Notes de lecture

Ludovic Lamant, Squatter le pouvoir. Les mairies rebelles d’Espagne, Montréal, Lux, 2016

Par Mis en ligne le 03 octobre 2019

À l’heure de l’essoufflement du cycle pro­gres­siste en Amérique latine et de l’échec de Syriza en Grèce, la gauche radi­cale à tra­vers le monde est à la recherche d’une source d’inspiration, d’un modèle per­met­tant d’éclairer la voie de l’action poli­tique éman­ci­pa­trice. Si des figures « socia­listes » popu­laires comme Bernie Sanders, Jeremy Corbyn et Jean-Luc Mélenchon servent par­fois d’exemples, c’est du côté des mai­ries rebelles d’Espagne que le jour­na­liste fran­çais Ludovic Lamant nous invite à regar­der pour décou­vrir l’une des expé­ri­men­ta­tions poli­tiques les plus inno­vantes du XXIe siècle. Suite au mou­ve­ment du 15-M (qui débuta le 15 mai 2011 avec l’occupation mas­sive de la Puerta del Sol à Madrid), le récit offi­ciel veut que cette grande contes­ta­tion popu­laire se soit rapi­de­ment essouf­flée pour ensuite lais­ser place à l’ascension ful­gu­rante du nou­veau parti Podemos. Or, au-delà du succès ini­tial de cette for­ma­tion poli­tique et de son leader cha­ris­ma­tique Pablo Iglesias, Lamant sou­ligne que l’héritage du 15-M repré­sente beau­coup plus qu’un trem­plin élec­to­ral pour un parti à l’échelle natio­nale.

Depuis 2011, […] ma convic­tion s’est raf­fer­mie : l’hypothèse muni­ci­pale, telle qu’elle s’élabore depuis 2014, est l’une des plus puis­santes. Elle est aussi la plus riche d’enseignements, pour les gauches en France et ailleurs. C’est là, à l’échelle des mai­ries du chan­ge­ment comme elles ont cou­tume de s’appeler, qu’un nouvel ima­gi­naire poli­tique se forge. C’est là, aussi, que de jeunes citoyens dégoû­tés par la poli­tique tra­di­tion­nelle reprennent goût aux dis­cus­sions « en commun » et que la « défiance » à l’encontre de la démo­cra­tie semble se résor­ber. C’est là, enfin, que des batailles contre les pou­voirs éta­blis, des banques aux mul­ti­na­tio­nales de l’énergie, sont en passe d’être gagnées. Si l’on veut com­prendre l’originalité du labo­ra­toire espa­gnol, il est urgent de sortir d’un récit trop linéaire centré sur l’irruption de Podemos et de docu­men­ter ce nou­veau muni­ci­pa­lisme encore méconnu hors d’Espagne (p. 22-23).

À tra­vers un récit à la fois ins­truc­tif, inti­miste et non linéaire, Lamant brosse un por­trait riche et com­plexe de cette nou­velle constel­la­tion qui prit nais­sance en juin 2014. Tout débuta lorsque Ada Colau, ex-porte-parole éner­gique de la Plateforme contre les expul­sions immo­bi­lières (PAH), lança le mani­feste Guanyem Barcelona en invi­tant les mou­ve­ments sociaux, asso­cia­tions et partis poli­tiques de gauche à consti­tuer une pla­te­forme citoyenne pour prendre d’assaut la mairie lors des pro­chaines élec­tions muni­ci­pales. Un an plus tard, non seule­ment elle réus­sit son pari en deve­nant mai­resse de Barcelone, mais sa stra­té­gie de « confluence citoyenne » se dif­fusa comme une traî­née de poudre, en per­met­tant aux pla­te­formes muni­ci­pa­listes de s’emparer de nom­breuses mai­ries dont les plus notables sont celles de Madrid, Cadix, La Corogne, Saragosse et Valence. Si la crise éco­no­mique et sociale qui sévit en Espagne depuis 2008 consti­tue un contexte favo­rable, les mou­ve­ments sociaux et la gauche poli­tique n’avaient jamais encore réussi à tra­duire l’indignation en chan­ge­ment poli­tique, c’est-à-dire à passer du stade du « pro­ces­sus des­ti­tuant (de pro­tes­ta­tions sociales et de dénon­cia­tion) à un pro­ces­sus consti­tuant (visant à occu­per les ins­ti­tu­tions) » (p. 42). Comment expli­quer alors ce sur­saut démo­cra­tique à l’échelle muni­ci­pale ?

Lamant appelle cette stra­té­gie ori­gi­nale « l’art de confluer », c’est-à-dire un pro­ces­sus com­plexe « où l’on inven­tait, au-delà des slo­gans, une autre manière de faire de la poli­tique : un patient tra­vail de bras­sage des gauches croi­sant des acteurs des mou­ve­ments sociaux, des acti­vistes du 15-M, mais aussi des mili­tants des “vieux” partis » (p. 60). Il ne s’agit pas pour autant d’un « bouillon de sigles », c’est-à-dire d’alliances pure­ment élec­to­ra­listes négo­ciées entre appa­reils de partis. Il s’agit plutôt de dépas­ser les cli­vages habi­tuels entre partis, syn­di­cats, mou­ve­ments sociaux et « simples citoyens », en ras­sem­blant une plu­ra­lité d’acteurs autour d’une pla­te­forme élec­to­rale com­mune, à la fois radi­cale, inclu­sive et cen­trée sur des objec­tifs concrets. Des pro­jets poli­tiques adap­tés à chaque ville étaient éla­bo­rés par des réunions par­ti­ci­pa­tives de voi­sins, des assem­blées popu­laires de quar­tier, des équipes tech­niques et des outils numé­riques afin de faire par­ti­ci­per des mil­liers de per­sonnes à la prise de déci­sion, repre­nant ainsi l’esprit du « mou­ve­ment des places » dans l’arène poli­tique.

Une fois que les pla­te­formes locales furent adop­tées, il fal­lait encore sélec­tion­ner des can­di­da­tures citoyennes et popu­laires pour les porter. « C’est ici qu’intervient un autre ingré­dient clé des confluences : des pri­maires, orga­ni­sées sur Internet, ouvertes à n’importe quel élec­teur. Là encore, chaque ville s’est prise à sa façon » (p. 65). Or, ce pro­ces­sus de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et directe élar­gie se com­bine sou­vent à un fort lea­der­ship et à une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace, comme en témoignent les figures d’Ada Colau à Barcelone ou encore celle de Manuela Carmena, l’ex-juge anti­fran­quiste de 70 ans qui gagna la mairie de Madrid en 2015. Comme le sou­ligne Lamant, « c’est l’une des contra­dic­tions de la plu­part des confluences, qu’elles n’ont tou­jours pas réso­lues une fois au pou­voir : l’extrême per­son­na­li­sa­tion de ces struc­tures qui se pré­tendent hori­zon­tales » (p. 63). Comment peut-on conci­lier cette ten­dance à la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir dans les mains des « vedettes », puis l’impératif démo­cra­tique des assem­blées popu­laires, l’horizontalité orga­ni­sa­tion­nelle et la pré­somp­tion de la capa­cité de « n’importe qui » à pou­voir gou­ver­ner ?

C’est alors que Lamant met en relief les « tech­niques de pro­fa­na­tion », c’est-à-dire des garde-fous démo­cra­tiques et inno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles pour éviter la concen­tra­tion du pou­voir. « Toutes les nou­velles mai­ries ont tenté d’élaborer des règles et des méca­nismes pour ne pas perdre leur âme dès la prise du pou­voir. Avec des for­tunes diverses, elles ont tenté de pro­fa­ner l’institution, c’est-à-dire, pour reprendre les mots de Giorgio Agamben, de désac­ti­ver les dis­po­si­tifs du pou­voir et les res­ti­tuer à l’usage commun » (p. 118). Quelques exemples ? Plafonnement du salaire des élu-e-s, publi­ca­tion en ligne de leur agenda per­son­nel, limi­ta­tion à deux man­dats consé­cu­tifs, trans­pa­rence com­plète sur les allo­ca­tions de dépenses et les déci­sions prises, etc. Autant d’idées ras­sem­blées dans un « code d’éthique », éla­boré soi­gneu­se­ment par chaque pla­te­forme citoyenne locale, que chaque can­di­da­ture doit s’engager à res­pec­ter pour faire partie de la liste élec­to­rale. L’idée est que chaque per­sonne vou­lant accé­der à une charge publique soit res­pon­sable, rede­vable et révo­cable à tout moment. Ada Colau insiste : « Virez-nous si nous ne fai­sons pas ce que nous avons dit que nous ferions », manière d’actualiser le slogan des luttes zapa­tistes des années 1990, « gou­ver­ner en obéis­sant » (p. 34).

Ces codes d’éthique s’accompagnent d’engagement à déve­lop­per une foule d’outils de trans­pa­rence, des pla­te­formes col­la­bo­ra­tives, ainsi que des dis­po­si­tifs de démo­cra­tie directe et par­ti­ci­pa­tive. Par exemple, sur le site Web Decide Madrid, « n’importe quel citoyen est libre de dépo­ser une pro­po­si­tion liée à l’avenir de la capi­tale. Et si 50 000 habi­tants (soit 2 % des Madrilènes de plus de 16 ans) valident le projet – il suffit de cli­quer pour approu­ver – un réfé­ren­dum local doit être orga­nisé » (p. 120). On peut éga­le­ment penser à des assem­blées publiques fré­quentes où la mai­resse peut « gou­ver­ner en écou­tant », ou encore à des ren­contres ciblées avec des groupes vul­né­rables et mar­gi­na­li­sés, ou encore des bud­gets par­ti­ci­pa­tifs. Il peut éga­le­ment y avoir des forums de par­ti­ci­pa­tion à l’échelle des dis­tricts, ou encore des VoVes, sorte de porte-paroles de quar­tier qui peuvent porter les reven­di­ca­tions locales vers les plus hautes ins­tances du conseil muni­ci­pal. « La stra­té­gie du nou­veau muni­ci­pa­lisme espa­gnol se des­sine : forger des outils de par­ti­ci­pa­tion […] pour dépas­ser […] une démo­cra­tie repré­sen­ta­tive à bout de souffle. À ce stade, c’est sans doute encore loin d’être suf­fi­sant. Patience : on saura si ces méca­nismes fonc­tionnent le jour où les mou­ve­ments sociaux s’en empa­re­ront et bous­cu­le­ront les mai­ries en place » (p. 129).

Évidemment, le muni­ci­pa­lisme « réel­le­ment exis­tant » est encore très éloi­gné de cette pro­messe d’émancipation géné­rale, car les mai­ries du chan­ge­ment doivent fonc­tion­ner dans un sys­tème où la majo­rité des pou­voirs ne sont pas à leur dis­po­si­tion. Elles doivent faire face à des contraintes légales d’équilibre bud­gé­taire, des mesures d’austérité des paliers de gou­ver­ne­ment supé­rieur, même si elles doivent éga­le­ment s’occuper d’une foule de res­pon­sa­bi­li­tés sur le plan social et éco­no­mique.

Néanmoins, les villes rebelles n’ont pas dit leur der­nier mot, car même si elles ont des bâtons dans les roues, elles uti­lisent leur ima­gi­na­tion et une série de moyens d’action, que ce soit des consul­ta­tions publiques, des audits citoyens de la dette, de l’urbanisme par­ti­ci­pa­tif et d’autres astuces pour déjouer les contraintes des élites. Colau pose d’importants mora­toires sur les pro­jets de déve­lop­pe­ment hôte­lier et les pro­jets immo­bi­liers de luxe, mais doit faire quelques com­pro­mis. Carmena avait promis de « remu­ni­ci­pa­li­ser » la ges­tion de l’eau et la col­lecte des ordures, mais a décidé de renou­ve­ler un contrat de quatre ans avec le sec­teur privé, « le temps, dit-elle, de pré­pa­rer la suite » (p. 142). Malgré un dis­cours radi­cal aux accents révo­lu­tion­naires, les mai­ries rebelles demeurent en quelque sorte « réfor­mistes », en essayant tant bien que mal de faire des avan­cées sociales dans un contexte dif­fi­cile.

Par exemple, un revenu de base muni­ci­pal fut lancé à La Corogne en 2016 afin d’aider les plus pauvres :

Au moins 532 euros men­suels par foyer, pour une mesure qui devrait béné­fi­cier à une four­chette de 500 à 1000 familles parmi les plus dému­nies de la ville. […] À Barcelone, la nou­velle mairie est par­ve­nue à sécu­ri­ser le finan­ce­ment du très coû­teux chan­tier d’extension d’une ligne de métro pour relier le centre et la zone franche, un sec­teur indus­triel et popu­laire à proxi­mité du port. En paral­lèle, l’exécutif veut faire bais­ser d’un cin­quième le trafic auto­mo­bile, en redes­si­nant le damier de cer­tains quar­tiers de la capi­tale où près de 60 % des rues, à terme, pour­raient être ren­dues aux pié­tons (p. 144).

Autrement dit, les choses bougent, mais pas tou­jours à la vitesse sou­hai­tée. D’autres pro­blèmes peuvent encore surgir, comme la récu­pé­ra­tion des franges actives des mou­ve­ments sociaux, ou l’institutionnalisation rapide du muni­ci­pa­lisme par la réa­lité du pou­voir. Lamant pose donc le diag­nos­tic sui­vant :

Le bilan des mai­ries indi­gnées se résu­me­rait-il à une série de com­pro­mis pro­gres­sistes et de retraites tac­tiques pas tou­jours relui­santes ? Il est encore trop tôt pour éva­luer les effets de poli­tiques publiques qui s’enclenchent à peine, dans un contexte poli­tique natio­nal instable et contre la résis­tance des pou­voirs tra­di­tion­nels qui s’accrochent plus que jamais. Mais les pla­te­formes peuvent reven­di­quer, d’ores et déjà, des succès très concrets, qui prouvent aux scep­tiques qu’il est pos­sible de rem­por­ter des batailles signi­fi­ca­tives à l’échelle locale (p. 143).

Pour conclure, le livre de Ludovic Lamant est un ouvrage incon­tour­nable sur les mai­ries rebelles d’Espagne, les­quelles consti­tuent, à plu­sieurs égards, l’un des prin­ci­paux labo­ra­toires du renou­vel­le­ment de la gauche radi­cale au XXIe siècle. Le muni­ci­pa­lisme, loin d’être une simple idée, est un mou­ve­ment effec­tif et vivant qui réin­vente déjà le projet éman­ci­pa­teur, son ima­gi­naire, ses méthodes d’organisation et ses pers­pec­tives stra­té­giques, en jetant les bases d’une nou­velle société qui existe déjà, en germe, dans cer­taines villes rebelles.


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