue par Gramsci. Mais il n’en était guère effrayé.

L’irruption d’une culture de masse com­plè­te­ment sécu­la­ri­sée et amé­ri­ca­ni­sée était une autre affaire. Pris au dépourvu, l’appareil du Parti et l’intelligentsia formée autour de lui ont été mis KO, ne réus­sis­sant pas à s’inscrire dans ce cou­rant de nou­veauté. Et ce, malgré le fait qu’au sein de la culture, cer­tains cri­ti­ques – dont Umberto Eco a sans doute été l’un des pion­niers – s’étaient enga­gés dans la mêlée. […] Le cinéma, art dans lequel l’Italie a excellé après la guerre, en consti­tue un cas emblé­ma­ti­que. La géné­ra­tion des grands réa­li­sa­teurs qui avaient fait leur début dans les années 40 ou au tout début des années 50 — Rossellini, Visconti, Antonioni — n’a pas connu de suc­ces­sion. Il man­quait en outre un véri­ta­ble com­bus­ti­ble capa­ble d’alimenter l’avant-garde avec une forme artis­ti­que popu­laire, com­pa­ra­ble à Godard en France ou à Fassbinder en Allemagne ; bien plus tard, il n’y aura que la faible écume d’un Nanni Moretti. Les sen­si­bi­li­tés des cou­ches ins­trui­tes et celles des cou­ches popu­lai­res se sont trou­vées tant et si bien sépa­rées que le pays a été laissé plus ou moins sans défense face à la contre-révo­lu­tion cultu­relle de l’empire média­ti­que de Berlusconi, satu­rant l’imaginaire popu­laire d’une marée d’idioties et de fan­tai­sies. Incapable de se confron­ter à ce chan­ge­ment, le PCI cher­chait à lui résis­ter. Le der­nier vrai grand leader du parti, Enrico Berlinguer, a per­son­ni­fié le mépris aus­tère du PCI face à la com­plai­sance et à l’infantilisme du nouvel uni­vers de la consom­ma­tion cultu­relle et maté­rielle. Après son départ, le pas qui sépa­rait la résis­tance de la capi­tu­la­tion allait être fran­chi – Walter Veltroni fit cam­pa­gne en dis­tri­buant avec L’Unità des photos de lui-même res­sem­blant aux peti­tes images des albums col­lec­tion­nés par les éco­liers.

Les défis de l’opé­raïsme

Si l’idéalisme du PCI le ren­dait inca­pa­ble de saisir les com­man­des maté­riel­les du marché et des médias qui ont trans­formé les loi­sirs en Italie, le même manque d’antennes socio­lo­gi­ques et éco­no­mi­ques l’empêchait de détec­ter des chan­ge­ments non moins impor­tants dans le monde du tra­vail. Dès la fin des années 1960, le PCI leur prê­tait moins d’attention que les jeunes radi­ca­li­sés qui allaient être au cœur de l’une des plus étran­ges aven­tu­res intel­lec­tuel­les de la gauche euro­péenne de cette époque, l’opéraïsme, phé­no­mène tout à fait par­ti­cu­lier à l’Italie. A la dif­fé­rence du PCI, le PSI d’après-guerre comp­tait parmi ses mem­bres l’une des figu­res majeu­res du mar­xisme ita­lien, Rodolfo Morandi, qui s’était par­ti­cu­liè­re­ment inté­ressé aux struc­tu­res de l’industrie ita­lienne. Raniero Panzieri, mili­tant du PSI de la géné­ra­tion sui­vante, en devint l’héritier légi­time. A Turin, dans le cadre de ses inves­ti­ga­tions sur les condi­tions des ouvriers de la Fiat, Panzieri réunit un groupe de jeunes intel­lec­tuels dont beau­coup (Antonio Negri par exem­ple), mais pas tous, pro­ve­naient des rangs de la jeu­nesse socia­liste. Tout au long de la décen­nie sui­vante, l’opéraïsme se déve­loppe en force pro­téi­forme, pro­mou­vant une suc­ces­sion de jour­naux éphé­mè­res – Quaderni rossi, Classe ope­raia, Gatto sel­vag­gio, Contropiano – visant à explo­rer les trans­for­ma­tions du monde du tra­vail et du capi­tal indus­triel dans l’Italie contem­po­raine. Alors, le PCI n’a rien de com­pa­ra­ble, et il montre peu d’attention à cette ébul­li­tion, même si l’un des plus influents parmi les nou­veaux théo­ri­ciens de l’opé­raïsme, Mario Tronti, pro­vient pré­ci­sé­ment de ses pro­pres rangs. Il s’agit d’un milieu dont la culture est essen­tiel­le­ment étran­gère à celle du parti, et même car­ré­ment hos­tile à Gramsci.

L’impact de l’opéraïsme ne vient pas seule­ment de ses recher­ches ou de ses idées, mais de sa connexion avec les nou­veaux contin­gents de la classe ouvrière : jeunes immi­grant-e-s du Sud, se rebel­lant contre les fai­bles salai­res et les condi­tions de tra­vail désas­treu­ses dans les indus­tries du Nord de la Péninsule. Alors même que les syn­di­cats com­mu­nis­tes sont décon­cer­tés par les mani­fes­ta­tions spon­ta­nées de mili­tan­tisme ou les formes inat­ten­dues de lutte pro­mues par cette nou­velle caté­go­rie de tra­vailleurs-euses. D’avoir anti­cipé ces chan­ge­ments donne à l’opéraïsme une force intel­lec­tuelle, mais il le fixe dans le moment même de sa pensée, condui­sant à une vision roman­ti­que des révol­tes pro­lé­tai­res vues comme un flux de lave plus ou moins continu pro­ve­nant des indus­tries. Dès le milieu des années 1970, conscients que l’industrie ita­lienne est en train de chan­ger une fois encore et que le mili­tan­tisme d’atelier décline, Negri et d’autres vont reve­nir à la figure du « tra­vail social » en géné­ral – vir­tuel­le­ment n’importe quel employé ou chô­meur – en tant que por­teur de la révo­lu­tion imma­nente. L’abstraction de cette notion est un signe de déses­poir, et les poli­ti­ques apo­ca­lyp­ti­ques qui l’accompagnent condui­sent l’opéraïsme de la fin des années 1970 à son chant du cygne. Le PCI, non content d’avoir manqué les muta­tions des années 1960, n’offre alors rien d’autres qu’une socio­lo­gie indus­trielle. Ainsi, lors­que dans les années 1980, l’économie ita­lienne subit de nou­veaux chan­ge­ments cri­ti­ques avec le déve­lop­pe­ment de peti­tes entre­pri­ses d’exportation et d’une éco­no­mie au noir – le « second mira­cle ita­lien », comme on l’appelle alors avec espoir – le Parti est à nou­veau peu pré­paré et cette fois le coup porté à son lea­der­ship dans la repré­sen­ta­tion poli­ti­que de la classe ouvrière ita­lienne est fatal. Vingt ans plus tard, le triom­phe de Forza Italia dra­ma­tise son inca­pa­cité à répon­dre à temps à la mas­si­fi­ca­tion de la culture popu­laire, et la vic­toire de la Ligue du Nord révèle son impuis­sance à s’opposer à la frag­men­ta­tion post­mo­derne du tra­vail. […]

Les impas­ses du « com­pro­mis his­to­ri­que »

Incapable d’assumer ou de déve­lop­per les révol­tes de la fin des années 1960 et du début des années 1970, le PCI se tourne une fois de plus vers la DC dans l’espoir vain qu’elle serait prête à col­la­bo­rer avec lui afin de gou­ver­ner le pays – catho­li­cisme et com­mu­nisme unis dans un « com­pro­mis his­to­ri­que » pour défen­dre la démo­cra­tie ita­lienne contre les dan­gers de la sub­ver­sion et les ten­ta­tions consu­mé­ris­tes. Proposant ce pacte, toute de suite après être devenu le nou­veau leader du parti, Berlinguer évoque le cas du Chili, où Allende vient d’être ren­versé, en aver­tis­sant des ris­ques inévi­ta­bles d’une guerre civile si la gauche – com­mu­nis­tes et socia­lis­tes – essayent de gou­ver­ner un pays sur la base d’une simple majo­rité arith­mé­ti­que des élec­teurs-trices. Peu d’arguments pou­vaient être si ouver­te­ment spé­cieux. Aucune guerre civile ne poin­tait à l’horizon en Italie ; les explo­sions de vio­lence qui avaient eu lieu – notam­ment la bombe posée par le ter­ro­risme noir à Piazza Fontana à Milan en 1969 – avaient eu très peu d’incidence sur la vie poli­ti­que de la Péninsule dans son ensem­ble. Cependant, une fois la déci­sion prise par le Parti com­mu­niste d’embrasser la DC, les grou­pes révo­lu­tion­nai­res à la gauche du PCI, surgis de la rébel­lion de la jeu­nesse, ne virent qu’un bloc de pou­voir par­le­men­taire mono­li­thi­que sans oppo­si­tion ; ils optè­rent déci­dé­ment alors pour l’action directe. Les pre­miè­res atta­ques mor­tel­les des Brigades rouges com­men­cent l’année sui­vante.

Cependant, le sys­tème poli­ti­que n’est pas en danger pour autant. Au cours des élec­tions de 1976, le PCI obtient un bon résul­tat. Dans leur sillage, la DC accepte gra­cieu­se­ment l’appui des com­mu­nis­tes pour former ses gou­ver­ne­ments dits de « soli­da­rité natio­nale » sous la pré­si­dence de Giulio Andreotti, tout en ne chan­geant pas de tac­ti­que et en ne concé­dant en consé­quence aucun minis­tère au PCI. La légis­la­tion répres­sive, limi­tant de manière illé­gi­time les liber­tés civi­les, est inten­si­fiée. Deux ans plus tard, les Brigades rouges enlè­vent à Rome l’un des lea­ders les plus impor­tants de la DC, Aldo Moro, exi­geant qu’on relâ­che ses pri­son­niers en échange de sa libé­ra­tion. Au cours de ses 55 jours de cap­ti­vité, crai­gnant d’être aban­donné à son sort par son propre parti, Moro écrit des let­tres de plus en plus amères à ses col­lè­gues, mena­çant ouver­te­ment Andreotti. Au cours de cette crise, une fois de plus, le PCI ne montre ni huma­nité, ni bon sens, dénon­çant toute forme de conci­lia­tion et de négo­cia­tion avec encore plus de véhé­mence que la direc­tion de la DC elle-même.

Moro est aban­donné. S’il avait été laissé en vie, son retour aurait sans doute divisé la Démocratie Chrétienne et aurait mis un terme à la car­rière d’Andreotti. Le prix de sa vie était négli­gea­ble. Les Brigades Rouges, ce groupe minus­cule qui n’a jamais consti­tué un danger signi­fi­ca­tif pour la démo­cra­tie ita­lienne, auraient dif­fi­ci­le­ment pu être ren­for­cées par la libé­ra­tion de quel­ques uns de ses mem­bres, d’autant qu’ils auraient été, dès leur sortie de prison, placés constam­ment sous le contrôle de la police. L’idée que le pres­tige de l’Etat n’aurait pu sur­vi­vre à une telle red­di­tion, ou que des mil­liers d’autres ter­ro­ris­tes auraient pris nais­sance dans son sillage, n’était rien de plus qu’une hys­té­rie inté­res­sée. Les socia­lis­tes l’ont réa­lisé, et ils ont cher­ché à négo­cier. Plus roya­lis­tes que le roi, les com­mu­nis­tes, dans leur empres­se­ment à démon­trer qu’ils étaient les plus fermes rem­parts de l’Etat, sacri­fiè­rent une vie et sau­vè­rent leur Némésis en vain. Après les avoir uti­li­sés, Andreotti – maître incon­testé de la syn­chro­ni­sa­tion, dépas­sant dans cet art De Gasperi lui-même – se débar­rassa des com­mu­nis­tes. Aux élec­tions de 1979, le PCI, plus isolé que jamais, per­dait un mil­lion et demi de votants. Le « com­pro­mis his­to­ri­que » ne lui rap­por­tait rien d’autre que la dés­illu­sion de ses élec­teurs-trices et l’affaiblissement de sa base. Lorsque quel­ques années plus tard, Berlinguer appella les tra­vailleurs-euses de la Fiat, mena­cés par des licen­cie­ments mas­sifs, à occu­per leur usine, l’exhortation resta sans écho. La der­nière action d’importance dans laquelle le Parti s’était lancée fut rapi­de­ment écra­sée.

Des élites inver­té­brées

Il y a cinq ans, réflé­chis­sant amè­re­ment sur la poli­ti­que de son pays, Giovanni Sartori remar­quait que Gramsci avait raison de dis­tin­guer la guerre de posi­tion et la guerre de mou­ve­ment. Les grands chefs – Churchill ou De Gaulle – avaient com­pris la néces­sité de la guerre de mou­ve­ment. En Italie, les poli­ti­ciens ne connais­saient que la guerre de posi­tion. Il en arri­vait à penser que le titre donné par Ortega y Gasset à l’un de ses fameux ouvra­ges, España Invertebrada, aurait mieux convenu à l’Italie, où la Contre-Réforme avait créé de fortes habi­tu­des de confor­misme et où les inva­sions conti­nuel­les des puis­san­ces étran­gè­res avaient fait des Italiens des spé­cia­lis­tes dans l’art de sur­vi­vre en pliant l’échine. Manquant d’une élite cou­ra­geuse, l’Italie était une nation sans ver­tè­bres. Sartori ne par­lait pas au hasard. Il s’adressait à la classe poli­ti­que qu’il décri­vait. A ce moment, le PCI avait dis­paru, Berlusconi était au pou­voir et ses objec­tifs cen­traux étaient clairs : se pro­té­ger et pro­té­ger son empire contre la loi. Les mesu­res ad per­so­nam pour défen­dre les deux pro­ve­naient du Parlement et finis­saient leur course sur le bureau du pré­si­dent. La pré­si­dence n’est pas un titre hono­ri­fi­que ; celui qui assume cette charge nomme non seule­ment le Premier minis­tre, dont le choix doit être rati­fié par le Parlement, mais il peut éga­le­ment récu­ser des minis­tres, et refu­ser de signer toute légis­la­tion. En 2003, la charge était occu­pée par l’ancien pré­si­dent de la banque cen­trale, Carlo Azeglio Ciampi, un orne­ment du centre gauche qui avait dirigé le der­nier gou­ver­ne­ment de la Première République, servi de minis­tre des finan­ces sous Prodi, et qui est devenu aujourd’hui séna­teur du Parti démo­crate.

Imperturbable, Ciampi a alors signé la légis­la­tion, non seule­ment pour conso­li­der le pou­voir de Berlusconi sur les médias, mais pour lui garan­tir l’immunité dont Ciampi lui-même, en tant que Président, allait être, en appo­sant sa signa­ture, l’un des béné­fi­ciai­res. Ciampi est resté sourd aux appels de la rue l’exhortant à ne pas le faire. Les héri­tiers du PCI de leur côté n’ont sou­levé aucune objec­tion. En effet, le pre­mier jet de la loi sur l’immunité pro­ve­nait pré­ci­sé­ment des rangs du centre gauche. S’il y eut de vives cri­ti­ques dans la presse, le Président lui-même – sup­posé être au-dessus des partis et traité avec toute la défé­rence due – n’a jamais été mis en ques­tion. Seule une voix s’est élevée contre la déci­sion de Ciampi, celle du libé­ral conser­va­teur Sartori.

De nos jours, c’est un ancien com­mu­niste, Giorgio Napolitano, leader de la frac­tion la plus à droite du PCI après la mort de Giorgio Amendola, qui est assis au palais pré­si­den­tiel. Avant son élec­tion, la pre­mière loi d’immunité avait été reje­tée par la Cour Constitutionnelle. Mais, dans le sillage de la mode inau­gu­rée par le traité de Lisbonne, la même loi a été à nou­veau approu­vée par la majo­rité par­le­men­taire de Berlusconi. La direc­tion de la délé­ga­tion post­com­mu­niste au Sénat, loin de s’y oppo­ser, n’a posé aucune objec­tion de prin­cipe, à part peut-être qu’elle devrait s’appliquer au cours de la légis­la­ture sui­vante. Mais Napolitano n’avait pas de temps à perdre, et apposa sa signa­ture en vue de son appli­ca­tion immé­diate. Une nou­velle fois, les seules voix qui s’élevèrent pour dénon­cer cette igno­mi­nie étaient libé­ra­les ou apo­li­ti­ques. Sartori et une poi­gnée de libres pen­seurs réprou­vè­rent immé­dia­te­ment dans la presse, non seule­ment la sou­mis­sion du Parti démo­crate mais éga­le­ment celle de Rifondazione comu­nista. Ainsi est la gauche inver­té­brée de l’Italie d’aujourd’hui.

Des forces his­to­ri­ques puis­san­tes – la fin de l’expérience sovié­ti­que ; la contrac­tion ou la dés­in­té­gra­tion de la classe ouvrière tra­di­tion­nelle ; l’affaiblissement de l’Etat pro­vi­dence ; l’expansion de la blo­go­sphère ; le déclin des partis – ont pesé dure­ment sur la gauche par­tout en Europe, ne lais­sant aucun parti intact. La chute du Parti com­mu­niste ita­lien fait, dans ce sens, partie d’une his­toire bien plus large. Cependant, nulle part ailleurs, un tel héri­tage n’a été si com­plè­te­ment dila­pidé. Le parti défait par De Gasperi et Andreotti, qui a échoué dans l’épuration du fas­cisme et dans sa ten­ta­tive de divi­ser la DC, a tou­jours été une force en expan­sion d’une remar­qua­ble vita­lité, qu’elle qu’ait été son inno­cence stra­té­gi­que. Ses héri­tiers se sont com­pro­mis avec Berlusconi, sans l’ombre d’une excuse, sachant exac­te­ment qui il était et ce qu’ils fai­saient. Une vaste lit­té­ra­ture existe aujourd’hui sur Berlusconi, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la pénin­sule, y com­pris trois gran­des études en anglais. Mais il est frap­pant de consta­ter que beau­coup de ces ana­ly­ses devien­nent vagues, lorsqu’elles tou­chent à l’aide effec­tive que le centre gauche lui a apporté tant pour net­toyer son ardoise que pour ren­for­cer sa puis­sance. La com­pli­cité des Présidents de la République pour le mettre, ainsi qu’eux-mêmes, au-dessus de la loi, ne consti­tue pas une ano­ma­lie, mais fait partie d’un modèle cohé­rent qui a vu les héri­tiers du com­mu­nisme ita­lien lui per­met­tre de main­te­nir et d’augmenter son empire, en défiant ce qui était par le passé la loi. Ils n’ont pas levé le petit doigt pour gérer ses conflits d’intérêts ; ils ont libéré de prison son bras droit, et non une poi­gnée de mil­lion­nai­res cri­mi­nels ; et ils ont cher­ché de manière répé­tée à faire des affai­res élec­to­ra­les avec lui aux dépens de tout prin­cipe démo­cra­ti­que. A la fin de ce pro­ces­sus, la gauche ita­lienne a non seule­ment les mains vides comme ses pré­dé­ces­seurs, mais éga­le­ment l’esprit et la conscience.

* Anderson est his­to­rien et socio­lo­gue mar­xiste auteur de nom­breux livres. Extraits d’un arti­cle publié sur le site de la London Review of Books sus le titre « An inver­te­brate Left. Perry Anderson on Italy squan­de­red heri­tage» ; http://​www​.lrb​.co​.uk/. Traduction pour soli­da­ri­téS: Stéfanie Prezioso. Intertitres de la rédac­tion de SolidaritéS.

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