Perspectives

Entre retour et rupture : penser les révolutions…

Par Mis en ligne le 17 septembre 2019

Les révo­lu­tions arabes, les Indignados, les Occupy et d’autres mou­ve­ments d’émancipation appa­rus au cou­rant des der­nières années obligent à une réflexion sur les rap­ports entre crises, actes et situa­tions révo­lu­tion­naires, pou­voirs éta­blis, formes et lieux de résis­tance. Si, d’un côté, la révo­lu­tion ne peut être réduite aux jac­que­ries, révoltes, rébel­lions, émeutes, orga­ni­sa­tions micro­so­ciales alter­na­tives ou chan­ge­ments de régime éphé­mères, d’un autre côté, on doit se pen­cher sur les condi­tions socio­po­li­tiques qui servent de ter­rain fer­tile pour leur appa­ri­tion. À leur tour, ces dif­fé­rents contextes exigent un retour cri­tique sur les diverses concep­tions du phé­no­mène révo­lu­tion­naire. Enfin, il est impé­ra­tif de tenir compte de la réflexi­vité des acteurs et de la diver­sité des ins­crip­tions socio­his­to­riques des agirs révo­lu­tion­naires dans des situa­tions concrètes. C’est en cher­chant à décor­ti­quer les arti­cu­la­tions et les contra­dic­tions qui émanent de ces dif­fé­rents élé­ments consti­tu­tifs du phé­no­mène qu’il devient pos­sible de repen­ser la révo­lu­tion au XXIe siècle, sur­tout que, si les élé­ments de la pou­drière sont réunis, per­sonne ne peut pré­voir l’étincelle qui mettra le feu.

La dia­lec­tique de la révo­lu­tion

Aurions-nous perdu le sens de la révo­lu­tion comme le pen­saient Bernard Friot et Cornelius Castoriadis[2]. Pour cer­tains, cette « perte de sens » tien­drait en partie de l’ambiguïté liée à l’usage poly­sé­mique du concept, mais aussi des pré­sup­po­sés idéo­lo­giques qui lui sont rat­ta­chés : une révo­lu­tion est néces­sai­re­ment de gauche, pro­gres­siste, pro­meut une éman­ci­pa­tion tous azi­muts, etc. Pour d’autres, le terme de révo­lu­tion semble avoir perdu de sa force socio­sym­bo­lique, poli­tique et cri­tique, devant un l’appareillage séman­tique tech­nos­cien­ti­fique, finan­cier et consu­mé­riste. Enfin, cer­tains avancent que la dif­fi­culté contem­po­raine de penser la révo­lu­tion pro­vien­drait de l’application abs­traite et uni­ver­selle de ce concept, et pour laquelle la Révolution fran­çaise fait office de modèle. L’hypothèse est qu’il manque aux ana­lyses contem­po­raines une dia­lec­tique axée sur les condi­tions de pos­si­bi­lité et d’« impos­si­bi­lité » de la révo­lu­tion. Faire cela exige un retour aux sources. D’un point de vue séman­tique et his­to­rique, si la révo­lu­tion est conçue comme une remise en cause radi­cale d’un pou­voir, d’un ordre de domi­na­tion, d’un état de fait issu d’une crise ou d’un conflit interne ou externe au sys­tème, elle sous-entend éga­le­ment un retour au com­men­ce­ment. La Révolution fran­çaise, celle-ci asso­ciée aux idées de l’innovation et du pro­grès, est décrite comme une cou­pure avec un passé néga­tif, l’émergence de nou­velles ins­ti­tu­tions vers de nou­velles condi­tions éco­no­miques ou poli­tiques.

L’enjeu

Toutefois, loin d’être en rup­ture avec la « tra­di­tion », la moder­nité libé­rale se pose en dia­logue avec elle et ce n’est qu’avec l’exposition et la recon­nais­sance d’un passé qu’on peut faire une révo­lu­tion (cf. Walter Benjamin et Hannah Arendt). Si la révo­lu­tion est tou­jours sou­te­nue par la volonté de res­tau­ra­tion d’une com­mu­nauté poli­tique « cor­rom­pue » par les pou­voirs, c’est que l’enjeu de la révo­lu­tion moderne n’est pas tant de faire rup­ture avec la société tra­di­tion­nelle que « […] d’instaurer un autre rap­port à la tra­di­tion[3] ». De cette consi­dé­ra­tion découle une intui­tion : si nous avons tant de dif­fi­culté à penser la révo­lu­tion aujourd’hui, c’est peut-être que nous avons perdu de vue cette dia­lec­tique entre retour et rup­ture, laquelle est pour­tant ins­crite, par la dif­fé­ren­cia­tion entre révolte et révo­lu­tion (cf. Neil Davidson et Theda Skocpol), au cœur des débats contem­po­rains sur le concept de révo­lu­tion, mais para­doxa­le­ment sans qu’on la nomme et qu’on en tienne compte. Il faut alors retrou­ver le fil direc­teur où se pose l’enjeu de la révo­lu­tion et de la contre-révo­lu­tion, et ce, sous les dis­tinc­tions entre moder­nité et post­mo­der­nité, théo­rie et pra­tique, sta­bi­lité de la fon­da­tion et créa­tion du nou­veau, objec­ti­visme et sub­jec­ti­visme, révolte et action, construc­tion et décons­truc­tion. L’idée pre­mière de révo­lu­tion, celle d’un « retour », n’a pas dis­paru avec l’avènement de la concep­tion moderne de la révo­lu­tion comme « rup­ture », et il est dès lors impé­ra­tif de penser l’une avec l’autre.

L’art et la révo­lu­tion

Il faut nous deman­der si le contexte de post­mo­der­nité dans lequel nous vivons est en soi contre-révo­lu­tion­naire, anti­ré­vo­lu­tion­naire ou une révo­lu­tion per­ma­nente… ou les trois à la fois. Il faut alors théo­ri­ser l’articulation entre acte poli­tique et Raison inhé­rente à la dyna­mique révo­lu­tion­naire, et ce, dans le sens que l’idéal révo­lu­tion­naire s’inscrit dans le tra­vail de la Raison hérité de la condi­tion socio­his­to­rique dans laquelle elle se trouve. Selon Merleau-Ponty, une révo­lu­tion peut aussi être contre-révo­lu­tion­naire. Il ne faut donc pas prendre la révo­lu­tion pour un absolu, puisque c’est lorsqu’elle veut se sta­bi­li­ser dans la per­ma­nence qu’elle se décline dans la Terreur. Selon Camus et Arendt, il faut redis­cu­ter la concep­tion de la révolte et de l’action et de leur arti­cu­la­tion pos­sible dans la vio­lence révo­lu­tion­naire. La révo­lu­tion n’étant pas qu’un acte rele­vant du domaine poli­tique, nous nous trans­por­tons dans le domaine de l’art : être ou ne pas être libre ? Servir ou ne pas servir la cause ? Quel est le rôle de l’art face à la pro­pa­gande ? Quelle est la place de l’artiste, et plus pré­ci­sé­ment du poète Vladimir Maïakovski, dans une révo­lu­tion ? L’art : entre les théo­ries de la sta­bi­lité et de l’effervescence, pro­duit l’incandescence révo­lu­tion­naire.

Le commun et la com­mu­nauté

En par­tant d’une lec­ture sur la com­mu­nauté comme espace et lieu d’information, de ren­contres inter­sub­jec­tives, d’expériences et d’élaborations d’initiatives, il faut étu­dier les condi­tions de l’action col­lec­tive et sur­tout ses conti­nui­tés dans l’après-coup de l’action. La pro­blé­ma­tique qui en découle est alors celle de faire com­mu­nauté, et plus spé­ci­fi­que­ment d’identifier le commun dans cette com­mu­nauté. D’un autre côté, nous pou­vons nous deman­der s’il est pos­sible de faire com­mu­nauté lorsque nous fai­sons face au rou­leau com­pres­seur de l’austérité néo­li­bé­rale qui vient trans­for­mer les modes de citoyen­neté moderne par la reclas­si­fi­ca­tion de caté­go­ries d’individus. De même, grâce à une lec­ture liber­taire de l’éducation fondée sur Illitch et Foucault, il appert que, pour faire révo­lu­tion et trans­for­mer le monde, il faut déjà avoir une pré­sence posi­tive, c’est-à-dire une ins­crip­tion dans ce monde, d’où l’importance d’une édu­ca­tion plus ouverte et libre qu’elle ne peut l’être d’un point de vue dis­ci­pli­naire, et affron­ter la dépo­li­ti­sa­tion géné­ra­li­sée par une poli­tique trans­for­mée en ges­tion entre­pre­neu­riale des socié­tés. À partir d’une pers­pec­tive maté­ria­liste, arti­cu­lée des écrits du socio­logue Michel Freitag, on peut ques­tion­ner la pré­ten­tion de cer­taines lec­tures fémi­nistes à pro­mou­voir l’émancipation alors qu’elles semblent plutôt s’enfermer dans le dis­cours iden­ti­taire qui sou­tient para­doxa­le­ment une concep­tion aso­ciale et sans sujet des rap­ports sociaux. Enfin, il faut davan­tage déve­lop­per la réflexion sur l’impossibilité contem­po­raine de la révo­lu­tion. Et ulti­me­ment, la ques­tion qui est posée est celle-ci : avons-nous la volonté indi­vi­duelle et col­lec­tive de faire le choix qui s’impose, pour la suite du monde ?

Benoît Coutu[1]

Notes

  1. Benoît Coutu a dirigé et est auteur de Révolutions et contre(-)pouvoirs : réflexions sur l’agir poli­tique en des temps incer­tains, Montréal, Éditions libres du Carré rouge, 2017. Le texte publié ici intègre plu­sieurs extraits de cet ouvrage.
  2. Bernard Friot, « Pourquoi avons-nous tant de mal à être révo­lu­tion­naire aujourd’hui ? », RdL, La Revue des livres, n° 7, 2012 ; Olivier Morel, Un monde à venir. Entretien avec Cornelius Castoriadis, juin 1994, p. 3, <www​.les​-ren​sei​gne​ments​-gene​reux​.org/​v​a​r​/​f​i​c​h​i​e​r​s​/​t​e​x​t​e​s​/​T​e​x​_​C​a​s​t​o​_​e​n​t​r​e​t​i​e​n.pdf>.
  3. Cornelius Castoriadis, « L’idée de révo­lu­tion a-t-elle encore un sens ? », Le Débat, vol. 5, n° 57, 1989, p. 219.


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