La révélation la plus terrifiante de Wikileaks

À quel point nos gouvernements nous mentent

Par Mis en ligne le 07 janvier 2011
« J’aurais beau essayer, je ne peux pas rester sourd aux souf­frances. Peut-être lorsque je serais vieux, j’accepterai la souf­france avec insou­ciance. Mais pas main­te­nant ; les hommes dans la force de l’âge, s’ils ont des convic­tions, se doivent d’agir en consé­quence. » Julian Assange, 2007

Pensez-vous qu’il est dans l’intérêt des Américains qu’un petit groupe de diri­geants décide uni­la­té­ra­le­ment d’assassiner, de muti­ler, d’emprisonner et/​ou de tor­tu­rer selon leur bon vou­loir n’importe qui, n’importe où dans le monde, sans que leurs conci­toyens ou la com­mu­nauté inter­na­tio­nale soient au cou­rant, sans un droit de regard ? Et, malgré leurs échecs répé­tés pour pro­té­ger l’Amérique – d’Indochine à l’Iran en pas­sant par l’Irak – croyez-vous qu’ils devraient être auto­ri­sés à étendre clan­des­ti­ne­ment leurs guerres sans débat public ? Si c’est le cas, alors vous tra­his­sez les prin­cipes sur les­quels l’Amérique a été fondée, vous mettez la nation en péril et vous faites preuve d’une ser­vi­lité très « anti­amé­ri­caine » envers une auto­rité qui n’a pas de comptes à rendre. Mais si vous vous oppo­sez au auto­cra­ties, vous devez sou­te­nir Wikileaks et d’autres qui tentent de frei­ner les assas­si­nats en masse per­pé­trés par pou­voir exé­cu­tif US à l’étranger et com­battre leur incom­pé­tence à pro­té­ger la popu­la­tion.

Le lien entre ces deux enjeux a été offi­ciel­le­ment établi pour la pre­mière fois lorsque l’ancien com­man­dant US en Afghanistan, le Général Stanley McChrystal, a expli­ci­te­ment déclaré (ver­sion fran­çaise ici – NDLR) que l’assassinat de civils aug­men­tait le nombre de per­sonnes déter­mi­nés à tuer des Américains, et il a mis en place des pra­tiques – aban­don­nées depuis par (son suc­ces­seur) le Général Petraeus – des­ti­nées à réduire le nombre de civils tués par les Etats-Unis. McChrystal avait déclaré que « pour chaque inno­cent tué, vous créez dix nou­veaux enne­mis. » Il fai­sait ainsi clai­re­ment com­prendre que l’assassinat de civils est non seule­ment immo­ral et consti­tue un crime de guerre, mais – dans un monde devenu inter­dé­pen­dant – que ça repré­sen­tait aussi une menace pour la sécu­rité des Etats-Unis.

Si un des enjeux impor­tants autour du contro­verse de l’affaire Wikileaks est bien celui de la liberté d’expression, ce qui est au coeur du pro­blème est le fait de savoir si le pou­voir exé­cu­tif US est réel­le­ment en train de pro­té­ger le peuple amé­ri­cain lorsqu’il se livre à des assas­si­nats en masse à l’étranger. Des offi­ciels du pou­voir exé­cu­tif jus­ti­fient la per­sé­cu­tion et les menaces de mort contre Assange par des atteintes qu’ils aurait com­mises contre la « sécu­rité natio­nale » du pays. Cependant, si McChrystal a raison, c’est la poli­tique d’assassinats de ces dix der­nières années adop­tée par le pou­voir exé­cu­tif US en Irak, Afghanistan et Pakistan, désor­mais connue et indé­niable grâce à Wikileaks, qui repré­sente la véri­table menace.

La conclu­sion effrayante est celle-ci : que les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 ait été commis par un fana­tisme incom­pré­hen­sible ou en guise de repré­sailles, il appa­raît que les assas­si­nats en masse menés par nos diri­geants pour­raient bien deve­nir la cause d’un pro­chain 11 sep­tembre, que Dieu nous en pré­serve. Le récent kami­kaze en Suède qui failli réus­sir son atten­dant avait trans­mis un mes­sage qui disait « ainsi mour­ront vos enfants, vos filles, vos frères et soeurs, comme meurent nos frères et soeurs et nos enfants. » Des sen­ti­ments simi­laires ont été expri­més par le ter­ro­riste de Times Square, et il est pro­bable que ceux qui seront res­pon­sables des futurs morts amé­ri­cains seront moti­vés eux aussi par une soif de ven­geance pour les cen­taines de mil­liers de musul­mans assas­si­nés par les diri­geants US depuis 2001.

Il ne s’agit pas bien-sûr de jus­ti­fier de telles attaques. Les attaques contre les civils, qu’elles soient l’oeuvre des Talibans ou du Général Petreaus, sont tota­le­ment injus­ti­fiées et consti­tuent des crimes de guerre. Mais si l’enjeu est le ren­for­ce­ment de la sécu­rité natio­nale des Etats-Unis, il est urgent d’en dis­cu­ter la tête froide pour trou­ver le moyen pour empê­cher de nou­velles attaques – c’est-à-dire de cesser de créer une armée de gens prêts à nous tuer. Si le Général McChrystal a raison, chaque Américain devrait trem­bler devant les dan­gers à long-terme pro­vo­qués par une décen­nie de guerres US dans le monde musul­man. Si seule­ment un cen­tième de 1% des 1.6 mil­liards de Musulmans se déci­daient à s’en prendre à l’Amérique, par exemple, le pou­voir exé­cu­tif US aura crée 160.000 musul­mans déci­dés à tuer des Américains.

Rien n’est plus emblé­ma­tique du ser­vice qu’Assange rend aux Américains que le titre du New York Times du 25 Juillet annon­çant la publi­ca­tion des docu­ments sur la guerre en Afghanistan. « Les pers­pec­tives en Afghanistan plus sombres que la ver­sion offi­cielle ».

Le New York Times non seule­ment recon­naît que Wikileaks a fourni aux Américains une infor­ma­tion essen­tielle sur la guerre que leur propre gou­ver­ne­ment leur cachait, mais aussi que cette infor­ma­tion n’avait pas été four­nie par les grands médias US eux-mêmes. Après tout, si les médias fai­saient cor­rec­te­ment leur tra­vail, c’est le « jour­nal de réfé­rence » de l’Amérique, et non Wikileaks, qui aurait révélé que les pers­pec­tives de la guerre en Afghanistan étaient « plus sombres que la ver­sion offi­cielle ». Le titre du jour­nal The Guardian du même jour enfon­çait le clou : « Des fuites mas­sives de dos­siers secrets révèlent la vérité sur l’Occupation, » c’est-à-dire la vérité par oppo­si­tion aux men­songes offi­ciels.

Ces docu­ments sur la guerre en Afghanistan, comme ceux sur la guerre en Irak qui ont suivi, ainsi que d’autres encore parmi les câbles récem­ment dif­fu­sés par Wikileaks, révèlent avant tout à quel point le pou­voir exé­cu­tif US ment aux peuple amé­ri­cain – par­ti­cu­liè­re­ment au sujet de

1) le nombre ahu­ris­sant de vic­times civiles pro­vo­qués par les Etats-Unis et

2) l’affirmations selon laquelle une « stra­té­gie de contre-insur­rec­tion » serait en cours en Afghanistan afin d’y ins­tal­ler un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique.

Les articles du Time et du Guardian décrivent com­ment ces docu­ments offi­ciels révèlent les men­songes constants du pou­voir exé­cu­tif US au peuple amé­ri­cain.

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LE MEURTRE DE CIVILS PAR LES ETATS-UNIS : « une énorme quan­tité de fichiers mili­taires secrets dressent un por­trait dévas­ta­teur d’une guerre en Afghanistan qui s’enlise, et révèle com­ment les forces de la coa­li­tion ont tué des cen­taines de civils lors d’incidents non signa­lés, » (Guardian) « Incident après inci­dent, les rap­ports res­semblent à un registre de police sur les innom­brables manières que les civils afghans se font tuer – pas uni­que­ment lors de frappes aériennes mais aussi un par ici, un autre par là – lors d’échanges de tirs sur une route ou dans un vil­lage, un mal­en­tendu ou des tirs croi­sés, ou lors d’un mou­ve­ment incon­trôlé lorsqu’un chauf­feur afghan s’approche trop près d’un convoi mili­taire ou d’un point de contrôle. » (N.Y. Times). « La coa­li­tion de l’OTAN en Afghanistan uti­lise une unité « noire » clan­des­tine des forces spé­ciales, Task Force 373, pour chas­ser des cibles et les tuer ou les empri­son­ner sans procès… les docu­ments révèlent que TF 373 a aussi tué des hommes, femmes et enfants civils et même des poli­ciers afghans qui croi­saient son chemin. » (Guardian)

MEURTRES DE CIVILS REGULIEREMENT OCCULTES : « les rap­ports répètent inlas­sa­ble­ment que les morts n’étaient pas des kami­kazes ou des insur­gés, et de nom­breux cas n’ont pas été révé­lés à l’époque. » (N.Y. Times) « les docu­ments montrent com­ment les marines ont rédigé des rap­ports édul­co­rés sur un inci­dent où 10 civils ont trouvé la mort… Il n’y a eu aucune sanc­tion. » (Guardian) « Les docu­ments indiquent en détail com­ment les forces spé­ciales US ont largué six bombes d’un tonne sur un ensemble de bâti­ments où se cachait selon eux un « indi­vidu impor­tant » et après qu’ils se soient assu­rés « qu’aucun civil inno­cent ne se trou­vait à proxi­mité. » Un offi­cier supé­rieur US a rap­porté que 150 Afghans avaient été tués. Les habi­tants du quar­tier, cepen­dant, ont déclaré qu’il y a eu 300 morts civils. » (Guardian)

LES ETATS-UNIS ET LE GOUVERNEMENT AFGHAN CORROMPU PERDENT LA CONFIANCE DE LA POPULATION ET SONT EN TRAIN DE PERDRE LA GUERRE : « Ces docu­ments illus­trent en détail pour­quoi, après que les Etats-Unis aient dépensé plus de 300 mil­liards de dol­lars dans la guerre en Afghanistan, les Talibans sont plus puis­sants qu’ils ne l’ont jamais été depuis 2001… Les rap­ports brossent un tableau désa­busé de la police Afghane qui est sou­vent décrite comme étant crainte, et même mépri­sée, par la popu­la­tion afghane. Les rap­ports font état de bru­ta­li­tés poli­cières, de petites et grandes cor­rup­tions, d’extorsions et d’enlèvements… Le bilan des vic­times de la guerre – illus­tré par le nombre crois­sant de vic­times civils – a poussé les Américains à recher­cher la coopé­ra­tion et le sou­tien d’une popu­la­tion afghane qui est deve­nue de plus en plus épui­sée, amère, effrayée et dis­tante… L’extension des opé­ra­tions spé­ciales (US) ont par­ti­cu­liè­re­ment pro­vo­qué de l’amertume chez les Afghans – à cause du manque de coor­di­na­tion avec les forces locales, du nombre de vic­times civiles qu’elles pro­voquent sou­vent et à cause aussi de leur impu­nité. » (N.Y. Times)

Lorsque les docu­ments sur la guerre en Irak furent publiés 3 mois plus tard, ils ont révélé des infor­ma­tions encore plus cho­quantes – com­ment les sol­dats US avaient remis des civils Irakiens entre les mains de la police ira­kienne, sachant qu’ils allaient être atro­ce­ment tor­tu­rés avec des per­ceuses élec­triques, de l’acide et autres moyens avant d’être sau­va­ge­ment assas­si­nés. Ellen Knickmeyer, chef du bureau à Bagdad du Washington Post en 2006, a écrit que ces révé­la­tions mon­traient que les offi­ciels US men­taient en per­ma­nence aux médias US.

… et aussi au peuple amé­ri­cain, lorsqu’ils affir­maient qu’ils n’étaient pas au cou­rant de ces tue­ries. Les diri­geants US ont aussi menti constam­ment en pré­ten­dant qu’ils ne tenaient pas le compte des vic­times civiles, ce qui est faux. Puisque le droit inter­na­tio­nal rend les diri­geants US res­pon­sables de de faire régner l’ordre dans un Irak occupé, ces câbles de Wikileaks révèlent aussi que les diri­geants US portent une lourde res­pon­sa­bi­lité pour des crimes de guerres, parmi les pires commis depuis la deuxième guerre mon­diale.

En un mot comme en cent, ces docu­ments de Wikileaks sur les guerres en Afghanistan et en Irak ont révélé que l’ensemble du pou­voir exé­cu­tif US n’est qu’une « énorme machine à débi­ter des men­songes », selon l’expression du jour­na­liste David Halberstam dans sa dépo­si­tion lors du procès entre la CBS et (le géné­ral) Westmoreland. Il faut bien com­prendre que, aux yeux du pou­voir exé­cu­tif et mili­taire US, « vérité » et « men­songe » ne sont même pas consi­dé­rés comme des choix pos­sibles. L’objectif de toute com­mu­ni­ca­tion avec le public n’est pas de four­nir une infor­ma­tion cor­recte mais de faire avan­cer « la mis­sion ». Ceux qui com­mu­niquent avec le public sont nommés et promus en fonc­tion de leurs capa­ci­tés de trom­per, « embo­bi­ner » et mentir. Il n’y a aucun cas connu d’un membre de l’exécutif qui aurait été récom­pensé pour avoir dit la vérité au peuple amé­ri­cain, alors qu’il en existe de nom­breux où quelqu’un a été puni ou a perdu son emploi pour l’avoir fait. Et rien n’illustre plus par­fai­te­ment la dégra­da­tion de la démo­cra­tie en Amérique que le fait que le public s’attend à ce que les offi­ciels de l’exécutif lui mentent, et que les jour­na­listes des médias de masse tra­hissent leur pro­fes­sion en défen­dant le secret de l’exécutif et en clouant au pilori ceux qui, comme Assange, dévoilent leurs men­songes.

On ne sau­rait trop insis­ter sur l’importance de la docu­men­ta­tion de Wikileaks sur ces men­songes. Lorsqu’un jour­na­liste révèle un méfait du gou­ver­ne­ment, les offi­ciels se pré­ci­pitent pour nier en bloc et de nom­breux Américains ne savent plus sur quel pied danser. Mais Wikileaks a publié des docu­ments offi­ciels du gou­ver­ne­ment qui prouvent les men­songes et les crimes de guerre des diri­geants US. Le fait que les Etats-Unis ont cou­vert de men­songes leurs tue­ries de civils, ce qui contri­bue à leur faire perdre la guerre, n’est donc même plus un objet de débat. Les poli­ti­ciens et jour­na­listes insen­sibles et car­rié­ristes qui chaque jour ont ignoré les tue­ries tout en appe­lant à l’arrestation ou à l’exécution d’Assange, sont une honte, une honte pour eux, pour leurs enfants et leur pro­fes­sion, pour leur indif­fé­rence devant les souf­frances de non amé­ri­caines et pour leur veule sou­mis­sion à un pou­voir exé­cu­tif illé­gi­time.

Les docu­ments Wikileaks révèlent quelque chose de plus impor­tant encore : l’accusation selon laquelle Assange aurait porté atteinte à la « sécu­rité natio­nale » des Etats-Unis, en révé­lant des infor­ma­tions uti­li­sables par l’ennemi, est tota­le­ment bidon. Il est évident que « l’ennemi » sait si ceux qui ont été tués par les Etats-Unis sont des civils ou non. Il est clair que lorsque le pou­voir exé­cu­tif affirme qu’il ne tue que des « insur­gés » c’est pour cacher le meurtre de civils par crainte d’avoir affaire à des pro­tes­ta­tions s’il la vérité devait écla­ter.

Les docu­ments de Wikileaks, bien qu’ils datent de 2009 et d’avant, nous informent aussi sur ce qui se passe en ce moment même sous le com­mandent du Général Petraeus.

Il est impor­tant de se rap­pe­ler que le contro­verse Wikileaks ne porte pas sur le passé ou un aspect juri­dique abs­trait. Il porte sur ce que des êtres humains vivent là-bas et main­te­nant. Pendant que vous lisez ceci, d’innombrables vil­la­geois afghans et pakis­ta­nais se terrent chez eux, ter­ro­ri­sés par la guerre US, tandis que l’offensive bru­tale du Général Petraeus dans le sud de l’Afghanistan ren­contre une résis­tance crois­sante des Talibans qui recourent aux bombes arti­sa­nales et à l’assassinat, au point d’avoir pro­vo­qué un com­mu­ni­qué par­ti­cu­liè­re­ment alar­mant de la Croix-Rouge qui déclare que les condi­tions pour les civils afghans sont actuel­le­ment les pires que le pays a connues depuis 30 ans, c’est-à-dire aussi mau­vaises que lors de l’invasion sovié­tique. Un article paru dans la presse cana­dienne indique le l’hôpital prin­ci­pal de Kandahar déborde de vic­times civiles et que « cer­tains jours, le sol est rouge de sang. »

Petraeus a triplé le nombre de frappes aériennes et a fait venir 9000 assas­sins qui se livrent 24/​24h à des assas­si­nats et il a lancé des raides noc­turnes qui rap­pellent les films nazis des années 40 – tandis que des sol­dats US enfoncent les portes des mai­sons en hur­lant, ter­ro­ri­sant femmes et enfants, et tuent, blessent et empri­sonnent indé­fi­ni­ment des hommes sans procès et sans aucune chance de prou­ver leur inno­cence. Même le pré­sident ins­tallé par les Américains, Hamid Karzai est si épou­vanté qu’il a sup­plié les Etats-Unis de réduire leurs frappes aériennes et les raids noc­turnes, décla­rant « les raids noc­turnes, c’est ter­rible. Terrible. Un motif sérieux de mécon­ten­te­ment pour le peuple afghan envers l’OTAN et le gou­ver­ne­ment afghan…. Et com­ment mesu­rez-vous les consé­quences en termes de pertes de vies de femmes et d’enfants pour la cap­ture de Talib A. Et qui c’est ce Talib A , au fait ? Est-il impor­tant au point de tuer 10 civils inno­cents ? Qui décide de cela ? »

Petraeus a fer­me­ment refusé de mettre fin à ce que le pré­sident afghan qua­li­fie de meurtres de civils sous la res­pon­sa­bi­lité du géné­ral. Le Général trans­forme ainsi sa pré­ten­tion à appor­ter la « démo­cra­tie » en Afghanistan en une grosse farce.

Particulièrement signi­fiants dans les docu­ments de Wikileaks sur la guerre en Afghanistan sont les nom­breux rap­ports rédi­gés à la pre­mière per­sonne et qui racontent le meurtre de civils inno­cents aux points de contrôle – meurtres qui font cruel­le­ment écho aux aveux de McChrystal en mars 2010 lorsqu’il disait « nous avons tué un nombre impres­sion­nant de gens mais à ma connais­sance, aucun ne repré­sen­tait une menace. »

Ce qui sou­lève une ques­tion élé­men­taire par rap­port à l’escalade des frappes aériennes ordon­née par Petraeus. Si les forces US ont tué d’innombrables inno­cents civils aux points de contrôle, là où ils peuvent au moins voir le visage de leur vic­time, com­bien d’innocents, qui doivent être dif­fi­ciles à dis­tin­guer vus du ciel, Petraeus est-il en train de tuer avec ses bom­bar­de­ments ?

Les docu­ments de Wikileaks révèlent aussi com­ment l’escalade mas­sive déclen­chée par Petraeus au sud de l’Afghanistan et au Pakistan, où il a for­te­ment aug­menté à la fois les frappes par drones et les assas­si­nats par voie ter­restre, a affai­bli au lieu de ren­for­cer la sécu­rité natio­nale à long terme des Etats-Unis. Tout comme les Talibans sont bien plus forts aujourd’hui après les 300 mil­liards de dol­lars dépen­sés par les Etats-Unis et les mil­liers de vies amé­ri­caines per­dues au cours des dix der­nières années, la tac­tique de Petraeus est en train de ren­for­cer à terme les enne­mis de l’Amérique. S’il assas­sine suf­fi­sam­ment de gens au sud de l’Afghanistan, le géné­ral pourra peut-être se vanter d’un succès à court terme. Mais il ne fait aucun doute que sa tac­tique sème le vent d’une future tem­pête qui mena­cera non seule­ment la sta­bi­lité des gou­ver­ne­ments Afghans et Pakistanais, mais créera aussi une menace à long terme pour les Américains.

Une carte de l’ONU qui vient d’être publiée par le Wall Street Journal révèle que les Talibans, en recou­rant aux tac­tiques clas­siques de gué­rilla, se sont dépla­cés vers le nord et l’ouest de l’Afghanistan tandis que Petraeus se dépla­çait vers le sud, et qu’ils contrôlent désor­mais plus de ter­ri­toire qu’ils n’ont jamais contrôlé. « Des cartes internes des Nations Unies indiquent une dété­rio­ra­tion nette de la sécu­rité en Afghanistan au cours de l’année en cours, contre­di­sant les esti­ma­tions opti­mistes de l’administration Obama après l’augmentation des troupes l’année der­nière. » indique le jour­nal.

Le N.Y. Times raconte com­ment dif­fé­rents groupes d’insurgés au Pakistan ont répondu à la tac­tique de Petraeus en se coor­don­nant et en coopé­rant pour la pre­mière fois, ren­for­çant ainsi leur menace contre l’état pakis­ta­nais. Il est évident aussi que Petraeus ne peut peut pas tuer plus « d’insurgés » qu’il n’en crée s’il conti­nue de pro­vo­quer les 41 mil­lions de Pachtounes des deux côtés de la fron­tière. Après tout, la popu­la­tion com­bi­née du Vietnam, nord et sud, s’élevait à 31 mil­lions et se révéla suf­fi­sante pour résis­ter à 500.000 Américains.

Néanmoins, les ques­tions les plus impor­tantes sou­le­vées par les docu­ments de Wikileaks vont bien au-delà du monde musul­man. Si nous réus­sis­sons à nous libé­rer de toute une vie de pro­pa­gande offi­cielle qui iden­ti­fie le pou­voir exé­cu­tif US au peuple amé­ri­cain, il ne fait plus aucun doute qu’en matière de poli­tique étran­gère et mili­taire, le pou­voir exé­cu­tif US est une ins­ti­tu­tion anti­dé­mo­cra­tique qui ne repré­sente plus que lui-même. Il agit lar­ge­ment indé­pen­dam­ment du Congrès, du pou­voir Judiciaire ou des grands médias qui ne sont plus que des acces­soires du pou­voir exé­cu­tif dont ils dif­fusent beau­coup plus de men­songes qu’ils n’en dénoncent.

Par exemple, quelques mois avant la déci­sion d’Obama en décembre 2009 d’envoyer 30.000 sol­dats sup­plé­men­taires en Afghanistan, seuls 24% des Américains étaient d’accord et 43% vou­laient une réduc­tion des effec­tifs. Leurs sou­haits furent igno­rés, comme furent igno­rées leur opi­nion qui, à 63% contre 32%, expri­mait une oppo­si­tion à la guerre en Afghanistan. Le livre de Bob Woodward, « Obama’s Wars », a révélé que même le pré­sident n’est qu’un figu­rant lorsqu’il s’agit de guerres menées par l’Exécutif. Woodward montre com­ment les mili­taires ont saboté la volonté affi­chée d’Obama de com­men­cer un retrait des troupes à l’été 2011. Le mois der­nier, Obama fut humi­lié et a du accep­ter un retrait hypo­thé­tique prévu en 2014.

La plu­part des Américains sont d’accord avec la phrase de la Déclaration d’Indépendance qui dit que les gou­ver­ne­ments « tirent leur pou­voir du consen­te­ment des gou­ver­nés. » Mais les gou­ver­nés ne peuvent donner leur consen­te­ment que s’ils sont infor­més sur l’objet du consen­te­ment. Ce qui est évident dans la vie de tous les jours. On ne peut pas dire que j’ai « consenti » à vous ache­ter un ordi­na­teur si vous m’avez caché qu’il était en panne. Un de nos prin­cipes de droit les plus élé­men­taires est qu’un contrat est nul s’il a été obtenu par un men­songe. En révé­lant l’étendue des men­songes de l’Exécutif US, Wikileaks a montré que l’Exécutif n’était plus le repré­sen­tant légi­time du peuple amé­ri­cain.

Ces docu­ments sou­lèvent donc la ques­tion la plus fon­da­men­tale pour un citoyen : jusqu’à quel point les citoyens d’une démo­cra­tie doivent-ils une allé­geance à des diri­geants auto­crates qui obtiennent le consen­te­ment de leurs citoyens par une trom­pe­rie mas­sive ? Et peuvent-ils leur faire confiance ?

Les Américains seront peut-être amenés à se poser ces ques­tions plus sou­vent dans les années à venir, lorsque la crise éco­no­mique et les attaques ter­ro­ristes pous­se­ront les élites US à rapa­trier leurs men­ta­li­tés auto­ri­taires qui ont pro­vo­qué tant de dégâts à l’extérieur. Il paraît cer­tain que dés lors la démo­cra­tie amé­ri­caine sera confron­tée aux défis les plus grands depuis la fon­da­tion de ce pays.

Mais ça c’est encore loin. La ques­tion clé du moment est de savoir si les Américains sont capables d’entendre les souf­frances pro­vo­quées à l’extérieur par leurs diri­geants, parce qu’en ce moment même, des hommes, des femmes et des enfants inno­cents sont assas­si­nés et muti­lés dans ce que la Croix-Rouge qua­li­fie de plus grand car­nage civil depuis l’invasion Russe il y a 30 ans.

Julian Assange devrait être applaudi et non per­sé­cuté pour avoir entendu leurs souf­frances.

En nous, les enten­dons-nous ?

Fred Branfman

http://​www​.alter​net​.org/​s​t​o​r​y​/​14939…

Traduction VD pour le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment les erreurs et coquilles habi­tuelles. Notez que le titre ori­gi­nal met­tait « gou­ver­ne­ment » au sin­gu­lier. Il est devenu plu­riel à la tra­duc­tion. Un lapsus révé­la­teur.

Rubrique : Médias & Communications Thèmes : Afghanistan | Désinformation & Propagande | Wikileaks

http://​www​.legrand​soir​.info/​L​a​-​r​e​v​e​l​a​t​i​o​n​-​l​a​-​p​l​u​s​-​t​e​r​r​i​f​i​a​n​t​e​-​d​e​-​W​i​k​i​l​e​a​k​s​-​a​-​q​u​e​l​-​p​o​i​n​t​-​n​o​s​-​g​o​u​v​e​r​n​a​n​t​s​-​n​o​u​s​-​m​e​n​t​e​n​t​-​A​l​t​e​r​n​e​t​-​o​r​g​.html

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