Haïti a perdu une bataille, mais Haïti n’a pas perdu la guerre

Mis en ligne le 26 avril 2010

Par Leslie Péan

Dans l’article qui suit, l’auteur expose dans un pre­mier temps les leçons à tirer de l’opération menée par le gou­ver­ne­ment Préval-Bellerive pour obte­nir les majo­ri­tés dont il a besoin au Parlement. Il exa­mine ensuite les enjeux mis au grand jour par le vote de la Loi d’urgence.

Le 18 juin 1940, le géné­ral Charles de Gaulle pro­non­çait à Londres un dis­cours dont l’esprit résu­mait la situa­tion de la France dans la guerre qui l’opposait à l’Allemagne nazie. Des semaines plus tard, à la fin du mois de juillet 1940, sera pla­car­dée sur les murs de Londres une affiche de la France révo­lu­tion­naire por­tant le mes­sage : « La France a perdu une bataille ! mais la France n’a pas perdu la guerre ! » Il existe dans toute lutte des moments dif­fi­ciles et des coups bas. Les séna­teurs qui fei­gnaient d’ignorer que la Chambre Haute, à l’instar de la Chambre Basse, est une caisse de réson­nance, un appen­dice de l’Exécutif pré­si­den­tiel, et qui pen­saient pou­voir amen­der le projet de loi des loca­taires du défunt Palais National ont été placés devant la réa­lité de la dic­ta­ture du grand capi­tal inter­na­tio­nal et de ses asso­ciés haï­tiens. Le gou­ver­ne­ment a montré son vrai visage. Il importe de tirer les leçons qui s’imposent. La jeu­nesse doit com­prendre dans les détails ce qui s’est passé afin de se pré­pa­rer pour les com­bats de demain.

Les leçons à tirer

La pre­mière leçon à tirer, c’est la déli­ques­cence des partis poli­tiques, inca­pables d’être à l’avant-garde et de donner des direc­tives claires afin d’avancer dans la voie de la libé­ra­tion natio­nale. On savait que cer­tains séna­teurs n’étaient pas fiables et pou­vaient, face aux mar­chan­dages et à la cor­rup­tion, vendre leur conscience au plus offrant. Pourtant, aucune pro­pa­gande n’a été faite pour pré­ve­nir la tra­hi­son de ces séna­teurs. Gouverner, c’est pré­voir. L’opposition n’a pas pu empê­cher que le gou­ver­ne­ment Préval trouve le quorum au Sénat pour voter la Loi d’urgence consti­tuant la mise à mort annon­cée de la sou­ve­rai­neté natio­nale.

Depuis la fuite des Duvalier en 1986, Haïti est l’objet d’un trem­ble­ment de terre social quo­ti­dien. Les vic­times se comptent tous les jours, tant les conflits sociaux se sont exa­cer­bés. La poli­tique des indus­tries d’assemblage de sous-trai­tance a pro­duit un pro­lé­ta­riat mar­gi­nal qui s’est reflété dans les cartes men­tales des partis poli­tiques. Le théâtre de misère pro­fonde et mas­sive des bidon­villes a ali­menté les théo­ries abu­sives du gau­chisme chré­tien voyant dans le lumpen-pro­lé­ta­riat l’avant-garde des com­bat­tants pour le chan­ge­ment. Dans la course à la direc­tion de la lutte poli­tique, les partis tra­di­tion­nels se sont retrou­vés en com­pé­ti­tion avec un gau­chisme chré­tien asso­cié à un popu­lisme de mau­vais aloi. De Jean Tatoune à Amaral Duclona, les images fabri­quées de toutes pièces et divul­guées en cou­lissé sont celles de Ronald Kadav, d’Amiot Métayer, dit Kiben, Djwed Wilmé, Kolibri, Labanyè, etc. Sevrées des leçons d’instruction civique, les jeunes géné­ra­tions sont délais­sées, sans repères pour affron­ter la moder­nité. Depuis le duva­lié­risme, l’autorité du livre et du savoir a dis­paru devant la vio­lence des armes.

Le dis­cours popu­liste a pris le devant de la scène, au point de deve­nir l’élément consti­tu­tif et emblé­ma­tique du pay­sage poli­tique, sinon de la pra­tique poli­tique tout court. Le schéma logique s’est inversé. Une cer­taine confu­sion s’est pro­pa­gée et les machines poli­tiques au lieu d’être des lieux d’élaboration de la poli­tique sont deve­nues des coquilles d’indécision et d’hésitations. Les machines poli­tiques n’ont pu appor­ter de réponses claires aux ques­tions de société. C’est en allant s’exprimer à la radio que l’entreprise poli­tique jus­ti­fie son exis­tence. En tant que medium de dif­fu­sion, la radio est deve­nue le mes­sage. L’un des effets posi­tifs de cet état de choses a été l’émergence de Jean Dominique de Radio Haïti-Inter, ainsi qu’une plus grande par­ti­ci­pa­tion du commun des mor­tels aux affaires de la cité. Le revers de la médaille a été le rabais­se­ment du niveau de la pensée poli­tique pas seule­ment dans le domaine de l’analyse mais sur­tout dans celui des dis­po­si­tifs poli­tiques, éco­no­miques et sociaux mis en place pour l’action. Pour trou­ver de vraies réponses à la ques­tion du blo­cage poli­tique actuel, il faut com­men­cer par faire un constat lucide de cette ins­tru­men­ta­li­sa­tion à rebours, du règne des radios deve­nues des appa­reils poli­tiques, puis celui de la confu­sion qui s’en est suivie.

La poli­tique sté­rile des finan­ciers inter­na­tio­naux

La cor­rup­tion des par­le­men­taires par le pou­voir exé­cu­tif ne date pas d’aujourd’hui. L’histoire du Parlement haï­tien depuis le gou­ver­ne­ment d’Alexandre Pétion en atteste. Le pou­voir exé­cu­tif, quand il ne peut pas cor­rompre les par­le­men­taires, les fait exé­cu­ter phy­si­que­ment pour impo­ser sa volonté. On l’a vu en 1875 sous le gou­ver­ne­ment de Michel Domingue et sur­tout en 1879 sous les gou­ver­ne­ments de Boisrond Canal, de Lamothe-Hérissé et de Richelieu Duperval [1]. On se sou­vien­dra que les pou­voirs dic­ta­to­riaux à la solde de la poli­tique sté­rile des finan­ciers inter­na­tio­naux ont alors fait mitrailler les par­le­men­taires libé­raux pour main­te­nir Haïti dans le carcan de la dette. Sous les feux des ban­dits et des créan­ciers tenant Haïti en coupe réglée, la cor­rup­tion des par­le­men­taires par le pou­voir exé­cu­tif s’est pra­ti­quée tout au long du XIXe siècle. Elle s’est pour­sui­vie au XXe siècle, sur­tout dans le cadre des élec­tions pré­si­den­tielles tenues au second degré. Qu’on se rap­pelle encore com­ment la cor­rup­tion a dominé les élec­tions pré­si­den­tielles de novembre 1930 et com­ment le vote des séna­teurs a été acheté avec les sommes d’argent don­nées par l’archevêque Mgr Le Gouaze et Edouard Estève, un riche com­mer­çant de la capi­tale, pour faire élire Sténio Vincent contre Seymour Pradel.

La deuxième leçon est celle de la cor­rup­tion de l’opposition par le pou­voir exé­cu­tif. On en revient à la cor­rup­tion comme “moyen d’harmoniser les pou­voirs”, concep­tion éla­bo­rée par le Premier ministre anglais Robert Walpole en 1721. La tech­nique clas­sique de cor­rup­tion du pou­voir exé­cu­tif est de pro­mettre ou/​et de donner un emploi dans l’administration publique à des membres de l’opposition afin de leur faire appuyer ce que pour­tant leur conscience condamne. Corruption poli­tique qui avait son pen­dant à l’époque dans l’économie avec la traite des esclaves. Un échange tout comme un autre qui est fait aujourd’hui à tra­vers les prix de trans­fert que les firmes mul­ti­na­tio­nales, contrô­lant 60% du com­merce mon­dial, pra­tiquent entre leurs suc­cur­sales, ravis­sant ainsi aux pays en déve­lop­pe­ment les justes impôts sur les béné­fices qui leur sont dus. Les para­dis fis­caux ne servent pas uni­que­ment à blan­chir de l’argent sale. Ils consti­tuent dans les pays en déve­lop­pe­ment un méca­nisme essen­tiel aux pra­tiques d’évasion ou d’évitement fiscal des mul­ti­na­tio­nales.

Le plus grand acte de cor­rup­tion des aspi­ra­tions popu­laires par le pou­voir exé­cu­tif

En Haïti, les petits bis­cuits dis­tri­bués par le pou­voir exé­cu­tif sont les muni­tions de la machine de guerre du statu quo qui main­tient les Haïtiens dans la ser­vi­tude et l’exploitation. Le plus grand acte de cor­rup­tion des aspi­ra­tions popu­laires par le pou­voir exé­cu­tif noi­riste a été celui orches­tré le 2 juin 1844 par Salomon jeune (futur pré­sident en 1879) en fai­sant nommer le leader paysan Jean-Jacques Acaau, com­man­dant de l’Arrondissement des Cayes. [2] Il fait caser tous les lieu­te­nants d’Acaau dans des postes poli­tiques dans le Sud afin de les neu­tra­li­ser. Depuis lors, le modèle sera rodé et appli­qué dans toutes les conjonc­tures. Pour neu­tra­li­ser les reven­di­ca­tions pay­sannes d’accès à la terre et de démo­cra­ti­sa­tion des struc­tures sociales, le statu quo cor­rompt les diri­geants des mou­ve­ments poli­tiques en leur don­nant des postes dans l’administration publique.

La liste des vic­times de cette poli­tique de cor­rup­tion est longue. On sait com­ment en 1946, les défen­seurs du statu quo ont mis en œuvre une stra­té­gie à la fois cynique et effi­cace consis­tant à donner, d’une main, des bourses d’étude à l’étranger aux jeunes diri­geants du mou­ve­ment de 1946, et de l’autre, des postes de ministres à des cadres d’une grande popu­la­rité. Daniel Fignolé est un exemple. Comme le font aujourd’hui le Sénat et la Chambre des dépu­tés avec le vote de la Loi d’urgence, en 1947, le Parti Communiste d’Haïti (PCH) fai­sait alors hara-kiri et fer­mait ses portes pour lais­ser les mains libres au gou­ver­ne­ment d’Estimé. Dix ans plus tard, en 1957, la cor­rup­tion du statu quo n’hésitera pas à donner le pou­voir pré­si­den­tiel à Daniel Fignolé pour mieux le neu­tra­li­ser et l’éliminer de la scène poli­tique. De nos jours, le gou­ver­ne­ment Préval est devenu expert en créa­tion de com­mis­sions bidons pour neu­tra­li­ser nombre de ceux qui se veulent por­teurs d’un projet alter­na­tif, démo­cra­tique et popu­laire pour Haïti. Le pré­sident Préval est devenu maître dans la poli­tique cor­rup­trice de dis­tri­buer des petits bis­cuits et croit fer­me­ment que le moyen essen­tiel pour couper court à toute parole cri­tique est de donner un poste gou­ver­ne­men­tal au citoyen dis­si­dent.

Les pro­messes d’aide n’engagent que ceux qui y croient

La troi­sième leçon à rete­nir est le manque de confiance en soi et en ses propres capa­ci­tés tel qu’exprimé par le pré­sident Préval. L’erreur fon­da­men­tale de ce der­nier est de remettre l’avenir d’Haïti dans les mains de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. La concep­tion dont pro­cède ce choix est fausse. Jusqu’à la fin de 2009, l’assistance inter­na­tio­nale n’a jamais dépassé le cap des 500 mil­lions de dol­lars par année, tandis que les trans­ferts de la dia­spora étaient esti­més à 2 mil­liards par an, donc quatre fois plus élevés. De même, ce chiffre est de loin supé­rieur à celui de l’ensemble des expor­ta­tions haï­tiennes, qui est de l’ordre d’un mil­liard. Pourquoi le gou­ver­ne­ment haï­tien n’a-t-il pas pensé à faire appel à la dia­spora et à lui pro­po­ser un par­te­na­riat simi­laire à celui que pré­tend vou­loir finan­cer la com­mu­nauté inter­na­tio­nale ? Pourquoi les 300 orga­ni­sa­tions haï­tiennes de villes d’origine (AVO) qui existent au Canada et aux États-Unis d’Amérique n’ont-elles pas été invi­tées à une confé­rence de pro­messes d’aide en Haïti sur les dix pro­chaines années ? Est-ce parce que le gou­ver­ne­ment haï­tien est conscient du défi­cit de cré­di­bi­lité dont il souffre au sein de la dia­spora qu’il ne cesse de berner de belles paroles en temps normal ou est-ce qu’il pré­fère donner libre cours au réflexe de men­di­cité bien connu dans le Tiers-Monde ?

Le gou­ver­ne­ment a raté encore une fois l’occasion de per­mettre aux Haïtiens de retrou­ver confiance en eux-mêmes et de forger leur soli­da­rité. Pour reprendre le souffle, les Haïtiens restés au pays pour­raient béné­fi­cier d’un chita tande géné­ra­teur de bouf­fées d’air pur et sus­cep­tible de leur offrir un salut à la hau­teur des exi­gences du moment. Au lieu de ren­for­cer le sen­ti­ment d’appartenance des Haïtiens en res­ser­rant les liens entre eux, la Loi d’urgence rabaisse, nie et ignore l’État haï­tien.

La manne finan­cière de 10 mil­liards de dol­lars incluant 5 mil­liards et demi de dol­lars sur trois ans est une pro­messe, une carotte qui est agitée devant l’âne gou­ver­ne­men­tal, pour l’obliger à mar­cher dans la direc­tion que veut la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Là est tout le pro­blème. Les Haïtiens ne doivent déve­lop­per aucun com­plexe d’assistés vis-à-vis des dona­teurs. La dette de l’Occident vis-à-vis d’Haïti est lourde. Sans arro­gance, les Haïtiens se doivent de faire la car­to­gra­phie de leurs pro­blèmes en indi­quant les micro­po­li­tiques qui leur conviennent. Les pro­blèmes haï­tiens ont des racines pro­fondes qui ne peuvent être sur­mon­tés en 18 mois ou en trois ans. L’aide inter­na­tio­nale est bien­ve­nue si elle doit aider à atté­nuer les dures condi­tions aggra­vées par le séisme. Mais cette aide ne doit pas ren­for­cer les struc­tures de la pro­priété ni les clans poli­tiques qui en pro­fitent. Cette aide inter­na­tio­nale ne devrait en aucun cas venir ren­for­cer la cor­rup­tion éco­no­mique de la clique au pou­voir, ce qui aurait pour consé­quence, durant l’année élec­to­rale en cours, de lui donner une nou­velle légi­ti­mité par le biais des retom­bées poli­tiques d’une atté­nua­tion de la crise actuelle.

Si les trans­ferts de la dia­spora ne repré­sentent que 10% à 15% des reve­nus dont elle dis­pose, ne serait-il pas mieux de mobi­li­ser cette dia­spora afin qu’elle inves­tisse 10% de plus de ses reve­nus en échange d’un pou­voir réel dans la ges­tion du pays ? Un tel par­te­na­riat ne serait-il pas plus béné­fique pour l’âme haï­tienne ? L’expérience de la réa­lité finan­cière inter­na­tio­nale nous porte à douter du décais­se­ment réel des mon­tants de 5 mil­liards en trois ans pour Haïti. Comme le dit le vieil adage, les pro­messes d’aide n’engagent que ceux qui y croient. En revanche, la Loi d’urgence consti­tue un aval per­met­tant au gou­ver­ne­ment de dépen­ser, sans avoir de comptes à rendre, non seule­ment les deux mil­liards de dol­lars (90 mil­liards de gourdes) du budget de la République mais éga­le­ment les quelque 40 mil­lions de dol­lars men­suels alloués jusqu’ici au rem­bour­se­ment des dettes qui ont été annu­lées à cause du trem­ble­ment de terre.

L’âme haï­tienne sacri­fiée sur l’autel de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale

La Loi d’urgence pour 18 mois n’a aucune jus­ti­fi­ca­tion et reflète uni­que­ment l’acharnement et l’obstination du pré­sident Préval à per­pé­tuer sa clique au pou­voir. C’est une nou­velle agres­sion visant à sac­ca­ger les vic­toires démo­cra­tiques gagnées depuis 1986. Nombre de per­son­na­li­tés poli­tiques ont dénoncé cette nou­velle for­fai­ture du pré­sident Préval qui veut ligo­ter le peuple haï­tien et le livrer à l’arbitraire. Quelques exemples. Le séna­teur Youri Latortue a relevé nombre d’irrégularités dans le pro­ces­sus de rati­fi­ca­tion de la Loi d’urgence pro­po­sée par le pré­sident de la République. Dans une lettre ouverte au pré­sident René Préval, le diri­geant du GREH, Himmler Rébu, a décor­ti­qué un abime de per­plexité dans le docu­ment gou­ver­ne­men­tal du 31 Mars 2010. En dénom­brant un ensemble de choses gro­tesques, de contra­dic­tions et d’horreurs dans ce docu­ment, Himmler Rébu a été ren­versé parce qu’il ne croyait pas qu’un gou­ver­ne­ment aurait pu tomber si bas. Avec cette preuve d’un indé­niable mau­vais goût, c’est vrai­ment un pot de nuit rempli que le gou­ver­ne­ment Préval déverse sur la tête du peuple haï­tien. Un autre cri­tique de la concep­tion, de la for­mu­la­tion et du libellé de la Loi d’urgence est le notaire Jean-Henry Céant qui a parlé de gali­ma­tias au sujet du texte voté. Pour Maître Céant, le vote des par­le­men­taires est le « vote de la honte ». La Loi sur l’état d’urgence met fin aux liber­tés fon­da­men­tales, concentre tous les pou­voirs dans les mains du pré­sident et donne un pou­voir sans bornes au pré­sident. Enfin, pour le séna­teur Andrice Riché, le gou­ver­ne­ment a refusé de faire appel aux forces vives de la Nation pour trou­ver un renou­veau.

En effet, le gou­ver­ne­ment est resté immo­bile devant la catas­trophe. Le silence de Préval devant le désastre du séisme n’est pas de la sobriété et de la timi­dité. Ce n’est pas de la modes­tie devant le dénue­ment, mais plutôt l’étalage de son incom­pé­tence propre. C’est le vide sidé­ral de son inca­pa­cité qui a été mis à nu. Le monde entier a assisté à la puis­sance de désordre d’un diri­geant qui insiste à mettre sur son orbite mal­saine de ravage toute une popu­la­tion désa­bu­sée par le mal­heur. Le mélange de silence et d’impossible que pro­pose le pré­sident Préval au peuple haï­tien masque le rôle d’un projet qui demande la sus­pen­sion des liber­tés en échange de l’argent. Comme l’explique Paul Craig Roberts, ancien assis­tant secré­taire amé­ri­cain au Trésor sous l’administration du pré­sident Reagan, la finance s’impose contre l’éthique, dans le sillage du mou­ve­ment de pro­mo­tion des inté­rêts mes­quins de la Corporate America qui fait que cher­cheurs, éco­no­mistes, méde­cins et phar­ma­ciens vendent leur âme pour un « gain répu­gnant ». [3]

Mais en plus du fait que la Loi d’urgence ver­rouille les liber­tés publiques et pri­vées, les méca­nismes finan­ciers qui y sont ins­crits n’envisagent pas d’autres options viables pour finan­cer le déve­lop­pe­ment d’Haïti. Nous avons déjà parlé des pos­si­bi­li­tés de finan­ce­ment du déve­lop­pe­ment qu’offrait la titri­sa­tion pour mobi­li­ser l’épargne de la dia­spora en créant des ins­tru­ments finan­ciers don­nant un effet levier aux actifs des tra­vailleurs haï­tiens à l’étranger. [4] Mais il existe d’autres ins­tru­ments finan­ciers créés par la France pour mobi­li­ser et orien­ter l’épargne de la dia­spora. Le pre­mier est le compte épargne codé­ve­lop­pe­ment qui permet à tout immi­gré en France, de béné­fi­cier d’une déduc­tion fis­cale dès lors que les sommes épar­gnées sont inves­ties dans des pro­jets de déve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays d’origine. Le second est le livret d’épargne codé­ve­lop­pe­ment, per­met­tant au migrant de consti­tuer une épargne qui donne droit ulté­rieu­re­ment à une prime lorsqu’il contracte un prêt aux fins d’investissement.

Les démo­crates se doivent d’être vigi­lants et refu­ser toute solu­tion consis­tant à choi­sir entre la peste et le cho­léra. Entre la dic­ta­ture et l’anarchie. Entre les gangs du nar­co­tra­fic semant la mort au Mexique, dont parle le pré­sident Clinton, et les dik­tats de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Il faut refu­ser cette mau­vaise alter­na­tive, ce genre de « choix catas­tro­phique » [5] comme le nomme Álvaro García Linera, le vice-pré­sident boli­vien. Contrairement à ce que pense le pré­sident Clinton, la ques­tion n’est pas le chaos ou l’occupation étran­gère d’Haïti. Il n’est pas ques­tion de tomber dans ce sim­plisme pour trou­ver une solu­tion à la crise pro­fonde qui ronge la société haï­tienne. L’opinion publique haï­tienne a rejeté la Loi d’urgence votée au Parlement. La décep­tion est sur toutes les lèvres. Le citoyen haï­tien a été atteint au cœur par le coup de cou­teau du Parlement. Malgré sa vic­toire à la Pyrrhus, le gou­ver­ne­ment ne peut sus­ci­ter aucune admi­ra­tion, même dis­tan­ciée. Après avoir dila­pidé le pré­sent, le gou­ver­ne­ment Préval détruit l’avenir en se lais­sant impo­ser la route du renou­veau par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Haïti a perdu son iden­tité et sa dignité à tra­vers le vote de la Loi d’urgence qui lui fait avaler jusqu’à sa fierté.

Nous sommes par­ti­sans de la créa­tion de struc­tures de veille indé­pen­dantes pour gérer, exé­cu­ter, suivre et éva­luer les tra­vaux de recons­truc­tion. Mais ces struc­tures de veille ne peuvent en aucune façon être au-dessus de l’État. Les démo­crates haï­tiens n’ont aucune objec­tion contre l’établissement par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale de méca­nismes de décais­se­ment condi­tion­nés par des audits indé­pen­dants réa­li­sés par des firmes comp­tables inter­na­tio­nales recru­tées à partir d’appels d’offres. Mais la ges­tion de ces enti­tés doit aussi faire l’objet d’audits de la part de l’État haï­tien pour déter­mi­ner leur per­for­mance par rap­port aux termes de réfé­rence éta­blis­sant leur fonc­tion­ne­ment.

Pour faire échec au projet apre nou se nou

Préval fait pré­va­loir les inté­rêts éco­no­miques et poli­tiques des étran­gers. Tous ceux qui escomp­taient un grand débat natio­nal ont été sidé­rés de voir avec quelle désin­vol­ture le gou­ver­ne­ment Préval a vendu l’âme haï­tienne. De plus, il n’a pas voulu des­cendre seul dans la fange. Il s’est arrangé pour que le Parlement l’accompagne sur les routes du man­que­ment au devoir de résis­tance et de flam­boyance que nos Aïeux de 1804 nous ont légué. Le gou­ver­ne­ment Préval se révèle une machine à humi­lier Haïti et les Haïtiens. Il le fait en sou­riant avec des gestes par­faits. Préval s’exécute avec des moments d’harmonie qui s’accommodent de la catas­trophe natu­relle pour devan­cer l’opinion et, en bre­douillant les mots, par­ti­ci­per à la récu­pé­ra­tion mer­can­tile du désastre du séisme à son profit. Pour régner dans l’apre nou se nou.

Dans l’arrangement concocté à New York, l’État haï­tien ne conserve aucune de ses fonc­tions, tandis que la com­mu­nauté inter­na­tio­nale accroît son influence. En impo­sant ses dik­tats, cette der­nière éta­blit une tutelle de fait sur Haïti. Pourtant, le pré­sident fran­çais Nicholas Sarkozy avait mis en garde les Haïtiens contre ce danger. Mais le gou­ver­ne­ment Préval est prêt à com­po­ser avec n’importe quoi pour ne pas chan­ger les choses. Devant l’ultimatum de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale d’annuler la ren­contre du 31 Mars à New York si la Commission inté­ri­maire n’est pas vali­dée ulté­rieu­re­ment par le Parlement haï­tien, le pré­sident Préval aurait dû cla­quer la porte. En nouvel esclave, le pré­sident haï­tien n’a pas pu res­sen­tir de la colère. Comme l’enseigne Aristote dans la Rhétorique, le pré­sident Préval a pré­féré ne pas répondre, s’humilier et avouer ses torts pour plaire à ses maîtres. Nos aïeux de 1804 qui ont versé leur sang pour être trai­tés dif­fé­rem­ment par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale et pour donner à l’Haïtien une valeur doivent se retour­ner dans leurs tombes. Le pré­sident Préval a pro­fité du diktat de ses tuteurs étran­gers pour ajou­ter ses propres desi­de­rata en ajou­tant la Loi d’urgence au projet de loi.

En guise de conclu­sion

Terminons en reve­nant à l’aveu de défaite du géné­ral de Gaulle le 18 mai 1940. Ce der­nier ne s’est pas contenté de faire une consta­ta­tion et des pro­tes­ta­tions ver­bales. Il n’a pas adopté une atti­tude vel­léi­taire en atten­dant que les cieux exaucent ses vœux de libé­ra­tion. Pour chan­ger le cours des choses, le géné­ral de Gaulle a orga­nisé le mou­ve­ment de résis­tance fran­çais. Face à un gou­ver­ne­ment qui pré­tend répondre aux vœux de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale en décla­rant l’état d’urgence, qui lui permet de ne res­pec­ter aucune règle de droit, de conduite ou de morale, le mou­ve­ment démo­cra­tique ne peut pas se croi­ser les bras. La Loi d’urgence consacre le règne de l’irresponsabilité et la mise à l’écart de tous les méca­nismes de trans­pa­rence dans la comp­ta­bi­lité publique. Pour mettre fin aux 18 mois pro­gram­més d’anarchie et d’abus, la résis­tance du peuple haï­tien doit s’organiser. La société civile a pour devoir d’ouvrir un débat natio­nal sur les enjeux de l’heure afin de déga­ger les actions à entre­prendre pour contre­car­rer la dérive qui met l’État haï­tien au ser­vice exclu­sif d’une clique de com­bi­nards et foule aux pieds les aspi­ra­tions les plus légi­times du peuple haï­tien.

[1] Leslie J.-R. Péan, Haïti – Économie Politique de la Corruption, Tome II, L’État Marron (1870-1915), Éditions Maisonneuve et Larose, 2005, pp. 399-414. [2] Leslie Péan, Aux Origines de l’État marron en Haïti (1804-1860), Éditions de l’Université d’Haïti, P-a-P, Haïti, 2009. [3] Paul Craig Roberts, « Truth has Fallen and Taken Liberty with it », CounterPunch, 24 Mars 2010. [4] Leslie Péan, « Les Transferts Financiers de la Diaspora et le Financement du Développement d’Haïti », AlterPresse, 17 août 2009 [5] Álvaro García Linera, « El Empate Catastrófico y Punto de Bifurcación », Crítica y Emancipación, Clasco Revistas, Buenos Aires, Argentina, junio 2008, p. 26.

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