Résumé d'une contribution présentée dans le cadre de l’Université d’été des NCS

Syndicalement, faire de la politique autrement

Par Mis en ligne le 19 août 2011

Le contexte actuel appelle peut-être à une plus grande impli­ca­tion du mou­ve­ment syn­di­cal sur le plan politique.

En soi, une telle impli­ca­tion est déjà légi­time. La défense des inté­rêts des tra­vailleurs et des tra­vailleuses ne peut se jouer que sur le ter­rain poli­tique. La chose est évi­dente dans le sec­teur public, où l’État est à la fois patron et légis­la­teur. Mais c’est aussi l’État qui, d’une cer­taine manière, contrôle les règles du jeu dans le sec­teur privé, et des consi­dé­ra­tions éco­no­miques plus larges jouent néces­sai­re­ment dans les négo­cia­tions de ce sec­teur, si bien que le mou­ve­ment syn­di­cal ne peut faire l’économie de se com­mettre de manière plus large.

Quelques pistes de réflexion à cet égard. La pre­mière, c’est la pos­si­bi­lité d’une évo­lu­tion de la soi-disant « neu­tra­lité » poli­tique du mou­ve­ment syn­di­cal en période élec­to­rale. Le fon­de­ment de cette posi­tion est louable, et encore cer­tai­ne­ment défen­dable. Le choix poli­tique, dans une démo­cra­tie, est indi­vi­duel, et même un mou­ve­ment syn­di­cal qui com­prend son registre d’intervention comme plus large que le seul champ des rela­tions de tra­vail se doit, quelque part, de res­pec­ter ce principe.

Mais nous sommes en situa­tion de défi­cit démo­cra­tique. L’hégémonie média­tique de la droite est avérée et dan­ge­reuse. Ne devrait-elle pas amener le mou­ve­ment syn­di­cal à revoir sa réserve tra­di­tion­nelle en période élec­to­rale, réserve dont le jupon a d’ailleurs dépassé à plu­sieurs reprises ? Déjà, lors des der­nières élec­tions fédé­rales, la CSN a été plus claire, invi­tant ses membres à battre Harper. Ne devrait-on oser se com­mettre davan­tage lors des pro­chaines élec­tions pro­vin­ciales ? Nous n’évoquons pas ici une sorte de pro­sé­ly­tisme élec­to­ral, mais on peut se deman­der si la démo­cra­tie qué­bé­coise ne se por­te­rait pas mieux à la faveur d’une recon­nais­sance plus enga­gée, par les syn­di­cats, de la per­ti­nence des valeurs por­tées par un parti politique.

Une deuxième piste consiste à inten­si­fier la recherche d’alliances. Les efforts de com­pré­hen­sion mutuelle et de concer­ta­tion entre l’Alliance sociale et la coa­li­tion contre la hausse des tarifs doit à cet égard conti­nuer, et s’incarner dans un plan de match concerté et complémentaire.

Mais il y a d’autres ter­rains sur les­quels la concer­ta­tion inter­syn­di­cale doit pro­gres­ser. Nous ne pou­vons plus nous payer le luxe de voir des dif­fé­rences stra­té­giques ou des consi­dé­ra­tions mar­gi­nales miner la force de frappe qui pour­rait être déve­lop­pée. C’est dif­fi­cile : le mou­ve­ment syn­di­cal, par les temps qui courent, ne peut pas se tar­guer de grandes vic­toires. Nous mesu­rons davan­tage nos bons coups à l’aune de reculs évités. Dans ce contexte, le réflexe du repli orga­ni­sa­tion­nel est impor­tant et dimi­nue d’autant la pro­pen­sion à se subor­don­ner à l’intérêt supé­rieur. Il y a pour­tant des batailles impor­tantes qui, menées en plus grande concer­ta­tion, auraient de bien meilleures chances d’aboutir. Songeons au mode de scru­tin, par exemple, ou à des dos­siers bien spé­ci­fiques comme le recours aux agences dans le domaine de la santé, ou comme la ségré­ga­tion sco­laire qui repose beau­coup sur l’existence du réseau privé d’éducation.

Finalement, à titre de der­nier exemple d’avenues à consi­dé­rer pour inten­si­fier le rôle poli­tique syn­di­cal, je cite­rais le choix stra­té­gique tra­di­tion­nel des cen­trales, dans le cadre des négo­cia­tions du sec­teur public, de ne pas se com­mettre quant aux choix bud­gé­taires gou­ver­ne­men­taux. Les négo­cia­tions du sec­teur public se résument main­te­nant à ce dia­logue de sourd entre un État qui dit ne pas avoir d’argent et des syn­di­cats qui tentent de démon­trer l’urgence des besoins, sans oser entrer sur les ter­rain des orien­ta­tions poli­tiques qui devraient être mises en place pour les satis­faire. Ici aussi, la ques­tion est loin d’être simple et le danger de se faire taxer de cor­po­ra­tisme reste bien pré­sent. Mais il faut convaincre, et à l’image de ce que pré­co­nise Christian Nadeau, phi­lo­sophe à l’Université de Montréal, on peut se deman­der si à l’instar du Parti conser­va­teur du Canada, nous n’aurions pas avan­tage à défendre plus expli­ci­te­ment les visions que nous por­tons sur le finan­ce­ment des ser­vices publics en pro­fi­tant d’une période de négo­cia­tion pour les mettre en avant. En tout état de cause, une réflexion là-dessus dans nos rangs, avant la pro­chaine négo­cia­tion, aurait le mérite de débou­cher sur une stra­té­gie plus expli­cite à cet égard.

Jean Trudelle, pré­sident de la Fédération natio­nales des ensei­gnantes et des ensei­gnants du Québec (CSN)

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