L’université populaire des NCS

Derrière l’ubérisation Avec Philippe de Grosbois et Laurence Audette-Lagueux

Axe 2 – La révolution numérique et les enjeux pour les 99 %

Par Mis en ligne le 02 octobre 2019

Tout d’abord, Philippe De Grosbois émet une mise en garde : dans l’expression « l’économie du par­tage », « par­tage » est un terme frau­du­leux. Il fau­drait parler d’économie, voire de capi­ta­lisme de plate-forme. Il faut lutter contre le fata­lisme. Philippe rap­pelle que les appli­ca­tions telles qu’Uber et Airbnb ne sont pas gérées et géné­rées d’elles-mêmes ; des humains sont der­rière et elles sont issues de rap­ports sociaux.

Qui est der­rière ?

Les créa­teurs des appli­ca­tions adhèrent à « l’idéologie cali­for­nienne » née en Californie durant les années 1990 et dans le contexte de la crise du for­disme. Cette idéo­lo­gie défend des valeurs entre­pre­neu­riales, favo­rise le tra­vail auto­nome (et la pré­ca­rité qui vient avec). Les sala­rié-e-s deviennent de « petits entre­pre­neurs ». S’inspirant des hip­pies, ils veulent refon­der la com­mu­nauté sur leurs bases. Ils voient dans Internet un outil cen­tral pou­vant être un véri­table marché libre de toute entrave. Certains sont empreints de dar­wi­nisme social (les meilleurs sur­vivent, les autres sont éli­mi­nés) et adhèrent à la pensée liber­ta­rienne. Ils visent à court-cir­cui­ter l’État ou les mar­chés éta­blis. Ils se pré­sentent comme des rebelles. Ils sont par­ti­cu­liè­re­ment pré­sents dans le sec­teur des ser­vices.

Code is law

Le code infor­ma­tique de ces appli­ca­tions est une créa­tion humaine qui peut tra­duire dans ses fonc­tions les valeurs de ses créa­teurs :

– la flexi­bi­lité : on exige des « sala­rié-e-s » une dis­po­ni­bi­lité per­ma­nente et les salaires peuvent varier ;

– l’évaluation : elle est intru­sive et per­ma­nente ;

– le contour­ne­ment des règles : comme on le voit avec Uber par rap­port à la règle­men­ta­tion de l’industrie du taxi, ou Airbnb par rap­port aux règles du loge­ment loca­tif ou de l’aménagement urbain.

Pour Laurence Audette-Lagueux, l’ubérisation est la « mise en lien rapide via une pla­te­forme ». Il y a retrait des inter­mé­diaires clas­siques et la loi de l’offre et de la demande est très pré­sente. À l’opposé, l’économie col­la­bo­ra­tive (plutôt qu’économie du par­tage) regroupe un ensemble de modèles, axés sur un fonc­tion­ne­ment hori­zon­tal. Elle repose sur cinq piliers : la consom­ma­tion, la finance, la fabri­ca­tion décen­tra­li­sée (fablab), la gou­ver­nance (qui prend les déci­sions et com­ment sont gérées les don­nées per­son­nelles) et l’éducation.

L’organisme et maga­zine Protégez-vous réper­to­rie 290 entre­prises en éco­no­mie col­la­bo­ra­tive dont 90 % sont à but non lucra­tif (OBNL). Cela pose la ques­tion de l’avenir du tra­vail, lequel reste sou­vent auto­nome. Il y a plu­sieurs ini­tia­tives en cours : FairBnB (loca­tion à court terme), Lasmart (coopé­ra­tive de tra­vail pour regrou­per des tra­vailleurs auto­nomes et dimi­nuer leurs charges sociales), Inspiral (outils de gou­ver­nance par­ta­gée).

Il faut explo­rer davan­tage des ave­nues alter­na­tives, notam­ment la trans­for­ma­tion et la créa­tion de coopé­ra­tives, la syn­di­ca­li­sa­tion, l’encadrement légal (notam­ment sur le plan de la fis­ca­lité) et la muni­ci­pa­li­sa­tion.

Synthèse de Benoît Lacoursière[1]

Notes

  1. Philippe de Grosbois est pro­fes­seur de socio­lo­gie au cégep Ahuntsic et est membre du comité de rédac­tion d’À bâbord!. Laurence Audette-Lagueux est cher­cheuse à FACiL. Benoît Lacoursière est pro­fes­seur de science poli­tique au cégep de Maisonneuve.


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