Syndicalement, faire de la politique autrement

Le contexte actuel appelle peut-être à une plus grande implication du mouvement syndical sur le plan politique.

En soi, une telle implication est déjà légitime. La défense des intérêts des travailleurs et des travailleuses ne peut se jouer que sur le terrain politique. La chose est évidente dans le secteur public, où l’État est à la fois patron et législateur. Mais c’est aussi l’État qui, d’une certaine manière, contrôle les règles du jeu dans le secteur privé, et des considérations économiques plus larges jouent nécessairement dans les négociations de ce secteur, si bien que le mouvement syndical ne peut faire l’économie de se commettre de manière plus large.

Quelques pistes de réflexion à cet égard. La première, c’est la possibilité d’une évolution de la soi-disant «neutralité» politique du mouvement syndical en période électorale. Le fondement de cette position est louable, et encore  certainement  défendable. Le choix politique, dans une démocratie, est individuel, et même un mouvement syndical qui comprend son registre d’intervention  comme plus large que le seul champ des relations de travail se doit, quelque part, de respecter ce principe.

Mais nous sommes en situation de déficit démocratique. L’hégémonie médiatique de la droite est avérée et dangereuse.  Ne devrait-elle pas amener le mouvement syndical à revoir sa réserve traditionnelle en période électorale, réserve dont le jupon a d’ailleurs dépassé à plusieurs reprises? Déjà, lors des dernières élections fédérales, la CSN a été plus claire, invitant ses membres à battre Harper. Ne devrait-on oser se commettre davantage lors des prochaines élections provinciales? Nous n’évoquons pas ici une sorte de prosélytisme électoral, mais on peut se demander si la démocratie québécoise ne se porterait pas mieux à la faveur d’une reconnaissance plus engagée, par les syndicats, de la pertinence des valeurs portées par un parti politique.

Une deuxième piste consiste à intensifier la recherche d’alliances. Les efforts de compréhension mutuelle et de concertation entre l’Alliance sociale et la coalition contre la hausse des tarifs doit à cet égard continuer, et s’incarner dans un plan de match concerté et complémentaire.

Mais il y a d’autres terrains sur lesquels la concertation intersyndicale doit progresser. Nous ne pouvons plus nous payer le luxe de voir des différences stratégiques ou des considérations marginales miner la force de frappe qui pourrait être développée. C’est difficile: le mouvement syndical, par les temps qui courent, ne peut pas se targuer de grandes victoires. Nous mesurons davantage nos bons coups à l’aune de reculs évités. Dans ce contexte, le réflexe du repli organisationnel est important et diminue d’autant la propension à se subordonner à l’intérêt supérieur.  Il y a pourtant des batailles importantes qui, menées en plus grande concertation, auraient de bien meilleures chances d’aboutir. Songeons au mode de scrutin, par exemple, ou à des dossiers bien spécifiques comme le recours aux agences dans le domaine de la santé, ou comme la ségrégation scolaire qui repose beaucoup sur l’existence du réseau privé d’éducation.

Finalement, à titre de dernier exemple d’avenues à considérer pour intensifier le rôle politique syndical, je citerais le choix stratégique traditionnel des centrales, dans le cadre des négociations du secteur public, de ne pas se commettre quant aux choix budgétaires gouvernementaux. Les négociations du secteur public se résument maintenant à ce dialogue de sourd entre un État qui dit ne pas avoir d’argent et des syndicats qui tentent de démontrer l’urgence des besoins, sans oser entrer sur les terrain des orientations politiques qui devraient être mises en place pour les satisfaire. Ici aussi, la question est loin d’être simple et le danger de se faire taxer de corporatisme reste bien présent. Mais il faut convaincre, et à l’image de ce que préconise Christian Nadeau, philosophe à l’Université de Montréal, on peut se demander si à l’instar du Parti conservateur du Canada, nous n’aurions pas avantage à défendre plus explicitement les visions que nous portons sur le financement des services publics en profitant d’une période de négociation pour les mettre en avant. En tout état de cause, une réflexion là-dessus dans nos rangs, avant la prochaine négociation, aurait le mérite de déboucher sur une stratégie plus explicite à cet égard.

Jean Trudelle, président de la Fédération nationales des enseignantes et des enseignants du Québec (CSN)