Perspectives

La leçon de Lénine

Par Mis en ligne le 18 septembre 2019

Quelques mois avant octobre 1917, Lénine est en exil, loin de sa chère Russie. Néanmoins, il voit, il observe, la révolte, les sou­lè­ve­ments. Les sol­dats quittent les tran­chées, les ouvriers orga­nisent l’insurrection. De toute évi­dence, la société russe est enceinte d’une révo­lu­tion. Pour com­prendre ce qui se passe, Lénine va à contre-cou­rant, contre les grands pontes mar­xistes de son temps, comme l’Autrichien Karl Kautsky et d’autres chefs de la Deuxième Internationale. Le prin­ci­pal débat, affirme-t-il, porte sur l’État. C’est ce qu’il explore dans un pam­phlet qui marque l’époque, L’État et la révo­lu­tion.

L’État

Dans la vision de Marx dont s’inspire Lénine, l’État est le pro­duit des contra­dic­tions de classe. Dans sa construc­tion, l’État semble être une entité qui se place au-dessus de la société, mais selon le jeune Marx, c’est une illu­sion, un jeu de figu­ra­tion. L’État n’est pas « au-dessus » de la société, il n’est pas auto­nome. L’État n’est pas « au-dessus » de la société, mais il doit feindre de l’être, comme s’il par­lait au nom du géné­ral, de l’universel. L’État doit avoir le mono­pole du pou­voir, et impo­ser celui-ci par la coer­ci­tion. L’État est « réel ». Il a des struc­tures, il pro­duit des idées, il mène des forces armées, des forces de police, des tri­bu­naux, une admi­nis­tra­tion publique. C’est une struc­ture concrète. L’État n’est pas seule­ment un fait pure­ment vir­tuel, il a une struc­ture réelle. L’État est l’instrument d’une classe, en l’occurrence celle qui est la plus forte. Tout l’État, toute l’organisation admi­nis­tra­tive de l’État, a un contenu, une nature de classe. C’est une orga­ni­sa­tion de domi­na­tion. En der­nière ins­tance, l’État exerce le pou­voir par le mono­pole de la coer­ci­tion. Certes, l’État est aussi un projet, une orga­ni­sa­tion, une culture. L’État repose sur des prin­cipes, des schèmes men­taux, mais en der­nier recours, le fac­teur domi­nant, c’est la coer­ci­tion. L’État, c’est la capa­cité de domi­ner, de déci­der, d’imposer un cri­tère par l’usage mono­po­lis­tique de la force.

La révo­lu­tion

Une révo­lu­tion, qu’est-ce ça fait ? Qu’est-ce que ça doit faire ? Lénine dit : « Je vais étu­dier l’État parce que je pense à la révo­lu­tion ». Une révo­lu­tion sur­vient dans une société capi­ta­liste lorsque le pro­lé­ta­riat s’empare du pou­voir de l’État. C’est une démar­ca­tion, une ligne de frac­ture. La posi­tion de Lénine n’est pas négo­ciable. Pourquoi faut-il prendre le pou­voir ? Il faut chan­ger la vie, sur­tout la vie de la masse de la popu­la­tion, celle qui obéit, qui confronte la machine de l’État jus­te­ment, qui demande des permis, qui paie ses impôts. On ne peut pas se « réfu­gier en dehors », dans un « ailleurs » de l’État. Pour Lénine, l’État est un fait : coer­ci­tion, bureau­cra­tie, lois, tri­bu­naux, règle­ments, finan­ce­ment, déci­sions sur l’argent et les res­sources, pro­priété. Alors, cette idée de chan­ger le monde sans prendre le pou­voir, qu’est-ce que ça fait, sinon que de repro­duire le vieux pou­voir des classes domi­nantes ?

La guerre

Il faut donc prendre le pou­voir de l’État. Mais atten­tion ! Le tra­vail ne s’arrête pas là. Non seule­ment il faut s’emparer de la machine de l’État, mais il faut briser celle-ci. Les révo­lu­tion­naires doivent s’emparer de cette machine, de cet État qui est un pou­voir de com­man­de­ment poli­tique et, à partir de là, démon­ter, détruire cette machine qui cor­res­pond à d’autres inté­rêts et il doit com­men­cer à construire une autre machine d’État. Comment faire ? Il y a les pistes iden­ti­fiées par Marx, à partir de la lutte de la Commune de Paris. C’est ce qui res­sort de La guerre civile en France : sup­pres­sion de l’armée régu­lière, élec­tion des fonc­tion­naires avec la pos­si­bi­lité de les révo­quer, impo­si­tion de salaires ouvriers pour tout le monde, fusion du pou­voir légis­la­tif avec le pou­voir exé­cu­tif. Lénine sait cela et il explique que la révo­lu­tion doit aller dans ce sens. Mais ce n’est pas cela qui se passe au moment de la révo­lu­tion. En effet, la réa­lité rat­trape le rêve. Des armées de sept pays enva­hissent la Russie. Trotski met sa fameuse veste de cuir et embarque dans son train blindé pour recons­truire une armée dis­ci­pli­née. Il recrute les anciens com­man­dants de l’armée tsa­riste, qu’il fait « sur­veiller » par des com­mis­saires rouges. Cette nou­velle armée est néces­saire pour faire face à l’invasion. Certes, il y a les soviets armés. Mais à eux seuls, estime Lénine, on ne peut résis­ter et vaincre l’armée contre-révo­lu­tion­naire. Parallèlement, le pou­voir sovié­tique met en place le « com­mu­nisme de guerre ». Tous les excé­dents ali­men­taires sont réqui­si­tion­nés par l’État. On sup­prime le com­merce agri­cole. L’État mili­ta­rise et éta­tise les syn­di­cats. Les échanges entre entre­prises sont défi­nis par l’administration cen­trale. Mais rapi­de­ment en 1918 et en 1919, la pro­duc­tion chute dra­ma­ti­que­ment sous le seuil de 1900. La famine tue des mil­lions de per­sonnes. C’est une déban­dade catas­tro­phique.

L’autocritique

Alors devant cela, Lénine fait son auto­cri­tique : « Nous avons manqué notre coup en vou­lant implan­ter les prin­cipes socia­listes de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion de façon trop directe. Nous réa­li­sons main­te­nant que nous devons y aller gra­duel­le­ment en fai­sant des détours au besoin ». Lénine frappe fort. Qu’est-ce qu’il dit ? Ce n’est pas du socia­lisme que de natio­na­li­ser la banque, les indus­tries, le com­merce exté­rieur, de fixer un salaire uni­forme. Lénine constate l’échec sur ce plan, car les usines, sans les spé­cia­listes, cessent de fonc­tion­ner. En fin de compte, on s’aperçoit qu’on ne peut pas décré­ter l’abolition de l’État si faci­le­ment. L’État moderne, explique Lénine, c’est un sys­tème inti­me­ment imbri­qué avec les banques et les entre­prises. C’est un sys­tème qui effec­tue un tra­vail de pro­gram­ma­tion et de contrôle, et qui ne peut pas être détruit, sinon tout l’édifice s’écroule. Dit autre­ment, l’abolition de l’État ne peut se faire par décret. La lutte pour détruire l’État, pour arri­ver à son extinc­tion, sera très longue, pro­ba­ble­ment pen­dant plu­sieurs géné­ra­tions, affirme Lénine. Ce qu’il faut faire, c’est enle­ver le contrôle capi­ta­liste, couper, rompre, détruire les fils par les­quels les capi­ta­listes l’influencent, et subor­don­ner cet appa­reil en fonc­tion de la volonté des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, pour lui donner un carac­tère popu­laire.

Le capi­ta­lisme d’État

Alors en atten­dant, que faire pour éviter l’implosion ? La pre­mière réponse est la néces­sité de construire un autre capi­ta­lisme, un capi­ta­lisme d’État. Il faut pro­cé­der à la cen­tra­li­sa­tion de la pro­duc­tion et du com­merce et tout sim­ple­ment aug­men­ter la pro­duc­tion. La deuxième réponse est de ren­for­cer l’alliance entre le pro­lé­ta­riat et les pay­sans. C’est ce qui est visé avec la Nouvelle Politique éco­no­mique, la NEP. On rem­place les réqui­si­tions par l’impôt en nature. Le libre-échange entre les pro­duits agri­coles et les pro­duits manu­fac­tu­riers est réta­bli. Les entre­prises pri­vées ont accès au crédit. Les entre­prises de l’État peuvent vendre à l’État, seule­ment si leurs prix sont com­pé­ti­tifs. Le salaire est modulé selon la pro­duc­ti­vité. Les ser­vices publics com­mencent à être payants et ne sont plus sub­ven­tion­nés. Le défi­cit fiscal est contrôlé. Les inves­tis­seurs étran­gers sont invi­tés à relan­cer l’exploitation des forêts, des ter­rains agri­coles, des zones minières et pétro­lières. Pour Lénine, il est impos­sible de se passer du capi­tal étran­ger. Il faut accor­der des conces­sions, garan­tir la pro­priété privée et inter­dire les natio­na­li­sa­tions ou réqui­si­tions. « De cette façon, explique Lénine, nous pour­rons amé­lio­rer nos condi­tions éco­no­miques et garan­tir la sta­bi­lité du pou­voir sovié­tique ». On lui demande : « Est-ce que ces conces­sions n’aident pas au déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme ? Oui, répond-il, mais ce n’est pas dan­ge­reux, parce que le pou­voir conti­nuera à être aux mains des ouvriers et des pay­sans ».

La voie sinueuse

Quelque temps avant sa mort, Lénine modi­fie encore une fois ses pers­pec­tives. Tout en conti­nuant d’accepter comme un mal néces­saire l’expansion du capi­ta­lisme d’État, il pré­co­nise un cer­tain tas­se­ment de l’activité de l’État au profit des coopé­ra­tives : « La coopé­ra­tion coïn­cide avec le socia­lisme. Plus que le capi­ta­lisme d’État, le por­tique du socia­lisme est la coopé­ra­tion, le tra­vail asso­cié, le tra­vail coopé­ra­tif ». Il admet qu’il s’agit d’un chan­ge­ment radi­cal dans la façon de voir le socia­lisme. Ce tra­vail coopé­ra­tif ne peut pas se déve­lop­per dans l’ombre de l’État. Il doit être mis de l’avant par la société elle-même, par l’action volon­taire des ouvriers et des pay­sans. Croissance éco­no­mique, pou­voir poli­tique. Création des bases maté­rielles de la tech­no­lo­gie, science, connais­sance, sti­mu­la­tion des actions asso­cia­tives com­mu­nau­taires, de pro­duc­tion, de com­merce. L’État peut aider à ce que la com­mu­nauté pro­gresse, mais ce n’est pas l’État qui crée la com­mu­nauté.

100 ans plus tard

Aujourd’hui, où en est ce vieux jeune débat ? Dans nos pro­ces­sus de trans­for­ma­tion en Amérique latine, nous savons que la clé des pro­ces­sus pro­gres­sistes, c’est l’économie. On le sait, il faut assu­rer le déve­lop­pe­ment éco­no­mique, créer les bases maté­rielles du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, garan­tir que le com­man­de­ment et le pou­voir soient aux mains des sec­teurs révo­lu­tion­naires, ouvriers, pay­sans et avan­cer dans le pro­ces­sus de socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion. C’est tout un défi ! Pour y arri­ver, il faut se sortir d’une concep­tion éta­ti­sante du socia­lisme. L’étatisation, ce n’est pas du socia­lisme. Ça aide à cen­tra­li­ser, à amé­lio­rer la dis­tri­bu­tion de la richesse, mais ce n’est pas du socia­lisme. Le socia­lisme, c’est l’action asso­cia­tive, com­mu­nau­taire, pour les tra­vailleurs et les tra­vailleuses de la pro­duc­tion, du com­merce, du trans­port, de l’agriculture. L’État peut ouvrir le chemin, amé­lio­rer, appuyer, mais il ne crée pas la com­mu­nauté. Et celle-ci, c’est une libre asso­cia­tion de pro­duc­teurs.

Álvaro García Linera[1]

Notes

  1. Linera est vice-pré­sident de la Bolivie. Le texte est extrait d’une pré­sen­ta­tion faite le 6 mai 2016 au minis­tère du Travail de Bolivie. Traduit de l’espagnol par Yves Laneuville.


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