Douze thèses sur l’anti-pouvoir

Mis en ligne le 24 septembre 2007

Par John HOLLOWAY *

1. Le point de départ est l’acte de néga­tion

Au début il y a le cri, pas la parole. Face à la muti­la­tion des vies humaines par le capi­ta­lisme, un cri de tris­tesse, un cri d’horreur, un cri de rage, un cri de néga­tion : NON !

La pensée, pour dire la vérité du cri, doit être néga­tive. Nous ne vou­lons pas com­prendre le monde mais le nier. L’objet de la théo­rie est de concep­tua­li­ser le monde néga­ti­ve­ment, non pas comme quelque chose de séparé de la pra­tique, mais comme un moment de la pra­tique, comme une partie de la lutte pour chan­ger le monde, pour en faire un lieu digne de l’humanité. Mais, après tout ce qui s’est passé, com­ment pou­vons-nous ne serait-ce que com­men­cer à songer chan­ger le monde ?

2. Un monde digne ne peut pas être créé par l’action de l’État

Durant la plus grande partie du siècle der­nier, les efforts pour créer un monde digne de l’humanité ont été cen­trés sur l’État et l’idée de conqué­rir le pou­voir éta­tique. Les prin­ci­pales polé­miques (entre réfor­mistes et révo­lu­tion­naires) por­taient sur les moyens de conqué­rir le pou­voir éta­tique, par la voie par­le­men­taire ou par la voie extra-par­le­men­taire. L’histoire du XX° siècle porte à penser que la ques­tion des moyens de conquête du pou­voir éta­tique n’était pas si cru­ciale.

Quelle qu’en soit la forme, la conquête du pou­voir éta­tique n’a pas permis de réa­li­ser les chan­ge­ments que les pro­ta­go­nistes espé­raient. Ni les gou­ver­ne­ments réfor­mistes, ni les gou­ver­ne­ments révo­lu­tion­naires n’ont réussi à chan­ger le monde de façon radi­cale.

Il est facile d’accuser les diri­geants de tous ces mou­ve­ments de les avoir trahis. Le fait qu’il y ait eu tant de tra­hi­sons sug­gère pour­tant que l’échec des gou­ver­ne­ments radi­caux, socia­listes ou com­mu­nistes a des racines plus pro­fondes. La raison qui inter­dit de se servir de l’État pour mener à bien un chan­ge­ment radi­cal dans la société tient à ce que l’État est lui-même une forme de rap­port social qui s’inscrit dans la tota­lité des rap­ports sociaux capi­ta­listes.

L’existence même de l’État en tant qu’instance sépa­rée de la société signi­fie que, au-delà du contenu de sa poli­tique, il par­ti­cipe acti­ve­ment au pro­ces­sus qui sépare les gens du contrôle de leur propre vie. Le capi­ta­lisme n’est rien d’autre que cela : la sépa­ra­tion des gens de leur propre action. Une poli­tique dont l’axe est l’État repro­duit inévi­ta­ble­ment en son sein le même pro­ces­sus de sépa­ra­tion, en sépa­rant les diri­geants des diri­gés, en sépa­rant l’activité poli­tique sérieuse de l’activité per­son­nelle fri­vole. Une poli­tique dont l’axe est l’État, loin d’aboutir à un chan­ge­ment radi­cal de la société, conduit à la subor­di­na­tion pro­gres­sive de l’opposition à la logique du capi­ta­lisme. Nous voyons alors pour­quoi l’idée que l’on peut se servir de l’État pour chan­ger le monde était une illu­sion.

3. La seule façon de conce­voir un chan­ge­ment radi­cal aujourd’hui ne relève pas de la conquête du pou­voir mais de la dis­so­lu­tion du pou­voir.

La révo­lu­tion est plus urgente que jamais. Les hor­reurs engen­drées par l’organisation capi­ta­liste de la société sont de plus en plus atroces. Si la révo­lu­tion à tra­vers la conquête du pou­voir éta­tique s’est révé­lée une illu­sion, cela ne veut pas dire que nous devons aban­don­ner l’idée de la révo­lu­tion. Mais il faut la conce­voir en d’autres termes : non comme la conquête du pou­voir, mais comme la dis­so­lu­tion du pou­voir.

4. La lutte pour la dis­so­lu­tion du pou­voir est la lutte pour éman­ci­per le “ pou­voir-de ” (poten­tia) du “ pou­voir-sur ” (potes­tas).

Pour com­men­cer à penser à chan­ger le monde sans prendre le pou­voir, il faut opérer une dis­tinc­tion entre le pou­voir-action (poten­tia) et le pou­voir-domi­na­tion (potes­tas). Dans toute ten­ta­tive de chan­ger la société inter­vient le faire, l’activité. Le faire, à son tour, implique que nous avons la capa­cité de faire, le pou­voir-action. Nous uti­li­sons fré­quem­ment le mot “ pou­voir ” dans ce sens, comme quelque chose de posi­tif, quand une action en commun avec d’autres (une mani­fes­ta­tion ou même un bon sémi­naire) nous donne une sen­sa­tion de pou­voir. Le pou­voir, pris dans cette accep­tion, trouve son fon­de­ment dans le faire : c’est le pou­voir-action.

Le pou­voir-action est tou­jours social, il émane tou­jours du flux social du faire.

Notre apti­tude à faire est le pro­duit du faire d’autres et crée les condi­tions pour le faire ulté­rieur d’autres encore. On ne peut pas ima­gi­ner de faire qui ne soit pas inté­gré sous une forme ou sous une autre au faire d’autres, dans le passé, le pré­sent, le futur.

5. Le pou­voir-action est trans­formé, se trans­forme en pou­voir-domi­na­tion quand se brise le faire.

La trans­for­ma­tion du pou­voir-action en pou­voir-domi­na­tion implique la rup­ture du flux social du faire. Ceux qui exercent le pou­voir-domi­na­tion séparent le pro­duit du faire des autres et se l’approprient. L’appropriation de ce pro­duit est aussi l’appropriation des moyens de faire, et c’est ce qui permet aux puis­sants de contrô­ler le faire des acteurs. Les acteurs (les êtres humains, com­pris comme sujets actifs) sont ainsi sépa­rés de leur pro­duit, des moyens de pro­duc­tion et du faire lui-même. Comme acteurs, ils sont sépa­rés d’eux-mêmes.

Cette sépa­ra­tion, qui est à la base de toute société où cer­tains exercent le pou­voir sur d’autres, atteint son point culmi­nant sous le capi­ta­lisme. Le flux social du faire est rompu. Le pou­voir-action se trans­forme en pou­voir-domi­na­tion. Ceux qui contrôlent le faire des autres appa­raissent alors comme les acteurs dans cette société et ceux dont le faire est appro­prié par d’autres deviennent invi­sibles, sans voix, sans visage. Le pou­voir-action n’est plus ins­crit dans un flux social, il existe sous la forme d’un pou­voir indi­vi­duel. Pour la majo­rité de la société, le pou­voir-action est trans­formé en son contraire, l’impuissance, ou le seul pou­voir de faire ce qui est décidé par d’autres. Pour les puis­sants, le pou­voir-action se trans­forme en pou­voir-domi­na­tion, le pou­voir de dire à autrui ce qu’il doit faire, dans une rela­tion de dépen­dance vis-à-vis du faire d’autrui.

Dans la société actuelle, le pou­voir-action existe sous ta forme de sa propre néga­tion, le pou­voir-domi­na­tion. Le pou­voir-action existe sous la forme où il est nié. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe plus. Il existe, mais il existe comme néga­tion, dans une ten­sion anta­go­nique avec sa propre forme d’existence comme pou­voir-domi­na­tion.

6. La rup­ture du faire est la rup­ture de cha­cune des moda­li­tés de la société, cha­cune des moda­li­tés de nous-mêmes

C’est la sépa­ra­tion du faire et des acteurs du pro­duit de l’action qui conduit les per­sonnes à ne pas se consi­dé­rer mutuel­le­ment comme des acteurs, mais comme des pro­prié­taires (ou des non-pro­prié­taires) du pro­duit (conçu dès lors comme un objet séparé du faire). Les rap­ports entre per­sonnes existent comme rap­ports entre choses et les per­sonnes existent, non pas comme acteurs, mais comme por­teurs pas­sifs des choses. Cette sépa­ra­tion des acteurs du faire – et de ce fait, d’eux-mêmes – est trai­tée dans les ouvrages en des termes étroi­te­ment asso­ciés : l’aliénation (le jeune Marx), le féti­chisme (le vieux Marx), la réi­fi­ca­tion (Lukâcs), la dis­ci­pline (Foucault) ou l’identification (Adorno). Chacun de ces termes tra­duit clai­re­ment que le pou­voir-action ne peut pas être com­pris comme quelque chose qui nous serait exté­rieur, et qu’il imprègne tout au contraire chaque moda­lité de notre exis­tence. Tous ces termes se réfèrent à une ossi­fi­ca­tion de la vie. Un endi­gue­ment du flux social du faire, un rétré­cis­se­ment des pos­sibles.

Le faire est trans­formé en être : telle est l’essence du pou­voir-domi­na­tion. Alors que le faire signi­fie que nous sommes et que nous ne sommes pas, la rup­ture du faire anni­hile le “ nous ne sommes pas ”. Il ne nous reste que le “ nous sommes ”. Le “ nous ne sommes pas ” est oublié ou ren­voyé au rang de pure utopie. Il n’existe plus comme pos­sible. Le temps s’homogénéise. L’avenir est main­te­nant le pro­lon­ge­ment du pré­sent ; le passé, l’antécédent du pré­sent. Tout faire, tout mou­ve­ment est ins­crit dans le pro­lon­ge­ment de ce qui est. Ce peut être mer­veilleux de rêver à un monde digne de l’humanité mais ce n’est rien d’autre qu’un rêve. L’état du pou­voir-domi­na­tion c’est l’état du “ les choses sont comme ça ”, l’état d’identité.

7. Nous par­ti­ci­pons à la rup­ture de notre propre faire, à la construc­tion de notre propre subor­di­na­tion

Comme acteurs sépa­rés de notre propre faire, nous repro­dui­sons notre propre subor­di­na­tion. Comme tra­vailleurs, nous pro­dui­sons le capi­tal qui nous domine. Comme ensei­gnants uni­ver­si­taires, nous jouons un rôle actif dans la per­cep­tion de la société comme iden­tité, dans la trans­for­ma­tion du faire en être. Quand nous défi­nis­sons, clas­si­fions, quan­ti­fions, quand nous affir­mons que l’objet des sciences sociales est de saisir la société telle qu’elle est ou quand, encore, nous pré­ten­dons étu­dier la société objec­ti­ve­ment – comme s’il s’agissait d’un objet qui nous serait exté­rieur – nous par­ti­ci­pons acti­ve­ment à la néga­tion du faire, à la sépa­ra­tion du sujet de l’objet, au divorce entre acteur et pro­duit.

8. Il n’y a aucune symé­trie entre le pou­voir-action et le pou­voir-domi­na­tion

Le pou­voir-domi­na­tion est la rup­ture et la néga­tion du faire. C’est la néga­tion active et répé­tée du flux social du faire, du nous qui nous consti­tuons à tra­vers le faire social. Penser que la conquête du pou­voir-domi­na­tion peut conduire à l’émancipation de ce qu’il nie est absurde. Le pou­voir-action est social. C’est la consti­tu­tion du nous, la pra­tique de la recon­nais­sance mutuelle de la dignité.

Le mou­ve­ment du pou­voir-action contre le pou­voir-domi­na­tion ne doit pas se conce­voir comme contre-pou­voir (terme qui sug­gère une symé­trie entre pou­voir et contre-pou­voir) mais comme un anti-pou­voir (terme qui, pour moi, sug­gère une asy­mé­trie totale entre le pou­voir et notre lutte).

9. Le pou­voir-domi­na­tion semble nous péné­trer si pro­fon­dé­ment que la seule solu­tion pos­sible pas­se­rait par l’intervention d’une force exté­rieure. Mais ce n’est en rien une solu­tion

Il est facile de tirer des conclu­sions très pes­si­mistes sur la société actuelle. Les injus­tices et la vio­lence et l’exploitation hurlent à nos oreilles, mais il semble pour­tant qu’il n’y ait pas d’issue pos­sible. Le pou­voir-domi­na­tion semble péné­trer chaque aspect de nos exis­tences si pro­fon­dé­ment qu’il est dif­fi­cile d’imaginer l’existence de “ masses révo­lu­tion­naires ”. Dans le passé, la pro­fonde péné­tra­tion de la domi­na­tion capi­ta­liste a conduit beau­coup à voir la solu­tion en termes de direc­tion d’un parti d’avant-garde, mais il s’est avéré que ce n’était en rien une solu­tion et que cela reve­nait au simple rem­pla­ce­ment d une forme de pou­voir-domi­na­tion par une autre.

Le plus facile est d’opter pour une dés­illu­sion pes­si­miste. Le cri ini­tial de rage face aux hor­reurs du capi­ta­lisme ne nous quitte pas mais nous appre­nons à vivre avec lui. Nous ne deve­nons pas des zéla­teurs du capi­ta­lisme mais nous recon­nais­sons que nous ne pou­vons rien faire. La dés­illu­sion conduit à tomber dans l’identification, à accep­ter que ce qui est est. A par­ti­ci­per donc a la sépa­ra­tion du faire et du pro­duit.

10. La seule façon de rompre le cercle appa­rem­ment vicieux du pou­voir est de voir que la trans­for­ma­tion du pou­voir-action en pou­voir-domi­na­tion est un pro­ces­sus qui implique néces­sai­re­ment l’existence de son contraire : la feti­chi­sa­tion implique l’anti-fétichisation

Le plus sou­vent, l’aliénation (féti­chisme, réi­fi­ca­tion, dis­ci­pline, iden­ti­fi­ca­tion, etc.) est consi­dé­rée comme s’il s’agissait d’un état consommé. Il est ques­tion des formes capi­ta­listes des rap­ports sociaux comme si elles avaient été déter­mi­nées dès l’aube du capi­ta­lisme pour per­du­rer jusqu’à ce que le capi­ta­lisme soit rem­placé par un autre mode de pro­duc­tion. En d’autres termes, on dis­tingue consti­tu­tion et exis­tence : on situe la consti­tu­tion du capi­ta­lisme dans un passé his­to­rique et on assume que son exis­tence pré­sente est stable Un tel point de vue nour­rit for­cé­ment le pes­si­misme.

Si nous voyons au contraire dans la sépa­ra­tion du faire et du pro­duit quelque chose qui n’est pas achevé mais bien un pro­ces­sus, le monde com­mence à s’ouvrir Le fait même que nous par­lions d’aliénation signi­fie que l’aliénation ne peut pas être abso­lue. Si sépa­ra­tion, alié­na­tion, etc., se com­prennent comme un pro­ces­sus, alors cela sup­pose que leur évo­lu­tion n’est pas pré­dé­ter­mi­née, que la trans­for­ma­tion du pou­voir-action en pou­voir-domi­na­tion est une ques­tion ouverte, jamais tran­chée. Qui dit pro­ces­sus dit mou­ve­ment en deve­nir, et ce qui est en pro­ces­sus (l’aliénation) à la fois est et n’est pas. L’aliénation est donc un mou­ve­ment qui s’oppose à sa propre néga­tion, l’anti-alienation. L’existence du pou­voir-domi­na­tion implique l’existence de l’anti-pouvoir-domination ou. autre­ment dit, le mou­ve­ment d’émancipation du pou­voir-action.

Ce qui existe sous la forme de sa néga­tion, ce qui existe sous la moda­lité d’être nié existe réel­le­ment, au-delà de sa néga­tion, comme néga­tion du pro­ces­sus de néga­tion. Le capi­ta­lisme est fondé sur la néga­tion du pou­voir-action, de l’humanité, de la créa­ti­vité, de la dignité : pour­tant, tout cela est bien réel. Les zapa­tistes en sont la preuve, la dignité existe au-delà de sa néga­tion Elle n’existe pas sépa­ré­ment mais sous la seule forme qu’elle peut prendre dans notre société, celle de la lutte contre sa propre néga­tion. Tout comme existe le pou­voir-action, non pas comme un îlot perdu dans un océan de pou­voir-domi­na­tion, mais sous la seule forme où il peut exis­ter, celle de la lutte contre sa propre néga­tion. La liberté, éga­le­ment, existe non pas telle que la repré­sentent les libé­raux, quelque chose qui serait au-delà des anta­go­nismes sociaux, mais sous la seule forme qu’elle puisse prendre dans une société carac­té­ri­sée par des rap­ports de domi­na­tion, celle de la lutte contre cette domi­na­tion.

C’est de l’existence réelle et maté­rielle de ce qui existe sous la forme de sa propre néga­tion que naît l’espérance.

11. La pos­si­bi­lité de chan­ger radi­ca­le­ment la société dépend de la force maté­rielle de ce qui existe sous la forme de sa néga­tion

La force maté­rielle de la néga­tion se mani­feste sous dif­fé­rentes formes. On la voit d’abord dans les luttes innom­brables qui ne se pro­posent pas de conqué­rir le pou­voir sur autrui, mais sim­ple­ment d’affirmer notre pou­voir-action, notre résis­tance contre la domi­na­tion d’autrui. Ces luttes prennent des formes très dif­fé­rentes, de la rébel­lion ouverte aux luttes pour conqué­rir ou défendre le contrôle sur le pro­ces­sus de tra­vail ou l’accès à l’éducation ou aux ser­vices de santé, ou encore celles pour l’affirmation de la dignité, plus par­cel­laires, sou­vent réduites au silence du foyer. La lutte pour la dignité – pour ce que nie la société actuelle – prend aussi sou­vent des formes qui ne sont pas ouver­te­ment poli­tiques : dans la lit­té­ra­ture, dans la musique, dans les contes de fée. La lutte contre l’inhumanité est omni­pré­sente, dans la mesure où elle est inhé­rente à notre exis­tence en tant qu’êtres humains. On voit aussi la force de la néga­tion dans la dépen­dance du pou­voir-domi­na­tion vis-à-vis de ce qu’il nie. Ceux dont le pou­voir-action existe comme capa­cité à dire à autrui ce qu’il doit faire, dépendent tou­jours, pour leur exis­tence, du faire des autres. Toute l’histoire de la domi­na­tion peut être vue comme la lutte menée par les puis­sants pour s’affranchir de cette dépen­dance rela­ti­ve­ment aux domi­nés. C’est ainsi qu’on peut lire la tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme, pas seule­ment comme la lutte des serfs pour s’affranchir des sei­gneurs, mais aussi comme la lutte des sei­gneurs pour s’affranchir des serfs en trans­for­mant leur pou­voir en argent et donc en capi­tal. On peut voir encore cette même quête d’affranchissement vis-à-vis des tra­vailleurs dans l’introduction du machi­nisme, dans la conver­sion mas­sive du capi­tal pro­duc­tif en capi­tal argent qui joue un rôle si émi­nent dans le capi­ta­lisme contem­po­rain.

Quoi qu’il en soit, la fuite des puis­sants face aux acteurs est vaine. Le pou­voir-domi­na­tion ne peut pas être autre chose que la méta­mor­phose du pou­voir-action. Les puis­sants ne peuvent en aucun cas s’émanciper de leur dépen­dance vis-à-vis des domi­nés.

Enfin, cette dépen­dance se tra­duit dans l’instabilité des puis­sants, dans la crise ten­dan­cielle du capi­tal. La fuite du capi­tal face au tra­vail- le rem­pla­ce­ment des tra­vailleurs par des machines ou sa conver­sion en capi­tal argent-place le capi­tal face à sa dépen­dance ultime vis-à-vis du tra­vail (autre­ment dit, sa capa­cité à trans­for­mer le faire de l’homme en tra­vail abs­trait, pro­duc­teur de valeur) sous la forme de la chute du taux de profit. Ce qui se mani­feste dans la crise, c’est la force de ce que nie le capi­tal, à savoir le pou­voir-action non subor­donné.

12. La révo­lu­tion est urgente mais incer­taine ; elle est une ques­tion sans réponse

Les théo­ries mar­xistes ortho­doxes ont voulu fonder la cer­ti­tude dans la révo­lu­tion, en fai­sant valoir que le déve­lop­pe­ment his­to­rique conduit inévi­ta­ble­ment à une société com­mu­niste. Cette ten­ta­tive était pro­fon­dé­ment erro­née : aucune cer­ti­tude ne peut s’inscrire dans la créa­tion d’une société qui s’auto-détermine. La cer­ti­tude ne peut se trou­ver que dans le camp de la domi­na­tion.

La cer­ti­tude se trouve dans l’homogénéisation du temps, dans la congé­la­tion du faire en être. L’autodétermination est par essence incer­taine. La mort des vieilles cer­ti­tudes est une libé­ra­tion.

De même, la révo­lu­tion ne peut pas se com­prendre comme une réponse, mais seule­ment comme une ques­tion, comme une recherche de l’accomplissement de la dignité. Preguntando cami­na­mos : de ques­tion en ques­tion nous nous frayons un chemin.

Références

  • T. W. Adorno : La Dialectique néga­tive
  • Ernst Bloch : Le Principe Espérance
  • Michel Foucault : Surveiller et Punir
  • John Holloway : “Teorîa vol­câ­nica”, Bajô el Volcan, p. 119-134
  • Georg Lukâcs : Histoire et Conscience de classe
  • Karl Marx : Manuscrits éco­no­mico-phi­lo­so­phiques de 1844
  • Karl Marx : Le Capital

John HOLLOWAY
* Paru dans la revue ContreTemps, numéro six, février 2003. Changer le monde sans prendre le pou­voir ? Nouveaux liber­taires, nou­veaux com­mu­nistes.

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