La nouvelle phase de la crise

Par Mis en ligne le 11 février 2011

Nous com­men­çons ici la publi­ca­tion de diverses contri­bu­tions qui ont été écrites à l’occasion de l’Autre Davos 2001, qui s’est tenu à Bâle les 21-22-23 jan­vier 2011 et qui a réuni plus de 360 per­sonnes sur les trois jours. L’actualité des mon­tées révo­lu­tion­naires en Tunisie et Egypte nous a contraints à repous­ser la publi­ca­tion de ces textes. Michel Husson, empê­ché d’être pré­sent à Bâle pour cause de mala­die, nous avait fait par­ve­nir ce texte. C’est le pre­mier d’une série. (Rédaction)

La nou­velle feuille de route en Europe est au fond assez claire : il s’agit doré­na­vant de faire payer aux sala­riés la fac­ture de la crise. Pour éclai­rer cette nou­velle conjonc­ture, cet article cherche d’abord à mettre en pers­pec­tive la tra­jec­toire de la crise, puis à carac­té­ri­ser les dilemmes de la phase actuelle, et enfin à dis­cu­ter des enjeux stra­té­giques de cette nou­velle période.

1. La crise du capitalisme néolibéral

On ne com­pren­drait rien des res­sorts de la crise actuelle sans prendre un peu de recul. Le point de départ, c’est une autre crise – celle du milieu des années 1970 – qui marque la fin des « Trente glo­rieuses ». Les poli­tiques habi­tuelles ne réus­sis­sant plus à relan­cer la machine, c’est le grand tour­nant libé­ral du début des années 1980. Nous vivons donc depuis 30 ans (les « Trente piteuses » ?) sous un régime de capi­ta­lisme néo­li­bé­ral que l’on peut carac­té­ri­ser à partir de trois grands « faits stylisés » :

  1. baisse de la part des salaires et montée du taux de profit
  2. « ciseau » entre profit et investissement
  3. montée des dividendes

L’image de l’économie capi­ta­liste avant la crise est donc celle d’une masse énorme de « capi­taux libres » ali­men­tée par la com­pres­sion sala­riale et par les dés­équi­libres inter­na­tio­naux. Grâce à la déré­gu­la­tion finan­cière, ces capi­taux cir­culent libre­ment à la recherche d’une hyper­ren­ta­bi­lité que les condi­tions concrètes de pro­duc­tion de sur­plus ne peuvent garan­tir que vir­tuel­le­ment. Il est donc logique que cette fuite en avant se dénoue dans la sphère finan­cière, mais cela n’implique en rien qu’il s’agisse d’une crise stric­te­ment finan­cière. Désigner la déré­gu­la­tion finan­cière comme la source de la crise revient à en igno­rer les causes profondes.

La crise d’aujourd’hui doit au contraire être com­prise comme la crise du schéma néo­li­bé­ral qui vient d’être décrit et qui lui-même appor­tait des solu­tions à la pré­cé­dente crise. Ce modèle était cohé­rent, en ce sens que ses élé­ments fai­saient sys­tème mais il était en même temps inéga­li­taire, fra­gile, dés­équi­li­bré. Mais il avait et a tou­jours l’avantage, aux yeux des domi­nants, de leur per­mettre de capter une part crois­sante des richesses pro­duites. Le point impor­tant est ce modèle ne peut plus fonc­tion­ner, mais que les capi­ta­listes n’en ont pas de rechange. La période dans laquelle nous entrons est tout entière domi­née par cette contra­dic­tion : tout va être fait pour reve­nir au busi­ness as usual, alors que c’est impossible.

2. La crise : phase 3. Vers une régulation chaotique

Il ne s’agit pas ici de pré­voir le cours concret du capi­ta­lisme dans les années à venir, mais de pré­sen­ter un tableau d’ensemble des contra­dic­tions aux­quelles il va se trou­ver confronté. Il n’est pas inutile de les résu­mer à nou­veau sous forme de quatre « dilemmes » qui des­sinent une « régu­la­tion chao­tique » qui cor­res­pond à la navi­ga­tion à vue du capi­ta­lisme entre deux impos­si­bi­li­tés : impos­si­bi­lité (et refus) de reve­nir au capi­ta­lisme rela­ti­ve­ment régulé des « Trente glo­rieuses » ; impos­si­bi­lité de réta­blir les condi­tions de fonc­tion­ne­ment du modèle néo­li­bé­ral, parce que celui-ci repo­sait sur une fuite en avant aujourd’hui ache­vée. L’impasse, encore une fois, se résume à ceci : le capi­ta­lisme veut reve­nir à son fonc­tion­ne­ment d’avant la crise, mais c’est impossible.

Dilemme de la répar­ti­tion : réta­blis­se­ment de la ren­ta­bi­lité ou emploi ? La crise a bru­ta­le­ment inter­rompu la ten­dance du profit à la hausse. Cette dégra­da­tion s’explique en grande partie par l’évolution de la pro­duc­ti­vité du tra­vail qui a for­te­ment baissé, dans la mesure où les effec­tifs ne se sont que par­tiel­le­ment ajus­tés au recul de la pro­duc­tion. Mais, sous le feu de la concur­rence, les entre­prises vont cher­cher à réta­blir leurs pro­fits, soit en ajus­tant les effec­tifs, soit en gelant, voire en bais­sant les salaires.

Dans le même temps, les dis­po­si­tifs tels que le chô­mage par­tiel attein­dront peu à peu leur limite de vali­dité, de même que les primes à la casse. L’une des pré­oc­cu­pa­tions des orga­nismes inter­na­tio­naux est d’ailleurs de remettre en cause les mesures prises dans l’urgence de la crise. Cet ajus­te­ment de l’emploi et des salaires va alors enclen­cher une nou­velle boucle réces­sive par com­pres­sion du revenu des ménages.

Dilemme de la mon­dia­li­sa­tion : résorp­tion des dés­équi­libres ou crois­sance mon­diale ? L’un des prin­ci­paux moteurs de l’économie mon­diale a été, avant la crise, la sur­con­som­ma­tion des ménages aux États-Unis. Elle peut dif­fi­ci­le­ment être recon­duite. La « défi­nan­cia­ri­sa­tion » amor­cée avec la hausse récente du taux d’épargne conduit à une nou­velle contra­dic­tion puisqu’une moindre consom­ma­tion pour un revenu donné signi­fie aussi une crois­sance moins dyna­mique pour l’ensemble de l’économie. La solu­tion choi­sie est de réorien­ter l’économie amé­ri­caine vers l’exportation, mais cette option sup­pose l’amélioration de la com­pé­ti­ti­vité des expor­ta­tions US, qui ne peut être obte­nue que grâce à une déva­lua­tion accrue du dollar. Plus récem­ment, une autre mesure a été prise, consis­tant en une injec­tion mas­sive de mon­naie (Quantitative easing). Mais cette orien­ta­tion ne peut que creu­ser les dés­équi­libres de l’économie mon­diale. Si la baisse du dollar réus­sit à s’imposer, elle va en effet peser sur une crois­sance déjà défaillante en Europe. Combinée avec la créa­tion moné­taire, elle va ensuite impo­ser aux pays émer­gents une rééva­lua­tion de leurs mon­naies et aura pour effet de frac­tion­ner encore plus l’économie mondiale.

Dilemme bud­gé­taire : résorp­tion des défi­cits ou dépenses sociales ? La crise et les plans de relance ont conduit à un gon­fle­ment consi­dé­rable des défi­cits que les gou­ver­ne­ments, notam­ment euro­péens, ont décidé de résor­ber, d’autant plus qu’ils n’ont pris aucune mesure pour se pré­ser­ver des assauts des mar­chés finan­ciers. C’est ce qu’annonçait Trichet dès 2009 : « le pro­ces­sus d’ajustement struc­tu­rel devrait com­men­cer, en tout cas, au plus tard lors de la reprise de l’activité éco­no­mique. En 2011, il faudra inten­si­fier les efforts » (12). Mais c’est condam­ner l’Europe à une faible crois­sance et à la régres­sion sociale.

Dilemme euro­péen : chacun pour soi ou coor­di­na­tion ? L’Europe est en train d’imploser en tant qu’entité éco­no­mique. Le pro­ces­sus de frac­tion­ne­ment avait com­mencé bien avant la crise, mais il a fran­chi un seuil dans la mesure où les dif­fé­rents pays de l’Union sont inéga­le­ment frap­pés par la crise, en fonc­tion du poids rela­tif de la finance, de l’immobilier et de l’automobile, et de leur mode d’insertion dans le marché mon­dial. Une véri­table poli­tique éco­no­mique coor­don­née est donc hors d’atteinte, d’autant plus que l’Union euro­péenne s’est volon­tai­re­ment privée des ins­ti­tu­tions qui per­met­traient de la mener : pas de budget, pas de poli­tique de change, pas de coor­di­na­tion fis­cale. L’Europe de la concur­rence « libre et non faus­sée » est logi­que­ment condam­née au chacun pour soi et l’on assiste à une véri­table débâcle du mode de construc­tion choisi.

3. De quelques implications stratégiques en Europe

Après avoir fait passer la dette du privé au public, il faut main­te­nant la faire payer par les tra­vailleurs. Cette thé­ra­pie de choc prend la forme de plans d’austérité qui sont tous construits sur le même modèle : réduc­tion des dépenses socia­le­ment utiles et aug­men­ta­tion des impôts les plus injustes. Il n’y a pas d’autre alter­na­tive à cette vio­lence sociale que de faire payer aux action­naires et aux créan­ciers le coût du sau­ve­tage de leur système.

Mais ce que doivent aujourd’hui payer les tra­vailleurs euro­péens, c’est aussi la débâcle du projet bour­geois de construc­tion européenne.

Du point de vue des tra­vailleurs, les tâches immé­diates sont claires : il faut résis­ter aux plans d’austérité et refu­ser de payer la dette, qui n’est rien d’autre que la dette de la crise. Le projet alter­na­tif au nom duquel cette résis­tance sociale peut se déployer repose sur l’exigence d’une autre répar­ti­tion des richesses. Une telle exi­gence est cohé­rente avec l’analyse de la crise : c’est en effet la com­pres­sion sala­riale, autre­ment dit la cap­ta­tion d’une partie crois­sante de la plus-value par la finance, qui a conduit à l’énorme accu­mu­la­tion de dettes qui a conduit à la crise.

Cette alter­na­tive passe notam­ment par une véri­table réforme fis­cale annu­lant les cadeaux faits depuis des années aux entre­prises et aux riches. Elle implique aussi, d’une manière ou d’une autre, l’annulation de la dette. L’incompatibilité est totale entre la dette et les inté­rêts sociaux majo­ri­taires. Il ne peut y avoir d’issue pro­gres­siste à la crise sans remettre en cause cette dette, que ce soit sous forme de défaut ou de restruc­tu­ra­tion. D’ailleurs, un cer­tain nombre de pays vont pro­ba­ble­ment faire défaut et il est d’autant plus impor­tant d’anticiper cette situa­tion et de dire com­ment elle devrait être gérée.

La sortie de l’euro per­met­trait-elle de des­ser­rer cet étau ? Cette idée se heurte à une pre­mière objec­tion : le fait que la Grande-Bretagne ne fasse pas partie de la zone euro ne l’a mani­fes­te­ment pas pré­ser­vée de l’austérité. Il est par ailleurs facile de com­prendre pour­quoi l’extrême-droite natio­na­liste demande la sortie de l’euro, comme c’est le cas du Front National en France (14). En revanche, il est plus dif­fi­cile de voir quels pour­raient être les mérites d’un tel mot d’ordre du point de vue de la gauche radi­cale. Si un gou­ver­ne­ment libé­ral était amené à prendre une telle mesure sous la pres­sion des évé­ne­ments, il est clair que ce serait le pré­texte pour une aus­té­rité encore plus dure que celle que nous connais­sons aujourd’hui et que cela ne per­met­trait en rien, au contraire, d’établir un rap­port de forces plus favo­rable aux tra­vailleurs. C’est la leçon que l’on peut tirer de toutes les expé­riences passées.

Pour un gou­ver­ne­ment de gauche, sortir de l’euro serait en revanche une véri­table erreur stra­té­gique. La nou­velle mon­naie serait déva­luée, puisque c’est après tout l’objectif recher­ché. Mais cela ouvri­rait immé­dia­te­ment une brèche dont pro­fi­te­raient immé­dia­te­ment les mar­chés finan­ciers pour enga­ger une offen­sive spé­cu­la­tive. Celle-ci enclen­che­rait un cycle déva­lua­tion-infla­tion-aus­té­rité. De plus, la dette, jusque-là libel­lée en euros ou en dol­lars, aug­men­te­rait brus­que­ment du mon­tant de cette déva­lua­tion. Tout gou­ver­ne­ment de gauche vrai­ment décidé à prendre des mesures en faveur des tra­vailleurs serait assu­ré­ment confronté à de très fortes pres­sions du capi­ta­lisme inter­na­tio­nal. Mais d’un point de vue tac­tique, il vau­drait mieux, dans cette épreuve de force, uti­li­ser de manière conflic­tuelle l’appartenance à la zone euro.

Que faire alors dans cette conjonc­ture extrê­me­ment dif­fi­cile ? Plutôt que sou­li­gner les dif­fé­rences, certes réelles, entre la situa­tion des dif­fé­rents pays, l’enjeu est de construire un point de vue inter­na­tio­na­liste sur la crise en Europe. C’est le seul moyen de s’opposer vrai­ment à la montée de l’extrême-droite en pro­po­sant d’autres cibles que les boucs émis­saires habi­tuels. C’est ensuite le moyen d’affirmer une véri­table soli­da­rité inter­na­tio­nale avec les peuples les plus fra­gi­li­sés par la crise en deman­dant que soient mutua­li­sées les dettes au niveau euro­péen. Il faut donc oppo­ser un projet alter­na­tif au projet euro­péen bour­geois, qui conduit dans tous les pays à la régres­sion sociale.

La tâche est dif­fi­cile, comme la période que la crise a ouverte. Mais la gauche radi­cale ne doit pas s’enfermer dans le choix impos­sible entre une aven­ture hasar­deuse – la sortie de l’euro – et une har­mo­ni­sa­tion uto­pique. Elle doit tra­vailler sur des objec­tifs inter­mé­diaires qui mettent en cause les ins­ti­tu­tions euro­péennes actuelles, par exemple :

  • les Etats de l’Union euro­péenne doivent pou­voir emprun­ter direc­te­ment auprès de la Banque Centrale Européenne (BCE) à des taux d’intérêts très bas et les banques pri­vées devraient être tenues de prendre en charge une cer­taine pro­por­tion de la dette publique ;
  • il faut mettre en place un méca­nisme de défaut, per­met­tant d’annuler leur dette publique, à pro­por­tion des cadeaux fis­caux aux riches et du sau­ve­tage des banques ;
  • l’assainissement bud­gé­taire doit passer par une réforme de la fis­ca­lité, visant à taxer, de manière har­mo­ni­sée au niveau euro­péen, les mou­ve­ments de capi­taux et les tran­sac­tions finan­cières, les divi­dendes et autres reve­nus du capi­tal, les grandes for­tunes et les hauts revenus.

Comme il serait effec­ti­ve­ment absurde d’attendre une rup­ture simul­ta­née et coor­don­née dans tous les pays euro­péens, la seule hypo­thèse stra­té­gique conce­vable doit prendre comme point de départ une expé­rience de trans­for­ma­tion sociale qui démarre dans un seul pays. Le gou­ver­ne­ment du pays en ques­tion prend donc des mesures, par exemple l’instauration d’une taxe sur le capi­tal. Mais il doit en même temps anti­ci­per les mesures de rétor­sion dont il va immé­dia­te­ment être la cible, en ins­tau­rant un contrôle des capi­taux. Avec cette mesure de pro­tec­tion des mesures prises, il entre ouver­te­ment en conflit avec les règles du jeu européen.

Son prin­ci­pal point d’appui résulte du carac­tère coopé­ra­tif des mesures prises. C’est une énorme dif­fé­rence avec le pro­tec­tion­nisme clas­sique qui cherche tou­jours au fond à tirer son épingle du jeu contre les autres en leur gri­gno­tant des parts de marché. Toutes les mesures pro­gres­sistes, au contraire, sont d’autant plus effi­caces qu’elles se géné­ra­lisent à un plus grand nombre de pays. Il fau­drait donc parler ici d’une stra­té­gie d’extension qui repose sur le dis­cours sui­vant : nous affir­mons notre volonté de taxer le capi­tal et nous pre­nons les mesures de pro­tec­tion adé­quates. Mais c’est en atten­dant que cette mesure, comme nous le pro­po­sons, soit éten­due à l’ensemble de l’Europe. Conclusion : plutôt que de les oppo­ser, il faut réflé­chir à l’articulation entre rup­ture avec l’Europe néo­li­bé­rale et projet de refon­da­tion européenne.

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