Histoire et actualité politiques de la Bolivie

Par Mis en ligne le 09 janvier 2011

Titre du livre : Horizons révo­lu­tion­naires, his­toire et actua­lité poli­tiques de la Bolivie
Auteur : Forrest Hylton, Sinclair Thomson
Titre ori­gi­nal : Revolutionary Horizons : Indigenous and National-Popular Politics in Bolivia
Nom du tra­duc­teur : Barbara Schmidt
Collection : Essais
Date de publi­ca­tion : 17/03/10

Cette tra­duc­tion d’un ouvrage paru aux Éditions Verso en 2007 est l’œuvre de deux his­to­riens enga­gés dans le champ des études cri­tiques sur les mobi­li­sa­tions et les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires en Amérique du Sud. Ayant assisté aux évè­ne­ments mar­quants du cycle de mobi­li­sa­tion des pre­mières années de la décen­nie 2000 en Bolivie, ces deux cher­cheurs pré­sentent ici une syn­thèse his­to­rique de ce qu’ils nomment les « hori­zons révo­lu­tion­naires » en Bolivie. Cette syn­thèse prend la forme d’une « exca­va­tion de la révo­lu­tion andine, dont les couches suc­ces­sives de sédi­men­ta­tion his­to­rique forment le sous-sol, le ter­reau […] de la lutte poli­tique actuelle en Bolivie. » (p.61)

Le cycle de mobi­li­sa­tion débu­tant par la « Guerre de l’eau » de Cochabamba en 2000, suivie de la « Guerre du Gaz » à El Alto en 2003, du siège de La Paz qui l’accompagnait, et des mul­tiples mobi­li­sa­tions ayant mené à la chute du régime poli­tique et à l’élection d’Evo Morales à la tête du pays en 2005, est ici ana­lysé en détails. Mais le plus grand mérite de cet essai est de situer ces évè­ne­ments dans la « longue durée » de l’histoire des résis­tances et des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires à partir des sou­lè­ve­ments de 1781 diri­gés par Tomás Katari, Tupaj Katari et Tupaj Amaru. La thèse défen­due dans l’ouvrage est que les évè­ne­ments récents doivent être inter­pré­tés comme résul­tant de la fusion sans pré­cé­dent des luttes autoch­tones (J’utilise le terme « autoch­tone », d’usage cou­rant dans la Francophonie nord-amé­ri­caine, à la place du terme « indi­gène » qui est uti­lisé dans l’ouvrage) et natio­nales-popu­laires.

En se basant sur leurs propres tra­vaux d’histoire des pro­jets anti-colo­niaux, natio­na­listes et d’affirmation autoch­tone, de même que sur une minu­tieuse revue de la lit­té­ra­ture pro­duite en Bolivie et dans le monde anglo-saxon, les auteurs nous pro­posent un récit jalonné par dif­fé­rentes étapes dans la for­ma­tion de la citoyen­neté des popu­la­tions autoch­tones mais aussi métis et créoles. La contes­ta­tion de l’ordre colo­nial au 18e siècle est suivie de celle de l’ordre répu­bli­cain oli­gar­chique au 19e, ainsi que de la montée de mou­ve­ments natio­naux-popu­laires au 20e siècle. Les popu­la­tions autoch­tones, repré­sen­tées par leurs chefs, forment des alliances variables au fil du temps avec cer­taines élites, ce qui leur permet d’acquérir de nou­veaux droits, mais ces alliances mènent le plus sou­vent à des tra­hi­sons et des échecs. Le « colo­nia­lisme interne » per­siste donc jusqu’aux évè­ne­ments récents où la prise du pou­voir de l’État par un ensemble de mou­ve­ments com­pre­nant les prin­ci­pales orga­ni­sa­tions autoch­tones est qua­li­fiée par les auteurs de véri­table pacha­kuti, terme andin signi­fiant à la fois révo­lu­tion et retour au passé.

Les prin­ci­paux enjeux conten­tieux, qui reviennent telles des constantes dans les luttes évo­quées, sont la volonté d’autonomie des com­mu­nau­tés autoch­tones, leur désir d’appartenance à un projet natio­nal plus large, leur défense des terres qu’elles occupent et cultivent, leur demande d’accès à l’éducation for­melle, et leurs efforts pour main­te­nir leurs vastes réseaux pro­duc­tifs et com­mer­ciaux par­fois trans­fron­ta­liers. Si les auteurs évoquent une « éco­no­mie morale andine » sans en expli­quer les fon­de­ments, on com­prend que les Autochtones tels qu’ils sont décrits comme acteurs éco­no­miques et poli­tiques sont loin du sté­réo­type de l’Indien des com­mu­nau­tés iso­lées vivant d’agriculture de sub­sis­tance.

Si les auteurs ont la sagesse de mon­trer que le gou­ver­ne­ment d’Evo Morales n’est pas néces­sai­re­ment le repré­sen­tant fidèle des aspi­ra­tions autoch­tones ni de tous les mou­ve­ments sociaux qui l’ont porté au pou­voir, on peut sou­le­ver les limites de leur ana­lyse des méca­nismes sous-jacents aux affi­lia­tions eth­niques. Quand, par exemple, ils déplorent le fait que les puis­sants syn­di­cats miniers vers le milieu du 20e siècle aient entre­tenu des pré­ju­gés et du mépris à l’égard des pay­sans autoch­tones – vieilles repré­sen­ta­tions ins­tau­rées par le colo­nia­lisme et pro­lon­gées par les élites créoles – on se ques­tionne sur l’identité eth­nique des miniers en ques­tion. Il aurait convenu de se deman­der par quelles trans­for­ma­tions de leur auto­com­pré­hen­sion sont passés ces miniers et leurs des­cen­dants qui se réclament aujourd’hui d’une iden­tité autoch­tone.

Un autre type de ques­tion se pose à la lec­ture de l’expression « chefs indi­gènes », qui est uti­lisé pour décrire les acteurs autoch­tones de façon trans­his­to­rique, alors qu’on sait fort bien que les formes d’organisation et de repré­sen­ta­tion des com­mu­nau­tés se sont trans­for­mées dans le temps. Les auteurs men­tionnent les caciques-apo­de­ra­dos puis, beau­coup plus tard, les Kataristas et la confé­dé­ra­tion pay­sanne CSUTCB, ce qui témoigne de leur connais­sance de ces trans­for­ma­tions. Mais le sujet aurait mérité un trai­te­ment plus sys­té­ma­tique, afin de rele­ver, notam­ment, la com­plexité gran­dis­sante des formes de repré­sen­ta­tion de l’autochtonie et d’organisation des Autochtones. Par ailleurs, on remarque l’extrême rareté des Métis comme acteurs poli­tiques dans le récit pro­posé par les auteurs. Pourtant, il est ques­tion du mythe du métis­sage lorsqu’est évo­quée la Révolution de 1952, ce qui implique que des caté­go­ries de la popu­la­tion se décri­vaient ou étaient décrites comme des Métis.

Cet ouvrage souffre d’un défaut autre­ment plus grave : une tra­duc­tion bâclée qui pro­duit chez la lec­trice l’envie irré­sis­tible de recons­ti­tuer les phrases telles qu’elles ont dues être écrites en anglais. On ren­contre même des erreurs graves telles que « Katari et son asso­cié Bartolina Sisa » (p.72), alors que Bartolina était une femme et était la conjointe de Tupaj Katari. Les phrases sont sou­vent lourdes et par­fois dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sibles, pro­blème qu’on peut sans doute attri­buer à la tra­duc­tion.

Ceci dit, pour les lec­teurs qui recherchent des ouvrages fran­co­phones sur l’histoire de la Bolivie, ce livre est d’une grande richesse. L’analyse est nuan­cée, cri­tique et réflexive du point de vue d’une his­toire de la gauche, en plus de four­nir une vision de la révo­lu­tion comme pro­ces­sus his­to­rique de longue durée, ce qui permet d’accéder à la com­plexité des dif­fé­rents rap­ports de force et à l’enracinement du colo­nia­lisme interne..

rédac­teur : Stéphanie ROUSSEAU , Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : aler​ta​roja​.net

Titre du livre : Horizons révo­lu­tion­naires, his­toire et actua­lité poli­tiques de la Bolivie
Auteur : Forrest Hylton, Sinclair Thomson
Titre ori­gi­nal : Revolutionary Horizons : Indigenous and National-Popular Politics in Bolivia
Nom du tra­duc­teur : Barbara Schmidt
Collection : Essais
Date de publi­ca­tion : 17/03/10
N° ISBN : 978-2-915517-43-9

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