Notre ami Moubarak

Alors que la crise politique perdure en Égypte, les pays occidentaux s’interrogent sur la marche à suivre. Depuis plus de trente ans, l’Égypte est au centre du dispositif états-unien dans la région. Sous le régime Moubarak, ce rôle s’est accentué, notamment face à l’épineux dossier israélo-palestinien. En gros, le gouvernement égyptien a facilité la tâche d’Israël dans le blocage des négociations de paix. C’est l’Égypte qui a verrouillé Gaza en contribuant aux manœuvres de Washington et de Tel-Aviv pour «punir» les Palestiniens d’avoir appuyé Hamas. Les efforts plus ou moins discrets du Caire ont été d’isoler et de discréditer des mouvements et des États définis par Washington comme des «ennemis» et qui au-delà de leurs différences et de leurs contradictions internes s’opposent à la «réingénierie» du Moyen-Orient promue par l’administration états-unienne. On comprend donc le dilemme de Washington face à la crise actuelle. De toute évidence, Moubarak n’est plus un «actif», mais la question-clé est comment assurer la «transition», c’est-à-dire la reproduction des mêmes politiques.

L’influence d’Israël

Dans les milieux informés en Israël, le ton est plus affirmatif. Les hésitations d’Obama sont critiquées, voire tournées en dérision. On dit très clairement que cela serait une grave erreur de laisser tomber Moubarak, que cela serait équivalent au «lâchage» du Shah d’Iran en 1979, et que malgré le verbiage sur le respect des droits, les Égyptiens en particulier, et les Arabes en général, ne sont pas «mûrs» pour la démocratie. Durant les dernières semaines donc, le gouvernement israélien s’est empressé de porter ce message auprès de ces alliés occidentaux, via les canaux diplomatiques d’une part, via les réseaux pro-israéliens qui ont profondément pénétré les milieux politiques et médiatiques occidentaux d’autre part. Le principal argument est que le renversement du régime Moubarak ouvrira la porte pour les factions «extrémistes» anti-israéliennes. Au-delà de la manipulation, ce message israélien est en partie vrai : quelque soit le régime qui remplacerait éventuellement Moubarak, il est très probable que l’alliance entre l’Égypte et Israël en sorte affaiblie. Pour la majorité des Égyptiens en effet, cette alliance est illégitime et ce, pas seulement pour les Frères Musulmans. Le rétablissement de la démocratie en Égypte aboutirait inéluctablement à une distanciation face aux politiques états-uniennes et israéliennes actuelles dans la région.

Le rôle du Canada

Plusieurs commentateurs ont noté récemment la «prudence» extrême du gouvernement Harper à se prononcer sur la crise actuelle. Lors de son passage à Washington la semaine passée, la différence de ton entre Obama et le Premier Ministre canadien était évidente. Alors que le premier parlait de nécessaire changement démocratique, l’approche d’Harper a été très réservée. Selon Harper, la «transition» est déjà engagée en Égypte, ce voulant dire implicitement que le renversement de Moubarak n’est pas la seule porte de sortie. Par ailleurs, Harper a pris la peine de dire directement que le changement de gouvernement ne devrait pas remettre en question la relation entre l’Égypte et Israël. Le ministre des affaires étrangères Lawrence Cannon répète lui-aussi que le changement devait intégrer non seulement la démocratisation du régime, mais aussi la perpétuation de l’appui égyptien à Israël. À toutes fins pratiques pour Ottawa, l’impératif de protéger Israël est au moins aussi important que le rétablissement des droits. Monsieur Cannon s’est même permis de saluer les efforts du vice-président nommé par Moubarak, Omar Souleiman, pour assurer une «transition» dans l’«ordre» alors que cette personne est à peu près unanimement décriée en Égypte. «Un éventuel nouveau gouvernement égyptien» a-t-il déclaré à la Chambre des communes, doit reconnaître Israël et accepter les traités de paix signés antérieurement». Cette insistance du gouvernement sur cette question semble en phase avec les efforts les lobbyistes pro-israéliens, notamment le Comité Canada-Israël. L’ex-député bloquiste Richard Marceau au nom de ce Comité a ses entrées au gouvernement et au Parlement et s’efforce d’«expliquer» aux parlementaires le «grave danger» que représente un changement de gouvernement en Égypte, ce qui ouvrirait la porte aux Frères musulmans et aux autres «ennemis» d’Israël (l’Iran, Hezbollah, etc.) (Cité par Jennifer Ditchburn, «Canada’s cautious position on Egypt linked to support for Israël», Presse canadienne, 3-2-2011)

«Business as usual»

De passage au Caire à l’été 2009, le ministre Lawrence Cannon répétait au Premier Ministre égyptien de l’époque Ahmed Nazif l’importance des relations bilatérales entre les deux gouvernements. Une gamme de thèmes a alors été évoquée par Cannon, sauf bien sûr celui de la démocratie. La coopération avec Israël a été mise de l’avant comme «principe fondamental» à la base des liens égypto-canadiens. En fin de compte cependant, le but de la visite du ministre Cannon était davantage commercial. Sous le régime Moubarak en effet, le commerce bilatéral entre les deux pays a bondi en avant, atteignant presqu’un milliard de dollars. En réalité, les entreprises canadiennes ont bien profité des politiques de privatisation et de déréglementation imposées par Moubarak, au profit de l’élite économique du pays principalement. L’économie égyptienne a connu en effet une «embellie», avec l’afflux d’investissements étrangers et l’augmentation des exportations, En même temps, la pauvreté s’est aggravée. Les salaires ont stagné et pire encore, la situation dans les milieux ruraux (où réside la majorité de la population égyptienne) s’est détériorée. Ces politiques néolibérales «pures et dures» adoptées par Moubarak ont été saluées par le gouvernement canadien comme une stratégie nécessaire d’«ouverture» des marchés. Pour le Canada, il est important de continuer ces «réformes» pour favoriser un meilleur «climat d’affaires», notamment en continuant l’expansion des «zones franches» où les entreprises étrangères opèrent pratiquement sans «interférence» du gouvernement égyptien. Dans les neuf zones franches en question, les investisseurs n’ont aucune restriction. Ils sont exemptés de toutes taxes et peuvent rapatrier leurs profits comme bon leur semble sans pratiquement payer d’impôts.