Ce n’est pas la faute des baby-boomers

Le journal de Montréal publiait récemment, histoire de meubler le mois de janvier et de continuer de semer la zizanie dans la société québécoise, un sondage sur le fossé entre les générations. Conclusion: les jeunes sont des paresseux ignares et les « boomers » sont responsable de leur avoir légué un État bureaucratisé-endetté et un environnement pollué. Le tout appuyé de savantes analyses des « politicologues » Christian Dufour, Jean-Herman Guay et l’un des astrologues de Léger Marketing. Voyage dans le monde du prêt-à-penser.

L’analyse des « politcologues » vedettes consultés pêche par ce qu’on appelle en jargon théorique du « subjectivisme », c’est-à-dire qu’elle accrédite l’idée selon laquelle les boomers seraient personnellement et subjectivement responsables des problèmes inhérents au mode de production économique (destruction de l’environnement, crise des finances publiques et de l’État moderne). Or, il n’en est rien.

Plutôt que d’analyser le problème en termes de « rupture générationnelle » (et ainsi blâmer-à tort- toute une catégorie de population sur la base de son seul âge) il faudrait étudier l’évolution des rapports économiques, le rôle des classes dirigeantes et celui du discours dominant. On s’aperçoit alors que blâmer tour à tour les jeunes ou les boomers laisse dans l’ombre deux questions fondamentales:
1) L’État québécois est-il réellement inefficace et trop endetté?
2) Faut-il blâmer les individus d’un certain âge ou plutôt la façon dont sont organisés l’économie et les rapports de production?

Une perception déformée

La dette et la prétendue « inefficacité de l’État » ne sont devenus des « problèmes » dans l’espace public que depuis peu. Objectivement, l’État Québécois est moins endetté que son voisin américain, et l’est à peu près autant que la majorité des pays de L’OCDE. Quant à son inefficacité, il faudrait savoir quels indicateurs nous disent que l’État québécois est « lourd ». Si l’on se fie à la mortalité infantile (santé), les USA traînent loin derrière (par exemple).

Il faut plutôt chercher du côté d’une campagne de discrédit de l’État lancée par des groupes d’intérêts proche des corporations (Institut Fraser, Institut économique de Montréal, Conseil du Patronat, etc.) et reprise par quelques ténors de l’opinion ou politiciens pour trouver la source de la mauvaise perception résultant du martèlement constant de ces clichés sans ancrage objectif.

D’autre part, on oublie que la majeure partie des baby-boomers ne contrôlaient pas à son époque la production économique ou la législation environnementale, ce qui était plutôt le fait d’une élite restreinte. Effectivement, cette élite, pour répondre à des impératifs de création de valeur, a favorisé des politiques environnementales trop molles, et elle peut-être pointée du doigt pour la pollution qu’elle a toléré afin d’augmenter ses marges de bénéfices.

Il faudrait aussi chercher à savoir jusqu’où cette élite était elle-même sommée de répondre aux « exigences » des marchés considérés- a tort- comme « autorégulés ». Un manager qui licencie des milliers d’employés, encore aujourd’hui, ne le fait sans doute pas de gaieté de coeur, mais sous le coup de la « nécéssité » de maintenir un certain retour sur investissement. L’élite elle-même est donc soumise au mode de production, de la même façon que la majeure partie de la population, les salariés, ne peuvent que s’inscrire sans trop la contester dans la hiérarchie économique.

Un problème d’organisation

Une fois que l’on écrème le discours pessimiste sur l’État et la dette, qui vise plus à accréditer le projet politique de rompre avec le keynésianisme caractéristique des « trente glorieuses » qu’à décrire les problèmes de notre société, on reste aux prises avec la question suivante: faut-il blâmer les générations précédentes ou faut-il plutôt constater que, lorsque les générations changent, le modèle d’organisation économique, lui, ne change pas?

L’analyse politique critique doit choisir la deuxième route et reconnaître que les relations sociales de production sont organisées de telle sorte que l’accumulation et la croissance économiques, posées comme première finalité de la société, en viennent à se subordonner l’état et la législation (ce qui explique la faiblesse des lois environnementales). Elles guident aussi une conception austère de la fiscalité qui explique l’amaigrissement des finances publiques, l’endettement croissant et, surtout, la volonté d’en finir avec l’interventionnisme étatique dans l’économie.

Jusqu’ici, l’économie était organisée tout autrement: soumise à l’Intervention de l’état, orientée en fonction d’une certaine justice redistributive minimale, elle restait encadrée politiquement. Une certaine élite, de plus en plus petite mais de plus en plus fortunée, et de plus en plus formée de « jeunes loups », trouve son compte dans la défense du projet de dérégulation de l’économie qui veut en finir avec cet assujettissement de l’économie au socio-politique. La majeure partie de la population, jeunes et vieux, se voit renvoyée dans la précarité d’emploi à mesure que fond la classe moyenne. Les vieux voient augmenter l’âge de la retraite et voient fondre leurs économies placées en bourse par des fonds qu’ils ne contrôlent pas. Les jeunes sont ballottés dans un marché de l’emploi extrêmement instable et contraints une formation continue de nature instrumentale, sorte de recyclage infini de soi comme instrument de production.

L’organisation des rapports économiques est en mutation. L’économie s’émancipe des contrôles politiques, et cela ne sera pas pour le bénéfice du plus grand nombre. On ne saurait blâmer les boomers au plan subjectif, sauf peut-être pour les révoltes soixante-huitardes et la lutte référendaire qui n’ont pas sû enrayer cette mutation; trop peu, trop tard, sans doute.

On ne saurait cependant les rendre responsables en bloc d’une situation attribuable à une conjoncture économique internationale liée à l’évolution historique des rapports de production et à l’action de certaines classes chargées de la coordination de la production. Le sondage, à cet égard, ne révèle que les préjugés répandus sous l’influence de la campagne de dénigrement des services publics menée par les groupes en faveur de la dérégulation des marchés. La véritable analyse critique, elle, au lieu de faire dans l’âgisme et les clichés faciles, se doit de remettre en contexte l’état des rapports sociaux et économiques, de même que les relations de pouvoir qui les caractérisent.

Ce n’est pas la faute « aux »(sic) boomers

En somme: ce n’est pas « la faute aux boomers ». Seraient-ils tous passés dans l’autre monde que nous aurions, encore et toujours, des problèmes de pollution qui empirent, et un problème avec les finances publiques. Cela tient à l’évolution orientée du capitalisme par les classes possédantes, et certainement pas à l’action d’une génération où l’on trouve des gens de toutes conditions, dont d’honnêtes travailleurs qu’il est pour le moins facile de pointer comme coupables.

Eric Martin
Chercheur à L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)
Membre du Collectif
Doctorant en pensée politique, Université d’Ottawa
ERIC.MARTIN@uottawa.ca