Haïti : un État en ruines, un peuple debout

Par Mis en ligne le 11 février 2011
Victimes, les Haïtiens le sont, mais ils ont aussi été les premiers sauveteurs, secouristes, déblayeurs, les premiers à porter secours à leurs compagnons d’infortune. Dans une analyse sur les mouvements sociaux haïtiens, Sabine Manigat nous parle de la réaction et de l’organisation de la population.

Le tremblement de terre de magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter qui a frappé Haïti a affecté significativement des régions et villes densément peuplées et socialement actives. Les principales victimes du tremblement de terre appartiennent à deux catégories socio-économiques : la classe moyenne qui représente à Haïti un étroit segment de 20% de la population, résidant principalement dans les villes et surtout à Port-au-Prince, et les secteurs populaires, de loin majoritaires dans la population, souvent d’immigration récente en ville et avec un enracinement encore fortement rural. Cette population, qui représente, selon des statistiques compilées par les Nations Unies, environ 1,2 million personnes, a réagi de deux manières distinctes et complémentaires : d’un côté, par l’organisation de véritables campements spontanés avec leurs comités responsables de la réception et de la distribution de l’aide, de la sécurité et du nettoyage ; et, d’un autre côté, par l’exode vers les villes d’origine, surtout pour les femmes et les enfants.

La force des solidarités de base

Au cours des premiers jours, c’est la force des solidarités de base qui s’est manifestée. Il y avait beaucoup de peuple et peu d’État. Les jeunes des quartiers populaires de Port-au-Prince ont constitué les premières équipes de sauvetage, les premiers secouristes, les premières brigades d’extraction des gravats et d’évacuation des cadavres. Il y a d’ailleurs une coïncidence intéressante entre la capacité d’organisation des travaux et la présence antérieure d’organisations populaires dans plusieurs parties de la ville. Si les équipes de secours internationales ont affirmé avoir sauvé quelque 131 vies, rien qu’à l’université Quisqueya, la nuit du 12 janvier, plus de 20 étudiants ont été sortis vivants des décombres. Mais, au-delà de toute statistique de mérite, ce qui ressort ici est l’efficacité de la mobilisation populaire, des jeunes en particulier, durant les moments les plus dramatiques de la catastrophe.

Au cours des premiers jours, il y avait beaucoup de peuple et peu d’État

Autorégulation sociale

Cette mobilisation est la même qui a mené à l’organisation rapide de la population pour recevoir l’aide internationale. Il est important, en effet, de souligner que, dès les premières heures, l’espérance généralisée de la population reposait sur la foi dans l’arrivée rapide de la solidarité internationale. L’idée était de préparer l’arrivée de ladite assistance pour qu’elle puisse être rapide et efficacement répartie. Au cours de ce premier moment, la population a réagi par conséquent de manière organisée et a concentré ses efforts sur la survie. Ce qui a été décrit depuis lors comme une espèce de résilience de la population et que des sociologues haïtiens ont observé et analysé comme une forte capacité d’autorégulation sociale des communautés, a permis d’éviter tous les risques sanitaires et sociaux majeurs.

À côté du rôle joué par les associations de quartier, de nombreuses organisations citoyennes se sont mobilisées à côté des jeunes pour transporter les blessés, distribuer l’eau, répartir les aliments. Elles ont fait écho aux besoins populaires dans le contexte d’urgence humanitaire. Les organisations dites de la société civile ont exprimé leur avis sur la qualité et la transparence des opérations de distribution et ont joué un rôle d’observateur critique des actions gouvernementales, de l’ONU et des innombrables ONG qui sont arrivées dans le pays à la suite du séisme.

Le facteur sécurité

En matière de sécurité, certains faits significatifs contredisent certains préjugés diffusés par la presse internationale, entre autres, la stigmatisation des camps de réfugiés comme zones d’extrême insécurité. Une étude basée sur un diagnostic de terrain, réalisée en mars et avril 2010, a au contraire établi que les intéressés considèrent que les liens avec le quartier alentour influencent considérablement le facteur sécurité. « Quand la communauté, à l’intérieur du lieu, est elle-même stable (la majorité de ses membres provenant du même quartier), la sécurité est assez bonne. Il semble que le tremblement de terre ait créé un degré de solidarité considérable au sein de la société haïtienne. Dans le quartier Delmas 60, les habitants ont décrit un ‘sentiment familial’. Les comités et les brigades de sécurité organisés par la population ont souvent été décrits comme une garantie de sécurité et de bonne gestion des zones de réfugiés. » Et le rapport de conclure que « la cohésion au sein des communautés dans les zones de victimes, entre eux et avec la communauté alentour est fondamentale en matière de sécurité ».

L’impact de la forte capacité organisationnelle de la population haïtienne n’a pas été assez mis en avant

Faiblesses historiques de l’État

L’impact de cette forte capacité organisationnelle de la population haïtienne n’a pas été assez mis en avant. Logiquement, c’est son grand instinct de résilience et de résistance qui a été distingué. Il ne fait aucun doute que les faiblesses historiques de l’État haïtien à garantir les services les plus élémentaires ont habitué la population, pour le dire ainsi, à résoudre ses problèmes toute seule. Cette capacité d’autorégulation, productrice de forts liens de solidarité de base, est avant tout responsable de l’indéniable sérénité des victimes jusqu’à aujourd’hui et, en général, de la tranquillité sociale qui prévaut dans le pays. On n’a pas assez mis le doigt sur le fait que Haïti a vécu avec un contingent national de moins de dix mille policiers, sans soldats et cela avant le déploiement de la mission de l’ONU chargée depuis six ans de la stabilité. La connaissance de ces circonstances pose sans aucun doute des questions sur le potentiel de la société haïtienne pour prendre en main la reconstruction du pays et, d’une manière plus générale, un avenir autonome et souverain.

Sabine Manigat
Source : Cet article est un extrait de l’analyse de Sabine Manigat « Atrapado entre la sociedad civil y la sociedad política. El movimiento social haitiano en 2010 », publié par la revue OSAL (CLACSO, Buenos Aires, Année XI, n° 28, novembre 2010) // www.clacso.org.ar

Introduction, traduction, adaptation et intertitres : Frédéric Lévêque, pour dlm // demain le monde, janvier-février 2011, n°5 // www.cncd.be/dlm.

Contact

  • Sabine Manigat
    Sociologue et politologue,
    Université Quisqueya, Haïti

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