Greta Thunberg : « La comédie est terminée »

Dans un discours prononcé ce jeudi 1er juillet 2021 lors d’un sommet pour le climat à Vienne, Greta Thunberg, initiatrice des grèves des jeunes pour le climat, s’est adressée aux dirigeant·es des pays riches dans un sommet auquel participaient Angela Merkel, l’envoyé présidentiel spécial pour le climat des États-Unis John Kerry ou encore le Secrétaire général des Nations Unies António Guterres.

 

Demain, 150 semaines se seront écoulées depuis que nous avons commencé les grèves scolaires pour le climat. Au cours de cette période, de plus en plus de personnes à travers le monde se sont réveillées face à la crise climatique et écologique, exerçant davantage de pression sur vous, les gens au pouvoir.

Au bout du compte, la pression de la population était trop forte, vous aviez les yeux du monde rivés sur vous. Alors, vous avez commencé à agir. Non pas agir en prenant des mesures pour le climat, mais agir comme dans un jeu de rôle sur scène. C’est-à-dire en jouant à la politique, sur les mots, avec notre avenir.

Vous prétendez endosser vos responsabilités. Vous prétendez agir en sauveur tout en essayant de nous convaincre que vous avez pris les choses en main, mais pendant ce temps le fossé entre votre rhétorique et la réalité ne cesse de se creuser davantage. Et comme le niveau de conscience est bas, vous vous en sortez presque.

Mais soyons clairs, ce que vous faites n’a rien à voir avec l’action climatique ou une réponse à l’urgence climatique. Cela n’a jamais été le cas. Ce ne sont que des tactiques de communication déguisées en actions politiques. Vous, et plus particulièrement les pays à revenu élevé, vous prétendez changer et écouter les jeunes alors que vous continuez à peu près exactement comme avant.

Vous prétendez prendre la science au sérieux en déclarant « la science est de retour » tout en organisant des sommets pour le climat sans même inviter un·e seul·e climatologue et lui donner la parole. Vous prétendez faire la guerre aux combustibles fossiles tout en ouvrant de nouvelles mines à charbon, des champs de pétrole et des oléoducs. Vous ne vous contentez pas seulement de continuer comme avant, dans de nombreux cas vous accélérez et étendez même le processus.

Vous prétendez avoir les politiques climatiques les plus ambitieuses tout en accordant de nouvelles licences pétrolières et explorant de futurs champs de pétrole. Vous fanfaronnez devant vos soi-disant engagements climatiques ambitieux, lesquels sont, à regarder de manière holistique, largement insuffisants, et sont ensuite pointés comme n’arrivant même pas à atteindre ces objectifs.

Vous prétendez vous soucier de la nature et de la biodiversité alors que le monde coupe chaque seconde une surface forestière de la taille d’un terrain de football. Vous prétendez être un leader du climat tout en actant une future politique agricole commune qui rendra l’Accord de Paris absolument impossible à respecter.

Vous fîtes semblant de « reconstruire en mieux » après la pandémie alors que des sommes d’argent considérables ont déjà été mobilisées, et non dans des projets verts – quoi que le terme « vert » puisse bien vouloir dire. Le G7, à titre d’exemple, dépense des milliards plus pour les combustibles fossiles et les infrastructures qui y sont liées que pour l’énergie propre.

Vous compensez cela avec de belles paroles et des promesses qu’une personne dans le futur annulera d’une manière ou d’une autre et les réduira pour le coup à « zéro net ». Et, lorsque vos mots vides ne suffisent pas, quand les protestations font trop de bruit, vous réagissez en rendant les protestations illégales.

Bien entendu, nous nous félicitons de tous les efforts pour préserver les conditions de vie présentes et futures. Et ces objectifs lointains de réduction des émissions à zéro net pourraient être un bon début, s’ils n’étaient pleins de failles et de lacunes. Comme lorsque vous excluez les émissions des marchandises importées, celles du transport international aérien et maritime, tout comme de la combustion de la biomasse, comme en manipulant les inventaires des émissions de référence, en ne prenant pas en compte la plupart des boucles de rétroaction et des points de basculement, en ignorant l’aspect mondial absolument crucial d’équité et des émissions historiques, tout en rendant ces objectifs complètement dépendants de technologies actuellement à peine existantes et à des échelles fantaisistes.

Mais au fur et à mesure que vos actes se poursuivent, nous sommes de plus en plus nombreux·euses à voir clair derrière vos notes et vos jeux de rôle. L’écart entre vos actions et vos mots devient impossible à ignorer. Alors que de plus en plus d’événements météorologiques extrêmes font rage autour de nous.

Par conséquent, les jeunes à travers toute la planète ne sont plus dupes de vos mensonges. Vous vous éloignez de plus en plus de nous et de la réalité. Il y a quelques années, on pouvait encore affirmer que nous allions dans la bonne direction. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. 2021 est en train de devenir l’année avec la deuxième plus forte augmentation des émissions jamais enregistrée.

Vous dîtes qu’il faut avancer lentement pour embarquer la population. Cependant, comment comptez-vous honnêtement embarquer qui que ce soit si vous ne traitez pas cette crise comme une crise ?

S’il est une chose que la pandémie a prouvé une fois pour toutes, c’est que les urgences climatique et écologique n’ont jamais été traitées comme des urgences.

La crise climatique est aujourd’hui, au mieux, traitée uniquement comme une opportunité pour les affaires pour créer de nouveaux emplois verts, de nouveaux marchés et technologies verts.

Au fur et à mesure que la pandémie se déroulait, vous n’avez pas dit « cela profitera à l’industrie des masques » ou « cela créera de nouveaux emplois dans la santé et les hôpitaux ». Prendre des mesures pour le climat apportera naturellement de nombreux avantages et bénéfices. Néanmoins, il est inutile de dire que nous ne serons pas en mesure de résoudre une crise que nous ne traitons pas comme une crise et dont nous ne comprenons pas l’ampleur.

Peut-être que jouer un rôle d’actrice ou d’acteur vous aide à dormir la nuit ? En somme dire des choses uniquement par plaisir, parce qu’elles sont écrites sur votre papier. Mais pendant que vous êtes occupé·es à travailler votre rôle, vous semblez oublier que la crise climatique n’est pas quelque chose d’éloigné dans le futur, elle prend déjà tellement aux personnes les plus affectées dans les zones les plus touchées.

Ce n’est peut-être qu’un jeu pour vous, un jeu pour gagner des votes, de la popularité, des points en bourse ou votre prochain poste bien rémunéré dans une entreprise ou un cabinet de lobbying. Ceux qui se concentrent sur l’emballage plutôt que sur le contenu, et ceux avec les discours les plus beaux et les politiques les plus sympathiques et myopes gagnent.

 

Vous pouvez évidemment continuer, et vous le ferez, à jouer vos rôles, dire vos répliques et porter vos costumes. Vous pouvez continuer, et vous les ferez, à faire semblant. Mais la nature et la physique ne sont pas dupes. La nature et la physique ne sont ni diverties ni distraites par votre pièce de théâtre.»

 

Le public s’est lassé. La comédie est terminée.