Etats-Unis : la Sécurité Sociale est en danger

Par Mis en ligne le 15 août 2011

La crise n’est pas finie. Elle se contente, comme on l’a déjà expli­qué ici de chan­ger de lieu et d’aspect. Partie du crédit à la consom­ma­tion, elle s’est éten­due à toute la sphère de la finance, puis, par les déci­sions poli­tiques que l’on sait, elle s’est trans­for­mée en crise de la dette publique. Sous cette forme, on la croyait cir­cons­crite à l’Europe du Sud. Et voilà que pata­tras, elle revient au ber­cail, à Washington, capi­tale du capi­ta­lisme mon­dial.

L’économiste éta­su­nien Marty Hart-Landsberg ( Gyeongsang National University, Corée du Sud et Lewis and Clark College, Portland, Orego) explique le danger que repré­sente la solu­tion, applau­die par les répu­bli­cains, que l’administration Obama envi­sage en ce moment même : la dimi­nu­tion des pen­sions, un air bien connu en France. Après les grèves mas­sives qui ont secoué cette année le Wisconsin et l’Ohio, ne peut-on pas s’attendre à ce que la crise, d’économique devienne sociale ?

La Sécurité Sociale est en danger. Le plan de réduc­tion du défi­cit récem­ment approuvé inclut l’établissement d’une super Commission du Congrès censée pro­po­ser des moyens de réa­li­ser une réduc­tion du défi­cit de 1,2-1,5 bil­lions de dol­lars sur les dix pro­chaines années. Tout est négo­ciable, y com­pris la Sécurité Sociale. La Commission doit ache­ver son tra­vail d’ici au 23 novembre 2013.

Bien que la Commission puisse déci­der d’épargner la Sécurité Sociale, les chances sont éle­vées que sa pro­po­si­tion finale com­prenne des coupes signi­fi­ca­tives dans les pres­ta­tions. La plu­part des répu­bli­cains cherchent depuis long­temps à déman­te­ler les pro­grammes sociaux et le Président Obama veut bien accep­ter une réduc­tion des pres­ta­tions sociales au nom de la réduc­tion des défi­cits. La dimi­nu­tion de la note de bonne ges­tion de la dette attri­buée au gou­ver­ne­ment fédé­ral par Stnadard and Poor ne fait qu’augmenter la pres­sion. L’agence de nota­tion a expli­qué sa déci­sion en ces termes :

« Nous avons dimi­nué notre note de long terme pour les Etats-Unis parce que nous croyons que la contro­verse pro­lon­gée sur l’élévation du pla­fond de la dette et le débat sub­sé­quent sur la poli­tique fis­cale indiquent que la pour­suite à moyen terme des pro­grès dans la maî­ti­trse de la hausse des dépenses publiques, liée en par­ti­cu­lier au rachat de créances ou aux risques d’accord aug­men­tant le revenu, est moins pro­bable que ce qu’on avait sup­posé et demeu­rera un pro­ces­sus hou­leux et contro­versé. »

De manière signi­fi­ca­tive, il y a eu peu de dis­cus­sion dans les médias sur l’importance de la Sécurité Sociale pour les plus de 65 ans. D’après l’Economic Policy Institute :

« La pen­sion annuelle moyenne en 2009 était de 13 406,40 dol­lars, légè­re­ment au-dessus du seuil fédé­ral de pau­vreté pour les indi­vi­dus de plus de 65 ans, seuil fixé à 10 289 dol­lars, mais en-des­sous du salaire mini­mum. Bien que modestes, les pres­ta­tions de Sécurité Sociale consti­tuent une partie sub­stan­tielle du revenu des ménages pour les béné­fi­ciaires les plus âgés »

Le gra­phique ci-des­sous montre que les 40% de ménages les plus pauvres avec un chef de famille de plus de 65 ans dépendent de la Sécurité Sociale pour plus de 80% de leur revenu. Même les 20% des déciles cen­traux dépendent de la Sécurité Sociale pour plus de 60% de leur revenu. En somme, des coupe dans les pres­ta­tions de sécu­rité sociale frap­pe­ront dure­ment la majo­rité des seniors.

Si la Super Commission décide de s’attaquer à la Sécurité Sociale, il est pro­bable qu’elle le fasse en pro­po­sant que les pres­ta­tions soient ajus­tées sui­vant une nou­velle façon de mesu­rer l’inflation. Pour l’instant les pres­ta­tions sont indexées à l’indice CPI-W, qui mesure le chan­ge­ment des prix des biens et ser­vices com­mu­né­ment consom­més par les tra­vailleurs des villes et les petits employés. La nou­velle mesure est appe­lée Chained Consumer Price Index for all Urban Consumers.

Cela semble très tech­nique, mais l’idée de fon­da­men­tale est simple. Le CPI-W mesure l’augmentation du coût d’un panier de biens et de ser­vices rela­ti­ve­ment fixes. Le Chained Consumer Price Index sup­pose que les consom­ma­teurs ajustent constam­ment leurs achats, aban­don­nant les biens et ser­vices coû­teux pour des sub­sti­tuts moins chers. Le Chained Consumer Price Index don­ne­rait un taux d’inflation plus faible parce que les biens et les ser­vices dont les prix montent le plus vite seraient exclus du calcul ou rece­vraient moins de poids. Le résul­tat serait un ajus­te­ment au coût de la vie plus réduit pour ceux qui touchent la Sécurité Sociale, ce qui dimi­nue­rait les dépenses de la Sécurité Sociale.

Ceux qui sou­tiennent le Chained Consumer Price Index avancent que c’est une mesure plus pré­cise de l’inflation que le CPI-W. En réa­lité, cet indice masque sim­ple­ment le fait que les gens sont en réa­li­tés inca­pables d’acheter les biens et ser­vices dont ils jouis­saient aupa­ra­vant. Si nous sommes vrai­ment inquiets de la pré­ci­sion, nous pou­vons tou­jours uti­li­ser le CPI-E, qui mesure le chan­ge­ment des prix des biens et ser­vices com­mu­né­ment consom­més par les seniors. Le CPI-E a aug­menté beau­coup plus vite que le CPI-W, démon­trant que les actuels ajus­te­ments au coût de la vie sont en réa­lité trop faibles, non trop élevés.

Le gra­phique sui­vant ne devrait lais­ser aucun doute concer­nant ce qui est en jeu dans cet ajus­te­ment « tech­nique ». Un amé­ri­cain moyen pre­nant sa retraite cette année à l’âge de 65 ans reçoit 15 132 dol­lars. Le revenu réel du retraité (infla­tion déduite) res­te­rait constant dans le temps dans l’hypothèse où l’indexation serait faite sur la base du CPI-W. Si les pres­ta­tions étaient indexées sui­vant le Chained Consumer Price Index, comme on le pro­pose, le revenu réel du retraité dimi­nue­rait pro­gres­si­ve­ment, tom­bant à 13 740 dol­lars à l’âge de 95 ans. En com­pa­rai­son, les pen­sions aug­men­te­raient jusqu’à 16 131 si on uti­li­sait le CPI-E.

Bien entendu, il n’est ques­tion que de réduc­tion des défi­cits, et les experts ont cal­culé qu’adopter le Chained Consumer Price Index dimi­nue­rait les dépenses fédé­rales de quelques 300 mil­lions de dol­lars sur les dix pro­chaines années.

Le plus scan­da­leux c’est peut-être que la Sécurité Sociale ne devrait même pas faire partie d’une dis­cus­sion sur la réduc­tion des défi­cits. C’est un sys­tème auto­fi­nancé, doté d’un large sur­plus. D’après de nom­breux ana­lystes, le sys­tème n’aura pas les fonds néces­saires pour satis­faire à ses obli­ga­tions en 2037. Les éco­no­mistes ne peuvent pas pré­dire de façon fiable ce qui se pas­sera durant l’année à venir et nous sommes néan­moins à deux doigts d’affaiblir un pro­gramme social vital parce que nous avons besoin main­te­nant d’une réduc­tion du défi­cit et/​ou parce que la Sécurité Sociale pour­rait avoir des pro­blèmes dans 25 ans.

En fait, la thèse que le sys­tème pour­rait avoir des pro­blèmpes en 2037 repose sur des hypo­thèses extrêmes et très impro­bables à propos de l’activité éco­no­mique future. Même si nous accep­tons ces hypo­thèses extrêmes nous ne ferons pas face à une crise grave. Actuellement les pré­lè­ve­ments de la Sécurité Sociale sont faits sur tous les reve­nus du tra­vail jusqu’à 106 800 dol­lars. Les gains situés au-dessus ne sont pas taxés. Pourquoi est-ce impor­tant ? Comme l’expliquait le Wall Street Journal dans un article récent inti­tulé « Le revenu des mieux payés ronge la Sécurité Sociale » :

« L’administration de la Sécurité Sociale estime que sup­pri­mer le pla­fond des reve­nus soumis à coti­sa­tion pour­rait éli­mi­ner le défi­cit pour 75 années com­plètes, ou presque l’éliminer si d’autres reve­nus impo­sables fai­saient l’objet de pré­lè­ve­ments. »

En somme, ceux qui veulent réduire/​privatiser la Sécurité Sociale essaient de tirer parti de notre pré­ten­due crise de la dette. Bien sûr, ils diront que ce qu’ils font est un ajus­te­ment tech­nique pour sauver aussi bien l’économie que la Sécurité Sociale. J’espère que per­sonne ne les croira.

Traduit de l’anglais et pré­senté par Marc Harpon pour Changement de Société
Article ori­gi­nal sur socio13​.word​press​.com

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