Internet, source de l’exploitation capitaliste ?

Mis en ligne le 05 mars 2010

« La bour­geoisie ne peut exis­ter sans révo­lu­tionner constam­ment les ins­tru­ments de pro­duction, ce qui veut dire les rap­ports de pro­duction, c’est-à-dire l’ensemble des rap­ports sociaux. […] Ce bou­le­ver­sement conti­nuel de la pro­duction, ce constant ébran­lement de tout le sys­tème social, cette agi­tation et cette insé­curité per­pé­tuelles dis­tinguent l’époque bour­geoise de toutes les pré­cé­dentes. Tous les rap­ports sociaux, figés et cou­verts de rouille, avec leur cor­tège de concep­tions et d’idées antiques et véné­rables, se dis­solvent ; ceux qui les rem­placent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait soli­dité et per­ma­nence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est pro­fané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs condi­tions d’existence et leurs rap­ports réci­proques avec des yeux désa­bu­sés. »

par Arno*

Écrans, dans Libé­ration, a publié mer­credi une inter­view de Matteo Pas­qui­nelli, « théo­ricien des médias », titrée « Nous n’exploitons pas le réseau, c’est le réseau qui nous exploite ».

L’interview est censée illus­trer un article de Marie Lechner, « Effet de serfs sur la Toile ». L’article pose la ques­tion :

Internet serait-​il en train de deve­nir la matrice d’un nou­veau sys­tème féodal, où une poi­gnée de grands sei­gneurs exploitent des légions de serfs ? Et non cette société de pairs tant célé­brée ?

L’argumentaire se contente de répé­ter un article de Pierre Lazuly publié en août 2006 par le Monde diplo­ma­tique : « Télé­travail à prix bradés sur Interne ». Mais là où l’ami Lazuly pré­sentait un phé­nomène alors peu connu et se conten­tait de conclu­sions sur ce phé­nomène spé­ci­fique, l’article d’Écrans extra­pole sur la dénon­ciation d’un « mythe » de l’internet (« cette société de pairs tant célé­brée » — mais qui a réel­lement célé­bré cela ?) en se basant non sur une démons­tration, mais sur des extraits d’une unique inter­view avec Matteo Pasquinelli.

Simi­lai­rement, l’économie du para­site imma­tériel n’est pas basée sur l’exploitation directe ou l’extorsion, mais sur la rente, estime le théo­ricien. La rente serait le nou­veau modèle écono­mique domi­nant du capi­ta­lisme cog­nitif et d’Internet. Pour sché­ma­tiser, le profit est le revenu obtenu par la vente de biens ; la rente, le revenu fourni par l’exploitation mono­po­lis­tique d’espaces.

Or, cette « inno­vation » concep­tuelle n’a rien de nou­veau, malgré l’omniprésence, paraît-​il, des mythes égali­taires de l’internet. Mais qui sou­tenait ces mythes, sinon Libé­ration en 1999-​2000 ? C’est exac­tement ce que nous disions, dans notre « tir de bar­rage » col­lectif (à l’époque : uZine, le Sca­rabée, les Chro­niques du men­teur, l’Ornitho, Péri­phéries). Voir par exemple mon billet inti­tulé « Au secours, mon fils entre­pre­naute est en train de se noyer ! » (mai 2000) :

On trouve tou­jours autant d’articles dans la presse pour pré­senter ces concepts nova­teurs, révo­lu­tion­naires. Pourquoi ne pas dire tout sim­plement qu’on veut accé­lérer l’établissement du néo­libéralisme et mar­chan­diser ce bien public qu’est le savoir ? Pourquoi ne pas le dire sim­plement : nous allons pri­va­tiser et raré­fier ce bien public, et éta­blir des mono­poles de l’information ?

Tout le monde sait que le déve­lop­pement du réseau ne s’est pas fait de manière magique, indé­pen­dante du monde phy­sique. On sait depuis les années 1990 que la mas­si­fi­cation des accès est lar­gement liée à des inté­rêts de déve­lop­pement capi­ta­liste.

Même parmi les grands anciens du Web fran­çais, il n’y a jamais eu de naï­veté sur ce point. Ainsi Laurent Chemla publiait-​il ses « Confes­sions d’un voleur » en 2002 :

Je suis un voleur. Je vends des noms de domaine. Je gagne beau­coup d’argent en ven­dant à un public qui n’y com­prend rien une simple mani­pu­lation infor­ma­tique qui consiste à ajou­ter une ligne dans une base de don­nées. Et je vais gagner bien davan­tage encore quand, la pénu­rie arti­fi­cielle ayant atteint son but, le com­merce mon­dial déci­dera d’ouvrir quelques nou­veaux TLD qui atti­reront tous ceux qui ont raté le virage du .com et qui ne vou­dront pas rater le virage sui­vant.

On peut même penser que son aspect « liberté d’expression », désor­mais acces­sible à tous, se retrouve dans les besoins capi­ta­listes et néo­li­béraux : un déve­lop­pement capi­ta­liste de l’internet qui, pour une large part, récu­père l’argument liber­taire de la pos­si­bilité d’expression publique indi­vi­duelle (tant qu’elle ne rentre pas en concur­rence avec ses inté­rêts), l’exploite à son profit et, même, en fait un argu­ment mar­keting de son propre déve­lop­pement (ce qui, évi­dem­ment, permet ensuite la dénon­ciation des « libéraux-​libertaires » sur la base de cette récu­pé­ra­tion).

L’article se ter­mine ainsi sur une cita­tion de l’interview :

« À l’époque féo­dale, c’était l’exploitation de terres culti­vées par des pay­sans, à l’âge d’Internet, c’est l’exploitation d’espaces imma­té­riels culti­vés par des pro­duc­teurs cultu­rels, pro­sumers [consom­ma­teurs pro­duc­teurs, ndlr] et par­tisans de la “free culture”. »

Et voilà : l’amalgame entre une « free culture » et sa récu­pé­ration par le capi­ta­lisme permet de dénon­cer l’ensemble : les liber­taires et autres par­tisans de l’accès des indi­vidus à l’expression publique ne seraient ainsi que des idiots utiles du capi­ta­lisme néo­li­béral, rebap­tisé ici « néo­féo­da­lisme ».

Notons cette remarque per­ti­nente d’un par­ti­cipant du forum, Oliviou, qui anéan­tit en un para­graphe cette idée de « néo­féo­da­lisme » de l’internet :

La com­pa­raison avec le ser­vage ne tient pas. Le serf est obligé de tra­vailler pour le sei­gneur pour avoir le droit d’habiter sur ses terres. L’internaute peut « habi­ter » inter­net comme il l’entend : y rési­der, y passer, trou­ver des infor­ma­tions, glan­der… Et c’est (la plu­part du temps) gra­tuit, et on ne lui impose rien en échange (en dehors de payer un abon­nement, et encore…). C’est l’internaute qui décide de ce qu’il veut faire ou pas pour les « sei­gneurs », béné­vo­lement. C’est valable aussi bien pour les conte­nus moné­tisés dont vous parlez que pour wiki­pedia, par exemple.

Venons en à l’interview de Matteo Pasquinelli. Nous appre­nons que :

Matteo Pas­qui­nelli est cher­cheur à la Queen Mary Uni­versity de Londres. Dans son livre Animals Spirits, le théo­ricien des médias iden­tifie les conflits sociaux et les modèles écono­miques à l’œuvre der­rière la rhé­to­rique de la culture libre.

La pré­sen­tation du livre sur le site de l’auteur devrait déjà inquié­ter :

After a decade of digi­tal feti­shism, the spectres of the finan­cial and energy crisis have also affec­ted new media culture and brought into ques­tion the auto­nomy of net­works. Yet acti­vism and the art world still cele­brate Creative Commons and the ‘crea­tive cities’ as the new ideals for the Internet gene­ration. Unmasking the animal spi­rits of the com­mons, Matteo Pas­qui­nelli iden­tifies the key social conflicts and busi­ness models at work behind the rhe­toric of Free Culture. The cor­porate para­site infil­trating file-​sharing net­works, the hydra of gen­tri­fi­cation in ‘crea­tive cities’ such as Berlin and the bice­phalous nature of the Internet with its por­no­graphic under­world are three untold dimen­sions of contem­porary ‘poli­tics of the common’. Against the latent puri­tanism of authors like Bau­drillard and Zizek, constantly quoted by both artists and acti­vists, Animal Spirits draws a concep­tual ‘book of beasts’. In a world system shaped by a tur­bulent stock market, Pas­qui­nelli unleashes a poli­ti­cally incor­rect gram­mar for the coming gene­ration of the new com­mons.

Voilà donc un bri­seur de tabous (digi­tal feti­shism) qui dénonce les Creative Commons, les « villes créa­tives » et la « Free Culture ». Excusez l’a-prioi, mais on a l’habitude aujourd’hui de se méfier de ces bri­seurs de tabous qui osent le « poli­ti­quement incor­rect », de Domi­nique Wolton à Nicolas Sarkozy. Un dis­cours qui, sous des atours de dénon­ciation du néo­li­bé­ra­lisme, des com­mu­nau­ta­rismes, de l’exclusion, s’attaque en fait direc­tement à ceux qui tentent réel­lement des approches alter­na­tives au néo­li­bé­ra­lisme.

L’interview com­mence par une ques­tion à la noix :

Dans votre livre, vous cri­tiquez le « digi­ta­lisme » contem­porain, soit la croyance selon laquelle Internet est un espace libre de toute forme d’exploitation, qui nous mène­rait natu­rel­lement vers une société du don.

Quel est ce « digi­ta­lisme » contem­porain, qui le sou­tient, où peut-​on lire ce genre de lubies ? On n’en saura rien. C’est le prin­cipe du bri­sage de tabou : le tabou n’a pas besoin d’exister, il suffit de le dénon­cer.

Réponse peu inté­res­sante, mais qui explique :

Si, dans les années 90, nous fai­sions le rêve poli­tique d’une auto­nomie du réseau, aujourd’hui, nous ne fai­sons que sur­vivre dans un pay­sage dominé par les mono­poles.

« Sur­vivre dans un pay­sage dominé par les mono­poles », est-​ce que cela prend par exemple en compte le fait que je puisse louer, auprès d’une petite entre­prise, immé­dia­tement et le plus sim­plement du monde, un ser­veur Web relié en per­ma­nence au réseau, tour­nant avec des logi­ciels libres, y ins­taller des outils de publi­cation en ligne tota­lement libres, et pou­voir tou­cher poten­tiel­lement des mil­lions de lec­teurs, cela pour le même prix qu’un abon­nement à une chaîne de télé­vision privée ? Alors qu’auparavant, pour le même prix, j’aurais pu impri­mer envi­ron 200 pho­to­copies A4 que j’aurais dû scot­cher sur les murs (en espé­rant éviter une amende pour affi­chage sau­vage).

Admettons cepen­dant qu’avec mon ser­veur per­sonnel, ma page per­son­nelle, mes mil­liers de lec­teurs, etc., je sois comme un rat en train de sur­vivre au milieu de la Babylone capi­ta­liste du Web.

Quels sont les mono­poles sur le Web ? Quelle est leur via­bilité écono­mique ? Que rôle joue la concur­rence entre ces mono­poles ? Il est tou­jours facile d’extrapoler à partir du cas Google, en oubliant qu’il est le seul acteur de sa dimen­sion sur l’internet, qu’il est aussi qua­siment le seul ren­table, et que par ailleurs une seule de ses acti­vités (la publi­cité en ligne) est ren­table (et finance toutes ses autre acti­vi­tés).

Depuis la fin des années 90 et la pre­mière vague de star­tups, l’économie capi­ta­liste de l’internet fonc­tionne sys­té­ma­ti­quement sur ce modèle : inves­tis­sement massif ini­tial (capital-​risque) pour tenter d’établir un mono­pole de fait sur un sec­teur du marché. C’est ce que je décri­vais en février 2000 sous le titre « Les prin­cipes géné­raux d’une belle arnaque », et qui est désor­mais connu sous le nom « Modèle IPO » :

L’activité d’une start-​up, autant du point de vue de l’entreprenaute que du capital-​risqueur, est donc toute entière tour­née vers la séduc­tion des mar­chés finan­ciers : le but n’est pas la créa­tion de richesses et d’emplois, la ren­ta­bilité pro­ductive ni le pro­grès des com­pé­tences (lais­sons tout cela aux idéa­listes !), mais l’intoxication des inves­tis­seurs lors de l’introduction sur le marché. L’activité de l’entreprise (vendre des bidules, rerou­ter des emails, héber­ger des sites…) est donc secon­daire dans cette optique (et, de toute façon, peu ren­table) : ça n’est que l’alibi d’un men­songe spé­cu­latif plus vaste. Il ne s’agit pas, en quelques années, de réel­lement valoir quelque chose, mais de faire croire au marché que l’on vaut quelque chose.

Pour l’instant, la plu­part des « mono­poles » de l’internet suivent tou­jours ce modèle de déve­lop­pement, sans réelle ren­ta­bilité, mais avec un déve­lop­pement ful­gurant à base d’ouvertures du capi­tal. L’explosion de la pre­mière bulle inter­net nous a déba­rassé de la pre­mière vague de star­tups. On ne sait pas ce qui arri­vera à la nou­velle vague, mais dénon­cer les mono­poles d’aujourd’hui comme un fait écono­mique, poli­tique et social accom­pli immuable c’est, à nou­veau, oublier les rela­tions capi­ta­listes qui régissent ces mono­poles.

On bouf­fait déjà de la « des­truction créa­trice » en 2000, théo­rie qui date du siècle der­nier (Joseph Schum­peter, 1942) : le déve­lop­pement capi­ta­liste des entre­prises vise à l’établissement de mono­poles tem­po­raires de fait, mono­poles qui seront inexo­ra­blement détruits et rem­placés par l’évolution tech­nique et capi­ta­liste. Il faut croire que, dix ans plus tard, par quelques chan­gement capi­ta­liste magique, on devrait être convain­cus que des mono­poles sans ren­ta­bilité sont là pour tou­jours.

Question sui­vante :

Dans son livre la Richesse des réseaux, Yochai Benkler déclare que l’information n’est pas en concur­rence, et prédit un mode de pro­duction non com­pé­titif. Vous réfu­tez ce credo.

Là, je suis content de voir citer un livre publié en 2009 pour dénon­cer une inno­vation concep­tuelle, la non-​rivalité de l’information. C’est pour­tant l’une des théo­ries à la noix qu’on nous four­gait déjà lors de la pre­mière vague de déve­lop­pement de la nou­velle éco­no­mie, et j’y consa­crais une longue partie de « Au secours, mon fils entre­pre­naute… » en 2000.

Le théo­ricien des médias dénonce donc ici un mythe déjà dénoncé il y a dix ans, et que la chute de la pre­mière bulle spé­cu­lative de l’internet a déjà, dans la pra­tique, mise à bas.

Mattheo Pasquinelli :

Regardez les tra­vailleurs cog­nitifs et les free­lances créa­tifs de la pré­tendue géné­ration laptop. Ont-​ils l’air de ne pas être en concur­rence ?

Mais quel rap­port entre la non-​rivalité de l’information et la non-​concurrence entre ceux qui la pro­duisent ? Per­sonne n’a jamais confondu les deux (à part un pro­vi­dentiel livre de 2009 qui décou­vrirait une vieille lune et un « mode de pro­duction non com­pé­titif »), et même ceux qui théo­ri­saient la non-​rivalité de l’information la liaient à la concur­rence des entre­prises qui la pro­duisent pour jus­tifier les inves­tis­sement capi­ta­lis­tiques des star­tups. L’idée (même fausse) étant qu’il fal­lait inves­tir mas­si­vement, à perte pour une longue période, pour déve­lopper les mono­poles qui, ensuite, ven­draient ce pro­duit dont la vente peut être répé­tée à l’infini (puisqu’on peut vendre exac­tement le même pro­duit déma­té­rialisé plu­sieurs fois, alors qu’on ne peut vendre un disque phy­sique qu’à un seul client — il faut fabri­quer un second disque phy­sique pour un second client).

De fait, la confu­sion entre la non-​rivalité d’un bien et la non-​concurrence des pro­duc­teurs n’a jamais existé, bien au contraire. C’est la concur­rence même des pro­duc­teurs d’un bien non-​rival qui a jus­tifié les inves­tis­se­ments capi­ta­lis­tiques sur le Web depuis dix ans. C’est un « mythe » inexis­tant qui est ici dénoncé.

La ques­tion sui­vante entend dénon­cer « l’exploitation para­si­taire de l’économie imma­té­rielle par l’économie maté­rielle ». Rien de nou­veau, mais on note :

Prenons les réseaux peer to peer. Ils sabotent les reve­nus de l’industrie du disque mais, en même temps, ils éta­blissent un nou­veau com­merce, celui des lec­teurs mp3 et iPods.

Cette dénon­cia­tion des réseaux peer to peer revient dans le point sui­vant :

Un exemple basique : le numé­rique a changé le monde de la musique d’une manière néo­féodale. Les réseaux peer to peer ont affecté à la fois les grands noms de l’industrie musi­cale et l’underground. Le numé­rique a rendu la scène musi­cale plus com­pé­titive et pola­risée, seuls quelques noms peuvent sur­vivre dans un marché où les disques ne se vendent plus.

Si, évi­dem­ment, le pro­grès tech­nique influe sur l’économie de la musique, l’idée que ce sont les réseaux peer to peer qui « sabotent les reve­nus de l’industrie du disque » et pro­voquent son pas­sage dans une struc­ture « néo­féodale » est gro­tesque.

Seuls les tenants les plus obtus de Hadopi pensent cela et peinent à le démon­trer. On a le droit de penser que la struc­ture de l’industrie du disque était « féo­dale » bien avant l’arrivée du numé­rique (et que l’arrivée du numé­rique pour­rait être une alter­native à la dépen­dance abso­lue des artistes face aux indus­triels), et que le numé­rique aug­mente la consom­mation mar­chande des biens cultu­rels tout en ren­forçant la concur­rence entre ces biens (les dépenses consa­crées aux biens cultu­rels aug­mentent lar­gement, mais le disque est concur­rencé par les autres dépenses dans les moyens de com­mu­ni­cation, les jeux vidéo, les abon­ne­ments à la télé­vision, les DVD, etc.).

Puis de dénon­cer la gen­tri­fi­ca­tion des « villes créa­tives » :

Prenez les « villes créa­tives » et obser­vez le pro­cessus de gen­tri­fi­cation. Le grand vain­queur de ce capi­tal sym­bo­lique col­lectif pro­duit par les mul­ti­tudes de créa­tifs bran­chés est le marché de l’immobilier.

Ou com­ment inver­ser tota­lement les causes et les effets (et on se demande quel est le rap­port avec le déve­lop­pement de l’internet). La gen­tri­fi­cation des espaces urbains est ana­lysée, par exemple, dans cette étude. Certes, les acteurs peuvent (som­mai­rement) être qua­lifiés de « créa­tifs bran­chés » :

La gen­tri­fi­cation pari­sienne est donc prin­ci­pa­lement menée par des acteurs privés à tra­vers la réha­bi­li­tation de l’habitat popu­laire (Clerval, 2008b). Ce sont notam­ment des artistes et des archi­tectes à la recherche de locaux pro­fes­sionnels qui inves­tissent les anciens espaces arti­sanaux et indus­triels de l’Est pari­sien dès la fin des années 1970, par­fois dans le sillage du mou­vement des squats de cette décen­nie (Vivant et Charmes, 2008). Mais plus lar­gement, à la même époque, des ménages des classes moyennes – parmi les­quels les pro­fes­sions cultu­relles sont sur-​représentées – acquièrent des loge­ments dans un quar­tier popu­laire et les réha­bi­litent (Bidou, 1984)

Mais les causes ne sont pas les « créa­tifs bran­chés » eux-​mêmes, mais des fac­teurs struc­turels de l’emploi et du loge­ment :

Comme ailleurs, la gen­tri­fi­cation des quar­tiers popu­laires pari­siens s’explique par plu­sieurs fac­teurs struc­turels dans le domaine de l’emploi ou du loge­ment. Le plus évident est la baisse conti­nue du nombre d’emplois d’ouvriers en Île-​de-​France et à Paris depuis les années 1960. Elle s’accompagne de la baisse du nombre d’emplois peu qua­lifiés du ter­tiaire (employés) à Paris depuis les années 1980, tandis que les emplois de cadres et de pro­fes­sions intel­lec­tuelles supé­rieures (CPIS) aug­mentent consi­dé­ra­blement dans la même période (Rhein, 2007 ; Clerval, 2008b). Cette trans­for­mation de la struc­ture des emplois en Île-​de-​France s’explique elle-​même par la recom­po­sition de la divi­sion inter­na­tionale du tra­vail, accé­lérée par les poli­tiques macro-​économiques néo-​libérales depuis les années 1980 : la déré­gle­men­tation et l’intégration inter­na­tionale de l’économie favo­risent la mise en concur­rence de la main-d’œuvre ouvrière à l’échelle mon­diale et faci­litent la glo­ba­li­sation de la pro­duction indus­trielle, tandis que la métro­po­li­sation qui en découle entraîne la concen­tration des emplois qua­lifiés en Île-​de-​France. Cependant, la trans­for­mation de la struc­ture des emplois ne suffit pas à expli­quer la sélec­tion sociale crois­sante à l’œuvre dans l’espace rési­dentiel de Paris intra-​muros (Clerval, 2008b). Les struc­tures du loge­ment et du marché immo­bilier y accen­tuent les dyna­miques oppo­sées des CPIS et des caté­gories popu­laires (ouvriers et employés). L’habitat popu­laire ancien se dégrade sous l’effet des stra­tégies de ren­ta­bi­li­sation à court terme des bailleurs ou de leur volonté de se des­saisir de leurs biens (en par­ti­culier des immeubles entiers). Les poli­tiques de construc­tion mas­sive de loge­ments sociaux en ban­lieue dans les années 1960-​1970 ont entraîné un départ impor­tant des classes popu­laires pari­siennes en péri­phérie et un effet de vacance dans les quar­tiers popu­laires. Ceux-​ci sont en partie inves­tis par des popu­la­tions plus pré­caires, sou­vent immi­grées, ou au contraire par des ménages gen­tri­fieurs. Vacance par­tielle et dégra­dation de l’habitat créent un dif­fé­rentiel de ren­ta­bilité fon­cière (Smith, 1982) dans ces quar­tiers proches du centre : après leur inves­tis­sement par les pre­miers gen­tri­fieurs et l’apparition de com­merces à la mode (Van Crie­ckingen et Fleury, 2006), de nom­breux quar­tiers deviennent poten­tiel­lement lucra­tifs pour les inves­tis­seurs.

La gen­tri­fi­cation n’est en aucune façon causée par les « créa­tifs bran­chés ». Ils en sont pour une part les acteurs visibles. Mais les causes réelles sont étran­gères à ces acteurs. Écrire : « Le grand vain­queur de ce capi­tal sym­bo­lique col­lectif pro­duit par les mul­ti­tudes de créa­tifs bran­chés est le marché de l’immobilier. » est une inver­sion de la réa­lité. Elle est bâtie, en gros, sur la même idée qui permet de pré­tendre que les liber­taires sont la cause du néo­li­bé­ra­lisme capi­ta­liste sur le Web.

Mais la fin de l’interview permet de com­prendre pour­quoi le théo­ricien séduit les jour­na­listes :

On parle sou­vent de la crise de la classe ouvrière comme d’une entité poli­tique. Mais ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux est une crise de la classe moyenne cog­nitive. Il y a un mot inté­ressant dans la théo­rie cri­tique fran­çaise, qui exa­mine le capi­ta­lisme cog­nitif : « déclas­sement » – quand une classe sociale est rabais­sée, per­dant pres­tige social et écono­mique. En cette décen­nie du Net, nous fai­sons l’expérience d’un déclas­sement massif des tra­vailleurs cog­nitifs deve­nus des tra­vailleurs pré­caires. Le néo­féo­da­lisme est aussi cette dépos­session des acteurs inter­mé­diaires.

Ah, le mono­pole Google et la « décen­nie du net », moteurs du déclas­sement des « tra­vailleurs cog­nitifs ». Au pre­mier rang des­quels, on s’en doute, les jour­na­listes.

Mais la trans­for­mation des jour­na­listes en « intel­los pré­caires » n’a pas attendu « la décen­nie du net ». Là encore, on confond acteurs et causes.

D’abord, il est évident qu’après avoir laminé les classes popu­laires (fin des années 70, début des années 80), le néo­li­bé­ra­lisme s’attaquerait à la classe du dessus.

Le déclas­sement des diplô­més est un phé­nomène qui n’a rien à voir avec le Net. Lire par exemple cet article de Sciences humaines.

Au début des années 2000, selon l’étude de Lau­rence Lizé, cher­cheuse à l’université Paris-​I, envi­ron un tiers des jeunes subissent une situa­tion de déclas­sement. La plus forte crois­sance du phé­nomène se situe entre 1986 et 1995 et a par­ti­cu­liè­rement touché les titu­laires d’un bac et d’un bac +2. La période de tas­sement de l’emploi entre 2001 et 2004 a quant à elle atteint plus sévè­rement les plus diplô­més : le pour­centage de diplô­més du 3e cycle à deve­nir cadre est alors tombé de 85 % à 70 %.

Ce déclas­sement, en forte crois­sance entre 1986 et 1995 (faire moins bien que mes parents, à même niveau d’étude), d’ailleurs, j’en témoi­gnais ici même en 1996.

Quant à la trans­for­mation de la presse et la pré­ca­ri­sation des jour­na­listes, là non plus on n’a pas attendu « la décen­nie du Net » pour mettre en place les poli­tiques néo­li­bé­rales qui ont pro­fon­dément changé la situa­tion : la libé­ra­li­sation de la télé­vision et de la radio, c’est dans les années 1980, avec les modèles Bouygues et Ber­lusconi ; la muta­tion du quo­tidien Le Monde est bien enta­mée dans les années 90 ; la trans­for­mation de la presse en « groupes mul­ti­médias » à base d’investissements capi­ta­lis­tiques mas­sifs se fait en même temps que la pre­mière bulle inter­net. Et on pourra lire de nom­breux billets de Narvic pour se remé­morer les choix stra­té­giques aber­rants des entre­prises de presse sur le Web, qui n’ont pas grand chose à voir avec une nature intrin­sèque de l’internet.

Revenons sur la ques­tion des « crea­tive com­mons » et de la « culture libre », qui n’est pas réel­lement trai­tée dans l’interview, mais semble cen­trale dans son livre. Il y a à nou­veau une confu­sion : les entre­prises du « Web 2.0 » (pour sim­plifier) dont l’activité est fondée sur l’exploitation mar­chande de conte­nus géné­rés par les usa­gers n’ont jamais mis les « crea­tive com­mons » en avant. Au contraire, toutes ont com­mencé par entre­tenir un flou vague­ment artis­tique sur la pro­priété des conte­nus. Ça n’est que sous la pres­sion des usa­gers que sont appa­rus les expo­sés clairs des licences uti­lisées ; une large partie des entre­prises a alors expli­cité que, tout sim­plement, le contenu deve­nait la pro­priété du ser­vice mar­chand ; et une mino­rité a mis en avant la pos­si­bilité de passer ses créa­tions sous Creative Commons (par exemple Flickr). Dans ce cas (l’usager défi­nit la licence de ses propres apports), les Creative Commons sont arri­vées comme un moyen de for­ma­liser une situa­tion de fait en redon­nant, a pos­te­riori, un cer­tain contrôle par l’usager.

Avant cela, la situa­tion emblé­ma­tique a été IMDB ; cette énorme base de don­nées ali­mentée par les usa­gers a été vendue à Amazon en 1998 : les mil­liers d’usagers qui avaient fabri­qué cette res­source docu­men­taire phé­no­ménale se sont sentis exploi­tés lors de cette revente au profit des seuls créa­teurs « tech­niques » du ser­vice. Et sans la conscience appor­tée par la suite par les mou­ve­ments du libre et des Creative Commons au néces­saire contrôle des usa­gers sur les licences des sites contri­butifs, ils n’avaient aucune arme, ni juri­dique ni même concep­tuelle, pour répondre à une telle situa­tion.

Ça n’est donc pas la « free culture » qui a fabri­qué ni permis l’exploitation com­mer­ciale du tra­vail col­lectif. C’est au contraire elle qui tente de four­nir des armes intel­lec­tuelles et juri­diques aux contri­bu­teurs de ce tra­vail col­lectif. Sans la « free culture », la ques­tion ne se pose­rait pas, et le trans­fert sys­té­ma­tique des droits vers les entre­prises serait aujourd’hui le seul modèle exis­tant.

Un extrait d’un autre texte de Pas­qui­nelli aborde le sujet de la « culture libre », « Imma­terial Civil War » :

An example of the com­pe­tition advan­tage in the digi­tal domain is the Wired CD inclu­ded with the November 2004 issue under the Creative Commons licences. Music tracks were dona­ted by Beastie Boys, David Byrne, Gil­berto Gil, etc. for free copying, sha­ring and sam­pling (see : http://​www​.crea​ti​ve​com​mons​.org/​wired). The neo­li­beral agenda of Wired maga­zine pro­vides the clear coor­di­nates for unders­tanding that ope­ration. Indeed, there are more examples of musi­cians and brain wor­kers that asso­ciate their acti­vity with copy­left, Creative Commons or file sha­ring on P2P net­works. We only heard about the first run­ners, as it is no longer a novelty for those who came second. Anyway, there never is a total adhe­rence to the Creative Commons cru­sade, it is always a hybrid stra­tegy : I release part of my work as open and free to gain visi­bility and cre­di­bility, but not the whole work. Another stra­tegy is that you can copy and dis­tribute all this content, but not now, only in four months. And there are also people com­plaining about Creative Commons and Free Software being hija­cked by cor­po­ra­tions and majors – the point is that the world out there is full of bad music which is free to copy and dis­tribute. No scan­dal, we have always sus­pected it was a race.

Parce que des néo­li­béraux uti­lisent l’argument libre, parce que des artistes de renom­mée mon­diale (signés et liés contrac­tuel­lement à leur major) dif­fusent une partie des mor­ceaux à titre publi­ci­taire sous cet embal­lage, en confon­dant Copyleft, Creative Commons, logi­ciels libres et réseaux P2P, en occul­tant la qua­lité et la richesse des pro­duc­tions « libres » par ailleurs, en oubliant que dans une société capi­ta­liste aucun indi­vidu ne peut faire l’impasse sur les impé­ratifs écono­miques qui pèsent quo­ti­dien­nement sur lui, il est aisé de conclure que la phi­lo­sophie du libre n’est qu’une course de rats.

Quant à l’aggravation de la ces­sion des droits d’auteurs des jour­na­listes sur l’internet, elle n’est pas non plus due aux mili­tants du libre, mais aux lob­bies de patrons de presse relayés par le légis­lateur : « Hadopi contre le droit d’auteur des jour­na­listes : c’est confirmé ». Dif­ficile de trou­ver ici un rap­port avec la phi­lo­sophie des Creative Commons.

Évidemment, après la dénon­ciation des pseudos-​tabous de l’internet, on peut se per­mettre de pré­tendre être le pre­mier à réflé­chir :

Nous devrions réel­lement com­mencer à dis­cuter la pro­duction, l’extraction et l’accumulation de valeurs écono­miques réelles réa­lisées à partir des réseaux plutôt que de nous com­plaire dans un idéa­lisme bon marché.

Tiens, je me demande bien qui, avant Matteo Pasquinelli, aurait bien pu « com­mencer à dis­cuter la pro­duction, l’extraction et l’accumulation de valeurs écono­miques réelles » dans une société en per­pé­tuelle muta­tion ?

La bour­geoisie ne peut exis­ter sans révo­lu­tionner constam­ment les ins­tru­ments de pro­duction, ce qui veut dire les rap­ports de pro­duction, c’est-à-dire l’ensemble des rap­ports sociaux. […] Ce bou­le­ver­sement conti­nuel de la pro­duction, ce constant ébran­lement de tout le sys­tème social, cette agi­tation et cette insé­curité per­pé­tuelles dis­tinguent l’époque bour­geoise de toutes les pré­cé­dentes. Tous les rap­ports sociaux, figés et cou­verts de rouille, avec leur cor­tège de concep­tions et d’idées antiques et véné­rables, se dis­solvent ; ceux qui les rem­placent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait soli­dité et per­ma­nence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est pro­fané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs condi­tions d’existence et leurs rap­ports réci­proques avec des yeux désa­bu­sés.

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