Ce n’est pas la faute des baby-boomers

Mis en ligne le 27 janvier 2008

Le jour­nal de Montréal publiait récem­ment, his­toire de meu­bler le mois de jan­vier et de conti­nuer de semer la ziza­nie dans la société qué­bé­coise, un son­dage sur le fossé entre les géné­ra­tions. Conclusion : les jeunes sont des pares­seux ignares et les « boo­mers » sont res­pon­sable de leur avoir légué un État bureau­cra­tisé-endetté et un envi­ron­ne­ment pollué. Le tout appuyé de savantes ana­lyses des « poli­ti­co­logues » Christian Dufour, Jean-Herman Guay et l’un des astro­logues de Léger Marketing. Voyage dans le monde du prêt-à-penser.

L’analyse des « polit­co­logues » vedettes consul­tés pêche par ce qu’on appelle en jargon théo­rique du « sub­jec­ti­visme », c’est-à-dire qu’elle accré­dite l’idée selon laquelle les boo­mers seraient per­son­nel­le­ment et sub­jec­ti­ve­ment res­pon­sables des pro­blèmes inhé­rents au mode de pro­duc­tion éco­no­mique (des­truc­tion de l’environnement, crise des finances publiques et de l’État moderne). Or, il n’en est rien.

Plutôt que d’analyser le pro­blème en termes de « rup­ture géné­ra­tion­nelle » (et ainsi blâmer-à tort- toute une caté­go­rie de popu­la­tion sur la base de son seul âge) il fau­drait étu­dier l’évolution des rap­ports éco­no­miques, le rôle des classes diri­geantes et celui du dis­cours domi­nant. On s’aperçoit alors que blâmer tour à tour les jeunes ou les boo­mers laisse dans l’ombre deux ques­tions fon­da­men­tales :
1) L’État qué­bé­cois est-il réel­le­ment inef­fi­cace et trop endetté ?
2) Faut-il blâmer les indi­vi­dus d’un cer­tain âge ou plutôt la façon dont sont orga­ni­sés l’économie et les rap­ports de pro­duc­tion ?

Une per­cep­tion défor­mée

La dette et la pré­ten­due « inef­fi­ca­cité de l’État » ne sont deve­nus des « pro­blèmes » dans l’espace public que depuis peu. Objectivement, l’État Québécois est moins endetté que son voisin amé­ri­cain, et l’est à peu près autant que la majo­rité des pays de L’OCDE. Quant à son inef­fi­ca­cité, il fau­drait savoir quels indi­ca­teurs nous disent que l’État qué­bé­cois est « lourd ». Si l’on se fie à la mor­ta­lité infan­tile (santé), les USA traînent loin der­rière (par exemple).

Il faut plutôt cher­cher du côté d’une cam­pagne de dis­cré­dit de l’État lancée par des groupes d’intérêts proche des cor­po­ra­tions (Institut Fraser, Institut éco­no­mique de Montréal, Conseil du Patronat, etc.) et reprise par quelques ténors de l’opinion ou poli­ti­ciens pour trou­ver la source de la mau­vaise per­cep­tion résul­tant du mar­tè­le­ment constant de ces cli­chés sans ancrage objec­tif.

D’autre part, on oublie que la majeure partie des baby-boo­mers ne contrô­laient pas à son époque la pro­duc­tion éco­no­mique ou la légis­la­tion envi­ron­ne­men­tale, ce qui était plutôt le fait d’une élite res­treinte. Effectivement, cette élite, pour répondre à des impé­ra­tifs de créa­tion de valeur, a favo­risé des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales trop molles, et elle peut-être poin­tée du doigt pour la pol­lu­tion qu’elle a toléré afin d’augmenter ses marges de béné­fices.

Il fau­drait aussi cher­cher à savoir jusqu’où cette élite était elle-même sommée de répondre aux « exi­gences » des mar­chés consi­dé­rés- a tort- comme « auto­ré­gu­lés ». Un mana­ger qui licen­cie des mil­liers d’employés, encore aujourd’hui, ne le fait sans doute pas de gaieté de coeur, mais sous le coup de la « nécés­sité » de main­te­nir un cer­tain retour sur inves­tis­se­ment. L’élite elle-même est donc sou­mise au mode de pro­duc­tion, de la même façon que la majeure partie de la popu­la­tion, les sala­riés, ne peuvent que s’inscrire sans trop la contes­ter dans la hié­rar­chie éco­no­mique.

Un pro­blème d’organisation

Une fois que l’on écrème le dis­cours pes­si­miste sur l’État et la dette, qui vise plus à accré­di­ter le projet poli­tique de rompre avec le key­né­sia­nisme carac­té­ris­tique des « trente glo­rieuses » qu’à décrire les pro­blèmes de notre société, on reste aux prises avec la ques­tion sui­vante : faut-il blâmer les géné­ra­tions pré­cé­dentes ou faut-il plutôt consta­ter que, lorsque les géné­ra­tions changent, le modèle d’organisation éco­no­mique, lui, ne change pas ?

L’analyse poli­tique cri­tique doit choi­sir la deuxième route et recon­naître que les rela­tions sociales de pro­duc­tion sont orga­ni­sées de telle sorte que l’accumulation et la crois­sance éco­no­miques, posées comme pre­mière fina­lité de la société, en viennent à se subor­don­ner l’état et la légis­la­tion (ce qui explique la fai­blesse des lois envi­ron­ne­men­tales). Elles guident aussi une concep­tion aus­tère de la fis­ca­lité qui explique l’amaigrissement des finances publiques, l’endettement crois­sant et, sur­tout, la volonté d’en finir avec l’interventionnisme éta­tique dans l’économie.

Jusqu’ici, l’économie était orga­ni­sée tout autre­ment : sou­mise à l’Intervention de l’état, orien­tée en fonc­tion d’une cer­taine jus­tice redis­tri­bu­tive mini­male, elle res­tait enca­drée poli­ti­que­ment. Une cer­taine élite, de plus en plus petite mais de plus en plus for­tu­née, et de plus en plus formée de « jeunes loups », trouve son compte dans la défense du projet de déré­gu­la­tion de l’économie qui veut en finir avec cet assu­jet­tis­se­ment de l’économie au socio-poli­tique. La majeure partie de la popu­la­tion, jeunes et vieux, se voit ren­voyée dans la pré­ca­rité d’emploi à mesure que fond la classe moyenne. Les vieux voient aug­men­ter l’âge de la retraite et voient fondre leurs éco­no­mies pla­cées en bourse par des fonds qu’ils ne contrôlent pas. Les jeunes sont bal­lot­tés dans un marché de l’emploi extrê­me­ment instable et contraints une for­ma­tion conti­nue de nature ins­tru­men­tale, sorte de recy­clage infini de soi comme ins­tru­ment de pro­duc­tion.

L’organisation des rap­ports éco­no­miques est en muta­tion. L’économie s’émancipe des contrôles poli­tiques, et cela ne sera pas pour le béné­fice du plus grand nombre. On ne sau­rait blâmer les boo­mers au plan sub­jec­tif, sauf peut-être pour les révoltes soixante-hui­tardes et la lutte réfé­ren­daire qui n’ont pas sû enrayer cette muta­tion ; trop peu, trop tard, sans doute.

On ne sau­rait cepen­dant les rendre res­pon­sables en bloc d’une situa­tion attri­buable à une conjonc­ture éco­no­mique inter­na­tio­nale liée à l’évolution his­to­rique des rap­ports de pro­duc­tion et à l’action de cer­taines classes char­gées de la coor­di­na­tion de la pro­duc­tion. Le son­dage, à cet égard, ne révèle que les pré­ju­gés répan­dus sous l’influence de la cam­pagne de déni­gre­ment des ser­vices publics menée par les groupes en faveur de la déré­gu­la­tion des mar­chés. La véri­table ana­lyse cri­tique, elle, au lieu de faire dans l’âgisme et les cli­chés faciles, se doit de remettre en contexte l’état des rap­ports sociaux et éco­no­miques, de même que les rela­tions de pou­voir qui les carac­té­risent.

Ce n’est pas la faute « aux »(sic) boo­mers

En somme : ce n’est pas « la faute aux boo­mers ». Seraient-ils tous passés dans l’autre monde que nous aurions, encore et tou­jours, des pro­blèmes de pol­lu­tion qui empirent, et un pro­blème avec les finances publiques. Cela tient à l’évolution orien­tée du capi­ta­lisme par les classes pos­sé­dantes, et cer­tai­ne­ment pas à l’action d’une géné­ra­tion où l’on trouve des gens de toutes condi­tions, dont d’honnêtes tra­vailleurs qu’il est pour le moins facile de poin­ter comme cou­pables.

Eric Martin
Chercheur à L’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS)
Membre du Collectif
Doctorant en pensée poli­tique, Université d’Ottawa
ERIC.​MARTIN@​uottawa.​ca

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