Pour un renouveau de la pensée critique

Le socialisme écologique

Par Mis en ligne le 15 février 2011

Depuis l’apparition du pre­mier mani­feste éco­so­cia­liste rédigé par Michael Löwy et Joel Kovel en 2001, un nou­veau cou­rant de pensée prend de l’ampleur au sein de la cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain. Cherchant à lier théo­ri­que­ment la cri­tique sociale et la cri­tique éco­lo­gique du sys­tème actuel, l’approche éco­so­cia­liste a sus­cité plu­sieurs contri­bu­tions notables parmi les­quelles l’on peut citer, entre autres, celles de Michael Löwy, Daniel Tanuro, Jean-Marc Harribey, Michel Husson, Elmar Altvater et Joan Martinez-Allier.

Mais un autre cou­rant, moins bien connu du lec­to­rat fran­co­phone, par­ti­cipe éga­le­ment à ce renou­veau théo­rique de la pensée socia­liste. Il s’agit du cou­rant nord-amé­ri­cain, plus spé­ci­fi­que­ment états-unien, qui se pré­sente sous le vocable d’“eco­lo­gi­cal socia­lism”, ou si l’on pré­fère, de socia­lisme éco­lo­gique. Le plus fécond des pen­seurs asso­ciés à ce cou­rant est, sans aucun doute, John Bellamy Foster, rédac­teur en chef de la revue newyor­kaise, Monthly Review(1), la plus ancienne et res­pec­tée des revues mar­xistes amé­ri­caines.

JB Foster : l’écologie au coeur de la vision de Marx

Auteur d’une bonne dizaine de livres ou de recueils d’articles sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales, JB Foster, a regroupé autour de Monthly Review une équipe de contri­bu­teurs de haut calibre. Que l’on pense à Paul Burkett, auteur de plu­sieurs ouvrages sur l’économie éco­lo­gique, Victor Wallis, rédac­teur de la revue Socialism and Democracy, Fred Magdoff, ancien pro­fes­seur d’agronomie à l’université Cornell ou Brett Clark, socio­logue et co-rédac­teur du der­nier livre de Foster. Ainsi, à presque toutes ses paru­tions men­suelles, la revue publie un article fouillé tou­chant les ques­tions envi­ron­ne­men­tales. Depuis quelque temps, un éle­ment cru­cial de la réflexion des rédac­teurs de MR tourne autour des nou­velles expé­riences de pou­voir popu­laire en Amérique Latine, notam­ment celle de Chavez au Vénézuela et de Morales en Bolivie. La revue accorde beau­coup d’importance au Sommet des peuples sur le climat tenu à Cochabamba en avril 2010 car elle le consi­dère comme étant l’acte de nais­sance d’un mou­ve­ment social por­tant une cri­tique anti-capi­ta­liste et tiers-mon­diste de la crise éco­lo­gique. D’ailleurs, l’un de ses rédac­teurs, Fred Magdoff, a joué un role impor­tant dans les chan­tiers de tra­vail abou­tis­sant à la décla­ra­tion finale du sommet.

L’apport théo­rique essen­tiel de l’équipe de Monthly Review consiste à affir­mer que l’écologie, loin de coexis­ter plus ou moins confor­ta­ble­ment avec le mar­xisme, serait bien au contraire , au coeur de la vision mar­xienne du socia­lisme. Conséquement, elle se donne comme objec­tif de réha­bi­li­ter “l’écologie de Marx” en démon­trant sa per­ti­nence au 21è siècle alors que le monde fait face à une crise envi­ron­ne­men­tale glo­bale d’une ampleur insoup­çon­née à la nais­sance du capi­ta­lisme indus­triel.

La rup­ture de l’échange méta­bo­lique entre société et nature

Le concept clé sur lequel repose cette demons­tra­tion est celui de la “rup­ture de l’échange méta­bo­lique entre les êtres humains et la nature” ou comme la renomme avec bon­heur Foster dans son der­nier ouvrage, la rup­ture éco­lo­gique” (1). Pour Marx, nous dit Foster, le pro­ces­sus de tra­vail est défi­nit comme l’échange de matières entre la nature et les êtres humains. Or, le deve­lop­pe­ment de l’agriculture indus­trielle et de l’urbanisation capi­ta­liste a créé une rup­ture dans cet échange natu­rel (ce “méta­bo­lisme social”) entre envi­ron­ne­ment et société humaine. La livrai­son vers les villes, par­fois à des cen­taines ou même des mil­liers de kilo­mètres de dis­tance, de nou­ri­ture et de tissus sup­po­sait le retrait du sol de cer­tains nutri­ments tel que l’azote, le phos­phore ou le potas­sium. Ces élé­ments deviennent des déchets dans les villes, où il s’accumulent et pol­luent l’environnement, plutôt que d’être recy­clés vers les sols d’origine qui s’appauvrissent sans cesse. Le réta­blis­se­ment syté­ma­tique de la cir­cu­la­tion des matières entre les êtres humains et la nature, qui est la “condi­tion natu­relle d’une fer­ti­lité durable de la terre”, serait impos­sible sans le dépas­se­ment de la rup­ture éco­lo­gique induite par le capi­ta­lisme. Le capi­ta­lisme est donc un sys­téme qui épuise et finit par détruire tout autant la nature que le tra­vail humain.

La révo­lu­tion éco­lo­gique

Poussée au maxi­mum par le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral, la rup­ture éco­lo­gique assu­me­rait aujourd’hui une dimen­sion gigan­tesque mena­çant la survie de la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons. Au delà de l’érosion des sols évo­quée par Marx, nous voyons aujourd’hui une dimi­nu­tion dra­ma­tique des forêts, l’acidification crois­sante des oceans, une urba­ni­sa­tion sans frein ainsi qu’un réchauf­fe­ment cli­ma­tique s’approchant de condi­tions d’emballement (“tip­ping points”) pro­pre­ment catas­tro­phiques. Pour Foster, il ne fait plus de doute : “Une revo­lu­tion éco­lo­gique- un chan­ge­ment massif et sou­dain du rap­port de l’humanité à la nature- est abso­lu­ment nécés­saire” (2).

Mais de quelle revo­lu­tion éco­lo­gique s’agit-il ? Celle impo­sée par l’effondrement éco­lo­gique et social que nous pre­pare iné­luc­ta­ble­ment le sys­tème, ou plutôt celle d’une huma­nité consciente, vou­lant chan­ger radi­ca­le­ment ses rap­ports avec la nature ? C’est à ce point qu’intervient un élé­ment puis­sant de la pensée de Foster : son appel à lier la res­tau­ra­tion du rap­port “méta­bo­lique” avec la nature à une authen­tique quête de nou­veaux rap­ports sociaux coopé­ra­tifs et éga­li­taires. En ses mots, nous devons conce­voir “une revo­lu­tion qui est à la fois éco­lo­gique et sociale”.

Roger Rashi est membre du comité de rédac­tion de la revue Nouveaux cahiers du socia­lisme

Notes :

1. 1. http://​www​.month​ly​re​view​.org/

2. 2. ¨The Ecological Rift” de John Bellamy Foster, Brett Clark et Richard York, Monthly Review Press, New York 2010

3. 3. “The Ecological Revolution. Making Peace with the Planet”, de John Bellamy Foster, Monthly Review Press, New York 2009

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