Notre ami Moubarak

Par Mis en ligne le 10 février 2011

Alors que la crise poli­tique per­dure en Égypte, les pays occi­den­taux s’interrogent sur la marche à suivre. Depuis plus de trente ans, l’Égypte est au centre du dis­po­si­tif états-unien dans la région. Sous le régime Moubarak, ce rôle s’est accen­tué, notam­ment face à l’épineux dos­sier israélo-pales­ti­nien. En gros, le gou­ver­ne­ment égyp­tien a faci­lité la tâche d’Israël dans le blo­cage des négo­cia­tions de paix. C’est l’Égypte qui a ver­rouillé Gaza en contri­buant aux manœuvres de Washington et de Tel-Aviv pour « punir » les Palestiniens d’avoir appuyé Hamas. Les efforts plus ou moins dis­crets du Caire ont été d’isoler et de dis­cré­di­ter des mou­ve­ments et des États défi­nis par Washington comme des « enne­mis » et qui au-delà de leurs dif­fé­rences et de leurs contra­dic­tions internes s’opposent à la « réin­gé­nie­rie » du Moyen-Orient promue par l’administration états-unienne. On com­prend donc le dilemme de Washington face à la crise actuelle. De toute évi­dence, Moubarak n’est plus un « actif», mais la ques­tion-clé est com­ment assu­rer la « tran­si­tion», c’est-à-dire la repro­duc­tion des mêmes politiques.

L’influence d’Israël

Dans les milieux infor­més en Israël, le ton est plus affir­ma­tif. Les hési­ta­tions d’Obama sont cri­ti­quées, voire tour­nées en déri­sion. On dit très clai­re­ment que cela serait une grave erreur de lais­ser tomber Moubarak, que cela serait équi­valent au « lâchage » du Shah d’Iran en 1979, et que malgré le ver­biage sur le res­pect des droits, les Égyptiens en par­ti­cu­lier, et les Arabes en géné­ral, ne sont pas « mûrs » pour la démo­cra­tie. Durant les der­nières semaines donc, le gou­ver­ne­ment israé­lien s’est empressé de porter ce mes­sage auprès de ces alliés occi­den­taux, via les canaux diplo­ma­tiques d’une part, via les réseaux pro-israé­liens qui ont pro­fon­dé­ment péné­tré les milieux poli­tiques et média­tiques occi­den­taux d’autre part. Le prin­ci­pal argu­ment est que le ren­ver­se­ment du régime Moubarak ouvrira la porte pour les fac­tions « extré­mistes » anti-israé­liennes. Au-delà de la mani­pu­la­tion, ce mes­sage israé­lien est en partie vrai : quelque soit le régime qui rem­pla­ce­rait éven­tuel­le­ment Moubarak, il est très pro­bable que l’alliance entre l’Égypte et Israël en sorte affai­blie. Pour la majo­rité des Égyptiens en effet, cette alliance est illé­gi­time et ce, pas seule­ment pour les Frères Musulmans. Le réta­blis­se­ment de la démo­cra­tie en Égypte abou­ti­rait iné­luc­ta­ble­ment à une dis­tan­cia­tion face aux poli­tiques états-uniennes et israé­liennes actuelles dans la région.

Le rôle du Canada

Plusieurs com­men­ta­teurs ont noté récem­ment la « pru­dence » extrême du gou­ver­ne­ment Harper à se pro­non­cer sur la crise actuelle. Lors de son pas­sage à Washington la semaine passée, la dif­fé­rence de ton entre Obama et le Premier Ministre cana­dien était évi­dente. Alors que le pre­mier par­lait de néces­saire chan­ge­ment démo­cra­tique, l’approche d’Harper a été très réser­vée. Selon Harper, la « tran­si­tion » est déjà enga­gée en Égypte, ce vou­lant dire impli­ci­te­ment que le ren­ver­se­ment de Moubarak n’est pas la seule porte de sortie. Par ailleurs, Harper a pris la peine de dire direc­te­ment que le chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment ne devrait pas remettre en ques­tion la rela­tion entre l’Égypte et Israël. Le ministre des affaires étran­gères Lawrence Cannon répète lui-aussi que le chan­ge­ment devait inté­grer non seule­ment la démo­cra­ti­sa­tion du régime, mais aussi la per­pé­tua­tion de l’appui égyp­tien à Israël. À toutes fins pra­tiques pour Ottawa, l’impératif de pro­té­ger Israël est au moins aussi impor­tant que le réta­blis­se­ment des droits. Monsieur Cannon s’est même permis de saluer les efforts du vice-pré­sident nommé par Moubarak, Omar Souleiman, pour assu­rer une « tran­si­tion » dans l’«ordre » alors que cette per­sonne est à peu près una­ni­me­ment décriée en Égypte. « Un éven­tuel nou­veau gou­ver­ne­ment égyp­tien » a-t-il déclaré à la Chambre des com­munes, doit recon­naître Israël et accep­ter les trai­tés de paix signés anté­rieu­re­ment ». Cette insis­tance du gou­ver­ne­ment sur cette ques­tion semble en phase avec les efforts les lob­byistes pro-israé­liens, notam­ment le Comité Canada-Israël. L’ex-député blo­quiste Richard Marceau au nom de ce Comité a ses entrées au gou­ver­ne­ment et au Parlement et s’efforce d’«expliquer » aux par­le­men­taires le « grave danger » que repré­sente un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment en Égypte, ce qui ouvri­rait la porte aux Frères musul­mans et aux autres « enne­mis » d’Israël (l’Iran, Hezbollah, etc.) (Cité par Jennifer Ditchburn, « Canada’s cau­tious posi­tion on Egypt linked to sup­port for Israël», Presse cana­dienne, 3-2-2011)

« Business as usual »

De pas­sage au Caire à l’été 2009, le ministre Lawrence Cannon répé­tait au Premier Ministre égyp­tien de l’époque Ahmed Nazif l’importance des rela­tions bila­té­rales entre les deux gou­ver­ne­ments. Une gamme de thèmes a alors été évo­quée par Cannon, sauf bien sûr celui de la démo­cra­tie. La coopé­ra­tion avec Israël a été mise de l’avant comme « prin­cipe fon­da­men­tal » à la base des liens égypto-cana­diens. En fin de compte cepen­dant, le but de la visite du ministre Cannon était davan­tage com­mer­cial. Sous le régime Moubarak en effet, le com­merce bila­té­ral entre les deux pays a bondi en avant, attei­gnant presqu’un mil­liard de dol­lars. En réa­lité, les entre­prises cana­diennes ont bien pro­fité des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion et de déré­gle­men­ta­tion impo­sées par Moubarak, au profit de l’élite éco­no­mique du pays prin­ci­pa­le­ment. L’économie égyp­tienne a connu en effet une « embel­lie», avec l’afflux d’investissements étran­gers et l’augmentation des expor­ta­tions, En même temps, la pau­vreté s’est aggra­vée. Les salaires ont stagné et pire encore, la situa­tion dans les milieux ruraux (où réside la majo­rité de la popu­la­tion égyp­tienne) s’est dété­rio­rée. Ces poli­tiques néo­li­bé­rales « pures et dures » adop­tées par Moubarak ont été saluées par le gou­ver­ne­ment cana­dien comme une stra­té­gie néces­saire d’«ouverture » des mar­chés. Pour le Canada, il est impor­tant de conti­nuer ces « réformes » pour favo­ri­ser un meilleur « climat d’affaires», notam­ment en conti­nuant l’expansion des « zones franches » où les entre­prises étran­gères opèrent pra­ti­que­ment sans « inter­fé­rence » du gou­ver­ne­ment égyp­tien. Dans les neuf zones franches en ques­tion, les inves­tis­seurs n’ont aucune res­tric­tion. Ils sont exemp­tés de toutes taxes et peuvent rapa­trier leurs pro­fits comme bon leur semble sans pra­ti­que­ment payer d’impôts.

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