Des inégalités croissantes

Mis en ligne le 24 janvier 2008

Loin d’être « tem­po­rai­res » comme l’avançait l’Institut éco­no­mi­que de Montréal (IEDM) dans une lettre publiée dans La Presse du 7 jan­vier, les dis­pa­ri­tés entre mana­gers et employé-es ten­dent plutôt à la per­ma­nence à mesure que s’impose une éco­no­mie « à deux vites­ses » par­ta­gée entre « gagnant-es » et « per­dant-es ». En effet, même si le volume total de la pro­duc­tion ne cesse de s’accroître au péril de notre envi­ron­ne­ment, les inéga­li­tés de rému­né­ra­tion se radi­ca­li­sent de plus en plus.


Par Eve-Lyne Couturier et Eric Martin
Chercheur-es, Institut de recher­che et d’informations socio-éco­no­mi­ques (IRIS)

D’après l’économiste en chef de l’IEDM, Marcel Boyer, l’inégalité de revenu doit être com­prise comme un méca­nisme d’émulation agis­sant comme moteur de l’innovation. Selon lui, les capi­tai­nes d’industrie doi­vent rece­voir comme inci­ta­tif à la créa­tion une part impor­tante de la richesse qu’ils contri­bue­raient à « créer ». Les « res­sour­ces humai­nes de base » doi­vent alors adap­ter leurs connais­san­ces tech­ni­ques à l’évolution de la pro­duc­tion afin d’harnacher à leur tour leur part du nou­veau flux finan­cier.

Il est pour­tant fal­la­cieux de pré­ten­dre que les inéga­li­tés ainsi créées se résor­bent avec le temps, comme si la valo­ri­sa­tion et l’accumulation de capi­tal pro­fi­taient en défi­ni­tive aux tra­vailleurs et tra­vailleu­ses. Au contraire, la classe des mana­gers de la pro­duc­tion acca­pare une part crois­sante de la valeur « créée » par des sala­rié-es en situa­tion de plus en plus pré­caire.

Force est de consta­ter, à l’instar de l’IEDM, que le nombre net d’emplois créés depuis 1982 est impres­sion­nant. En effet, en 25 ans, le Canada a aug­menté sa force de tra­vail de 5,2 mil­lions de per­son­nes. Or, ce que ne dit pas l’IEDM, c’est que la popu­la­tion active du pays a aug­menté quant à elle de 5,8 mil­lions de per­son­nes, ce qui laisse un manque à gagner de 600 000 emplois. La situa­tion res­sem­ble tout au mieux à un équi­li­bre pré­caire plutôt qu’à une crois­sance réelle des emplois. Il fau­drait aussi se deman­der à quel type d’emploi font réfé­rence ces quan­ti­tés. S’agit-il d’emploi dans le sec­teur ter­tiaire, où le tra­vail est sou­vent peu rému­néré, les horai­res dif­fi­ci­les et par­fois insta­bles, la syn­di­ca­li­sa­tion quasi absente et les emplois per­ma­nents, rares ?

Du même souf­fle, l’IEDM sou­tient que « la rému­né­ra­tion du tra­vail a aug­menté en termes réels de 87,4 % en 25 ans. ». Mais qu’en est-il des pro­fits des com­pa­gnies cana­dien­nes ? Nos col­lè­gues de la Chaire d’études socio-éco­no­mi­ques de l’UQAM ont démon­tré que ceux-ci ont aug­menté de 221,3 % entre 1984 et 2004, soit seule­ment en 20 ans. Quant à l’augmentation de la masse sala­riale, elle n’a pro­fité qu’à une partie de la popu­la­tion : celle qui gagne déjà un salaire plu­sieurs fois supé­rieur à la moyenne cana­dienne.

En effet, un gra­phi­que de nos homo­lo­gues du Centre cana­dien des poli­ti­ques alter­na­ti­ves (CCPA) montre qu’alors que le salaire moyen, en tenant compte de l’inflation, a connu une aug­men­ta­tion de 18 % entre 1998 et 2006, celui des 100 PDG les plus riches a connu un bond de 146 % . Ainsi, la part de la rému­né­ra­tion dans le PIB a beau demeu­rer rela­ti­ve­ment stable, cela n’empêche pas que le phé­no­mène de sala­ri­sa­tion des diri­geants draine vers le sommet de la pyra­mide hié­rar­chi­que une part crois­sante de la valeur pro­duite.

On objec­tera que la finan­cia­ri­sa­tion des fonds de retraite des grands syn­di­cats fait en sorte que tous les tra­vailleurs béné­fi­cient à terme de divi­den­des plus grands. Pourtant, le contrôle de ces fonds ne revient pas aux petits action­nai­res De plus, on ne sau­rait dire qu’ils en tirent un revenu immé­diat, puisqu’il s’agit d’abord inves­tis­se­ments en vue de la retraite. Même s’ils en tirent quel­que béné­fice à court ou moyen terme, ceux-ci ne sont pas du tout du même ordre de gran­deur que les salai­res des chefs d’entreprise. En effet, l’inégalité est crois­sante entre ces types de revenu.

Soulignons aussi que les actifs sont, dans la société, répar­tis encore plus inéqui­ta­ble­ment que les reve­nus. Donc, tout par­tage de revenu réa­lisé sur la base des actifs (par exem­ple les pro­fits des com­pa­gnies répar­tis selon les actions pos­sé­dées) ne fera qu’accroître les inéga­li­tés. Et ce peu importe la « forte » pro­por­tion de la popu­la­tion qui a un petit pécule en bourse ou dans un fond de retraite.

Les tra­vailleurs et tra­vailleu­ses atten­dront long­temps avant de voir les inéga­li­tés entre leurs reve­nus et ceux des mana­gers se résor­ber. Il n’existe en effet aucun méca­nisme de cor­rec­tion natu­relle des inéqui­tés géné­rées par le sys­tème actuel. C’est au contraire à tra­vers les méca­nis­mes de l’impôt et des pro­gram­mes sociaux que les inéga­li­tés géné­rées par le marché s’étaient le plus ame­nui­sées.

L’interventionnisme key­né­sien des trente glo­rieu­ses (1950-1980) est aussi res­pon­sa­ble de la plus grande période de crois­sance éco­no­mi­que du der­nier siècle. Sa redis­tri­bu­tion plus équi­ta­ble permit d’atténuer la pola­ri­sa­tion de classe entre riches et pau­vres. À l’opposé, l’IEDM pré­co­nise un sys­tème de primes accor­dées aux mana­gers habi­les à tirer avan­tage d’une com­pé­ti­ti­vité éco­no­mi­que basée sur le contrôle de la pro­priété intel­lec­tuelle et de la spé­cu­la­tion des titres. Les tra­vailleurs et tra­vailleu­ses des sec­teurs de haute tech­no­lo­gie qui accè­dent, à tra­vers une for­ma­tion à carac­tère stric­te­ment ins­tru­men­tal, à des emplois dans les sec­teurs « chauds » de la pro­duc­tion peu­vent espé­rer tirer – pour un temps – des reve­nus rela­ti­ve­ment élevés… avant de devoir se recy­cler.

Le résul­tat de la crois­sance éco­no­mi­que actuelle n’est pas d’augmenter la pros­pé­rité pour tous et toutes et de cor­ri­ger les inéga­li­tés socia­les géné­rées par le marché, mais bien d’enrichir la poi­gnée de « gagnant-es » qui savent le mieux manier les règles du jeu dar­wi­niste de l’économie finan­cia­ri­sée. Une crois­sance illi­mi­tée, sans retom­bées socia­les posi­ti­ves, mais aux retom­bées envi­ron­ne­men­ta­les extrê­me­ment inquié­tan­tes.

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