Dissolution du SPQ libre : Le difficile rapport des syndicats à l’action politique

par Philippe Boudreau

La relation des syndicalistes aux partis politiques n’a jamais été une affaire de tout repos et reste, encore de nos jours, un épineux aspect de la question plus large et non résolue du rapport entre les mouvements sociaux et les formes classiques de l’action politique.

Aux quatre coins du globe, les syndicats, en tant qu’organisations structurées et assez bien pourvues de moyens, ont été depuis leur apparition et jusqu’à récemment à l’avant-plan de l’action politique progressiste des couches populaires, fournissant notamment une bonne dose de cadres à des partis politiques identifiés au communisme, au socialisme ou à la social-démocratie. Ce fut le cas bien sûr en Europe de l’Ouest (ex. : le PC français, le Labour anglais ou le SPD allemand), en Amérique du Nord (avec le NPD), en Afrique du Sud (avec l’ANC) mais aussi, plus récemment, au Brésil (avec le PT).

Le Québec contemporain n’a pas échappé au phénomène. Jusqu’au début des années 1980, alors que le PQ était investi – peut-être à son corps défendant – des aspirations social-démocrates des classes populaires québécoises, l’implication de syndicalistes en son sein pouvait avoir un certain sens. L’action politique péquiste des Ernest Boudreau, Robert Dean, Michel Bourdon, Francine Lalonde, et autres Robert Burns était balisée par (et pouvait tenter de s’appuyer sur) la mobilisation d’un mouvement syndical et populaire jusque-là assez combatif, capable de défier dès que nécessaire ce jeune gouvernement prétendant avoir «un préjugé favorable aux travailleurs». Après la grave récession de 1981-1982, la répression et le mépris qu’ont déployés les politiciens péquistes pour disposer des conditions de travail des salariéEs du secteur public ont entraîné une saignée considérable dans les rangs du parti et ont modifié durablement la perception qu’en ont eue les syndiquÉes.

Les organisations syndicales avaient toujours eu une relation pour le moins ambigüe avec le PQ, mais depuis la tragique épreuve de force de 1982-1983, le fossé n’a jamais pu être comblé (sauf par la FTQ, qui lui est singulièrement restée fidèle). Une convergence d’intérêts entre le PQ et les centrales a pu être observée à partir de 1990, à la faveur de la flambée patriotique ayant suivi l’échec de Meech, mais ce rapprochement autour de l’horizon de la souveraineté s’inscrivait dans un calendrier dominé par l’échéance référendaire de juin 1995. Cette convergence se superposait à une redéfinition plus générale du paradigme au sein duquel œuvraient désormais les syndicats, dont l’action passait, pour paraphraser Jean-Marc Piotte, du combat au partenariat.

Le désir des syndicalistes de se lancer dans l’action partisane était alors encore très fort. La naissance du Bloc québécois en mobilisera plus d’un durant la très nationaliste décennie 1990. Au fil des ans, la CSN lui offrira Gilles Duceppe, Pierre-Paul Roy, Pierre Paquette et Yves Lessard, tandis que la FTQ se privera d’Osvaldo Nunez et, durant la décennie suivante, de Luc Desnoyers. Vivian Barbot, de la CSQ et de la Fédération des femmes  du Québec, renforcera elle aussi la composante syndicale du Bloc.

Lorsque comparée au sort que connaît le SPQ libre au sein du PQ, la composante syndicale bloquiste semble d’ailleurs en meilleure posture dans son parti, lequel n’a jamais, pour le moment, goûté à l’exercice du pouvoir. Mais les syndicalistes bloquistes ne sont pas tout à fait à l’abri de cette éventualité et des contradictions qu’elle pourrait générer… En novembre et décembre 2008, le Bloc soutenait la création d’un gouvernement de coalition formé du NPD et du PLC. Cet épisode, survenu à un moment où la polarisation et l’affrontement droite/gauche avaient atteint à Ottawa des sommets que seul le très rétrograde gouvernement conservateur pouvait provoquer, a amené le Bloc à faire un choix délicat entre d’une part la défense des idéaux démocratiques et progressistes (fussent-ils situés sur un terrain 100% canadien) et d’autre part la promesse de sa cantonner ad vitam aeternam sur les banquettes de l’opposition comme parti « qui est là seulement en attendant la souveraineté du Québec ».

En 2010, comment se pose la question de l’action progressiste partisane au Québec?

Les formes de l’action politique des syndicats sont variées : l’investissement dans les forums sociaux, le travail en coalitions, la mobilisation sur des enjeux impliquant de grands choix de société (droit à l’avortement, refus de la guerre, régulation du commerce international, etc.), la remise en question de la légitimité de tel projet  gouvernemental ou du programme de tel parti (ex.: campagne visant à empêcher la victoire de l’ADQ en 2003), etc. Ce sont toutes des interventions courantes et nécessaires des syndicats et des autres mouvements sociaux. Qu’en est-il de l’action plus proprement partisane?

Jusqu’au 14 mars dernier, certains pouvaient encore espérer changer le PQ « de l’intérieur » et, aidés des organisations syndicales et autres mouvements agissant  « de l’extérieur », lui faire faire progressivement un virage à gauche. Outre Marc Laviolette (ex-président de la CSN) et Pierre Dubuc (directeur de l’Aut’journal), le club SPQL compte ou a compté en son sein: Lorraine Richard (ex-présidente de la CSQ), Michel Parent (Président du syndicat des cols bleus de la Ville de Montréal), Alain Dion (ex-Président de feue la Fédération autonome du collégial), Jacques Beaumier (permanent du Syndicat de la fonction publique du Québec), Sylvain Martin (permanent des Travailleurs canadiens de l’automobile), etc. Leurs aspirations étaient peut-être bien intentionnées, mais quel bilan font-ils maintenant de ce que le PQ est devenu?

On peut penser que les syndicalistes du SPQ libre exercent une certaine influence au sein de leurs réseaux respectifs. De plus, jusqu’à ces dernières années, la présence au sein du PQ d’éléments associés au centre-gauche (Jean-Pierre Charbonneau, Camil Bouchard, Louise Harel, etc.) pouvait à une époque encourager un certain attentisme, voire un certain accommodement des centrales vis-à-vis de cette formation politique. Mais aujourd’hui, le peu qu’il reste de l’aile gauche du PQ est laminé et ostracisé. Certains viennent d’ailleurs de rendre public le fait que l’appui de leur syndicat au PQ se justifiait tant et aussi longtemps que ce parti acceptait l’existence, en son sein, du SPQ libre .

Le PQ a adopté ces derniers temps des positions qui heurtent de plein fouet les convictions et les intérêts du mouvement syndical. Par exemple, son chef Pauline Marois a trouvé « un peu élevées » les demandes syndicales du Front commun et, laissant entendre que l’État est pléthorique, a appelé au « dégraissage » de son secteur public. Lors du colloque des 13 et 14 mars, le parti a célébré l’enrichissement individuel et a jugé nuisible le rôle joué à cet égard par l’État-Providence.

De l’avis de plusieurs observateurs, ce réalignement traduit une intention péquiste de conquête d’une partie de l’électorat adéquiste en vue de s’assurer coûte que coûte un retour au pouvoir en 2012 ou 2013. Le silence du parti à propos de l’horizon de la souveraineté serait un élément-clé de cette stratégie mise de l’avant par la nouvelle direction du PQ.

En entrevue à Tout le monde en parle, en février dernier, Pauline Marois a défendu avec la plus grande fermeté une position étonnante sur la laïcité, en vertu de laquelle il était impératif que le crucifix continue de trôner à l’Assemblée nationale. À qui cette défense bec et ongles des symboles chrétiens s’adresse-t-elle, sinon à un électorat très traditionnel, attaché à une définition surannée de l’identité québécoise?

Il est légitime de constater aujourd’hui la grande distance qui sépare le Parti québécois des mouvements sociaux. De plus en plus, on peut douter sérieusement de l’enracinement des péquistes auprès des syndicats, des groupes communautaires, des organisations féministes, etc. La contre-performance enregistrée aux dernières élections municipales par Diane Lemieux (Union Montréal) et par l’équipe de Louise Harel (Vision Montréal) ravive les plus grandes interrogations sur les liens qui peuvent subsister aujourd’hui entre les organisateurs péquistes et des segments importants de la société civile. Dans cette ville, le score plus qu’honorable obtenu par Projet Montréal nous amène à nous demander si les forces vives des milieux communautaires et des réseaux urbains citoyens, dans la mesure où elles ont bien voulu participer à cet exercice démocratique en novembre 2008, ont jeté leur dévolu sur la jeune formation politique dirigée par Richard Bergeron.

Un peu partout, de nouvelles formations progressistes émergent et aspirent à donner un second souffle à l’action politique de gauche. Québec solidaire, Die Linke (en Allemagne) et le MAS (en Bolivie) sont des exemples de cette nouvelle génération de partis formés dans le sillage des forums sociaux, de l’altermondialisme et de la lutte contre le néolibéralisme. Ils comptent s’appuyer sur un nouveau type de rapports avec les mouvements sociaux, tirant les leçons des décennies antérieures marquées du sceau de pratiques partisanes fautives (instrumentalisation, dirigisme, sectarisme, langue de bois, culture militante ingrate, etc.).

Le mouvement syndical québécois reste méfiant (et avec raison…) à l’égard de la politique partisane. Plus spécifiquement, il affiche vis-à-vis de Québec solidaire un certain scepticisme, n’ayant pas été associé de près à la création de ce nouvel acteur politique. Seuls quelques secteurs bien précis de la CSN ont manifesté un intérêt : le Conseil central du Montréal métropolitain et la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec, dont les instances ont exprimé à diverses reprises leur appui à la constitution d’une alternative politique de gauche, en rupture avec les partis traditionnels et de droite (PQ, ADQ, PLQ). Depuis 2006, divers syndicalistes ont clairement exprimé leur engagement envers cette formation, comme Arthur Sandborn, Josée Vanasse, André Frappier et Serge Roy.

Appuyer un parti, fut-il neuf et résolument à gauche, ne saurait tenir lieu en soi de perspective générale de défense des intérêts des salariéEs ou de croissance du pouvoir des couches populaires. L’action sur le front partisan, bien que nécessaire, n’est qu’un axe parmi d’autres d’une stratégie globale contre le néolibéralisme, en vertu de laquelle l’offensive s’exprime dans la lutte et permet de réaliser, via le combat social, la jonction entre les différents mouvements sociaux. Malgré les risques inhérents et les revers possibles, il est impératif pour les mouvements sociaux de « se mettre au jeu » et d’affirmer clairement leur contribution à la transformation sociale. L’action politique classique est indispensable et les syndicats doivent s’engager sur ce terrain. La construction des alternatives au capitalisme requiert toutes sortes d’acteurs, pas seulement les partis politiques, et elle exige d’investir plusieurs lieux, pas seulement le terrain électoral. Mais chose certaine, les organisations syndicales ne doivent pas rester cantonnées à la marge.

Philippe Boudreau