[1]Je ne remercie pas souvent Elon Musk, mais il a fait un travail remarquable
en montrant ce que nous soutenons depuis des années –
le fait que nous vivons dans une société oligarchique
où les milliardaires dominent non seulement notre politique
et les informations que nous consommons,
mais aussi notre gouvernement et notre économie.
Cela n’a jamais été aussi clair qu’aujourd’hui.
– Bernie Sanders[2]
Nous vivons dans un système politique qui se dit démocratique parce que ses dirigeantes et dirigeants aux divers paliers de gouvernement sont élus par la population. Mais un véritable système démocratique ne peut se limiter à la tenue d’élections ponctuelles, selon d’ailleurs un mode de représentativité fort discutable. Rappelons que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), au pouvoir presque absolu, dirige avec moins de 41 % du vote et compte 90 sièges, alors que les élu·e·s des autres partis qui cumulent près de 60 % du vote ont 35 sièges. Depuis 1940, au Québec, seuls quatre gouvernements provinciaux ont été élus avec plus de 50 % des suffrages, ceux de 1960, 1962, 1973 et 1985.
On ne compte plus les groupes de citoyennes et de citoyens qui se lèvent pour exiger des mesures visant à assurer la protection de l’eau, une meilleure qualité de l’air, un réel accès aux soins de santé, un système d’éducation démocratique et équitable, des solutions à l’itinérance, des transports en commun accessibles, un salaire minimum digne de ce nom…, ce dont un gouvernement réellement démocratique devrait s’occuper. Chacun de ces groupes se bute à un même mur : nos élu·e·s, ayant prétendu connaitre les besoins de la population, une fois au pouvoir, s’occuperont de leurs affaires. Toutes et tous ces valeureux citoyens engagés vont continuer encore longtemps à éponger le plancher, tant et aussi longtemps qu’on ne se décidera pas à fermer le robinet.
La démocratie représentative est un trompe-l’œil, elle n’a rien à voir avec le sens originel du mot démocratie (du grec dêmokratia : dêmos, peuple et kratos, pouvoir). C’est « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » comme le répétait Michel Chartrand. Il ne suffit pas de donner la parole aux citoyennes et aux citoyens, une fois tous les quatre ans ou dans les instances des différentes institutions politiques, syndicales, de santé, d’éducation, d’art, d’information, etc. Il faut développer la pratique de la démocratie à tous les niveaux du système social ; c’est un travail difficile, car cela ne va pas de soi.
Dans une authentique démocratie, les élu·e·s gouvernent de manière continue en fonction des valeurs, des aspirations et des besoins de la population qu’ils sont censés représenter. Or, ce n’est en rien le cas aux différents niveaux du système politique actuel ni dans les principales institutions de la société. Il importe donc de tout mettre en œuvre pour que s’y vive une réelle démocratie. Qu’en est-il de notre « démocratie » dans le domaine de l’écologie, de la politique, de l’information, de l’éducation ? C’est ce que nous verrons.
Un pas en avant, deux pas en arrière
Notre gouvernement ne répond pas aux exigences de la population en matière de lutte contre les bouleversements climatiques et de perte de la biodiversité. Les crises environnementales menacent indéniablement et de plus en plus sérieusement l’avenir de l’humanité[3]. D’une COP (Conférence des Parties regroupant 196 États) à l’autre, nos gouvernements dits « démocratiques » s’esquivent. Malgré le mur vers lequel ils nous mènent inexorablement, ils persistent à jouer le jeu de la démocratie représentative, prétendant que le gouvernement représente la population ! Au cours des dernières années, nombre de décisions prises par le gouvernement québécois vont à l’encontre des engagements de la COP de 2024, des avis d’experts, dont ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), des désirs et des besoins de la population exprimés par diverses organisations et coalitions écologiques[4].
Citons quelques-unes de ces décisions qui vont à l’encontre de ce qui est désiré par la population :
1) le projet de loi 81 à l’étude en février 2025 donnerait le droit d’autoriser des « travaux préalables » pour des projets avant même l’évaluation par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Avec ce projet de loi, le gouvernement caquiste compte modifier les huit lois sous la responsabilité du ministère de l’Environnement du Québec. L’objectif est notamment d’accélérer l’évaluation environnementale des projets et devrait entrainer « des économies » pour les entreprises[5]. Ce projet de loi prévoit la possibilité de « permettre que certains travaux préalables requis dans le cadre du projet soient entrepris ».
2) malgré l’engagement de la réduction de 37,5 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, le Québec a réduit ses GES de 9 % depuis l’année de référence de 1990 ;
3) les subventions de plusieurs milliards de dollars à Northvolt ;
4) l’inaction devant les dangers attestés de la fonderie Horne à Rouyn-Noranda ;
5) la protection des aires protégées n’a pas atteint la cible promise de 17 % ;
6) l’inaction face au controversé déboisement du mont Owl’s Head dans les Cantons-de-l’Est ;
7) l’absence de soutien aux producteurs agricoles locaux pour l’élimination des pesticides ;
8) l’absence de sanctions contre la cimenterie McInnis de Port-Daniel en Gaspésie qui, selon les données officielles de 2022, est le plus gros pollueur industriel du Québec, avec des émissions de près de 1,4 million de tonnes de gaz à effet de serre ;
9) la relance des projets d’énergies fossiles GNL Québec et Énergie Est constituent-ils des-mirages[6] ?
10) les projets de loi 81 et 93 permettant l’enfouissement de déchets dangereux à Blainville.
On pourrait allonger la liste encore et encore. Là, comme ailleurs, nos gouvernements protègent les intérêts financiers des entreprises de pollueurs et de destructeurs de notre écosystème.
La protection de l’environnement doit s’apprendre dès l’enfance, c’est une responsabilité collective où l’école a un rôle important à jouer. D’excellents outils existent pour cela, dont la Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté où se trouvent des pistes d’action structurantes[7]. Il n’est pas trop tard, mais il y a urgence.
La démocratie représentative : un oxymore
Nous serons bientôt en campagne électorale au Québec. Au lendemain de l’élection, chacun des partis, au pouvoir comme dans l’opposition, continuera à affirmer qu’il est l’unique dépositaire de la vérité et que l’autre, quoi qu’il dise ou fasse, sera toujours dans l’erreur. Même si, rationnellement, vous êtes d’accord avec la décision prise par le parti au pouvoir, en tant que membre de l’opposition, vous vous devez de la contester.
L’existence de partis politiques, générateurs de passions collectives, peut difficilement coexister avec la rationalité. Jadis, si vous étiez pour l’indépendance du Québec, vous deviez être membre du Parti québécois (PQ), être d’accord avec l’exploitation des gaz de schiste à l’ile d’Anticosti et avec la construction de la cimenterie McInnis, l’entreprise la plus polluante du Québec : des centaines de milliards de dollars de pertes pour les contribuables québécois ! Le mot partisanerie ne décrit-il pas bien la situation ?
Quelle sera l’équipe gagnante ? Celle dont la caisse électorale sera la mieux garnie, peu importe d’où proviendront les fonds. Ceux qui ont dépensé le plus lors de leur campagne électorale l’emportent. Et les fournisseurs à la caisse électorale s’attendent à une certaine forme de reconnaissance… L’emportera aussi qui maitrisera le mieux l’art de la communication et du marketing, cet art qui réussit à vous faire acheter ce dont vous n’avez pas besoin avec de l’argent que vous n’avez pas.
La démocratie représentative couronne non pas les plus aptes à défendre le bien commun, mais les plus habiles à prendre le pouvoir. Sinon, comment expliquer qu’au fil du temps nous basculons d’un parti à l’autre toujours convaincus que cette fois-ci sera la bonne, d’un parti encensé lors de son accession au pouvoir à conspué un mandat ou deux plus tard ?
Est-ce tout de même préférable à la dictature ? Selon Boris Cyrulnik :
De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus […] Un brouhaha de théories opposées aggrave alors la confusion dans l’esprit des gens désorientés. Tout le monde a une théorie pour s’en sortir, chacun s’oppose à l’autre […] Arrive alors un sauveur, un homme providentiel qui, lui, sait ce qu’il faut faire. C’est moi ou le chaos, dit ce candidat dictateur, et les gens, avides d’ordre et de paix, ne demandent qu’à le croire. Pour être élu, ce quidam doit disposer d’un ennemi, contre lequel il va dresser la foule de ses supporteurs. S’il n’a pas d’ennemi réel, il en trouvera dans les minorités de son pays ou dans les groupes étrangers à cause de leurs origines différentes, de leur langue pas comme la nôtre, de leurs croyances ou de leurs rituels forcément barbares, non civilisés[8].
Et si la démocratie représentative peut ainsi ouvrir la porte à des dictateurs (on peut déjà en compter dans plus d’une vingtaine de pays, dont l’Algérie, l’Argentine, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Burkina Faso, le Burundi, les États-Unis d’Amérique, l’Éthiopie, la Gambie, la Hongrie, l’Italie, Madagascar, la Mauritanie, le Mozambique, le Niger, la Russie, la Serbie, la Turquie), ne peut-elle pas tout aussi bien l’ouvrir à de simples opportunistes désireux de faire profiter les membres de leur caste des largesses de l’État en attendant, au lendemain de leur défaite, un retour d’ascenseur ?
Le rôle dit d’information des médias
La valeur d’une démocratie est indissociable de la qualité de l’information dont disposent les citoyennes et les citoyens pour prendre des décisions rationnelles. Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens à des médias de moins en moins nombreux, appartenant à des groupes privés dont les intérêts ne sont pas d’emblée ceux de l’ensemble des citoyens ? Comment peut-on croire que ces groupes privés n’en profiteront pas pour diffuser une information qui favorisera d’abord leurs intérêts et ne seront pas tentés de taire celle dont les citoyens auraient besoin ? Un État qui se prétend démocratique et laisse le secteur de l’information entre les mains du marché et du profit ne dévoile-t-il pas son vrai visage ?
Les journaux, les postes de télévision ou de radio n’ont jamais eu la réputation d’être des entreprises rentables. Le Devoir nous rapportait d’ailleurs que « depuis 2008, 40 journaux quotidiens, 400 journaux communautaires, 42 stations de radio et 11 stations de télévision ont disparu au Canada[9] ». Pourquoi investir dans ce secteur, sinon pour y défendre ses propres intérêts ? Peut-on sérieusement imaginer que des journalistes puissent produire des textes qui iraient à l’encontre des intérêts des propriétaires des journaux qui les emploient ou de leurs annonceurs ? Même là où les propriétaires prétendent n’exercer aucun contrôle sur l’information, leurs journalistes connaissent bien les modes d’attribution des promotions… « L’autocensure intentionnelle ou subconsciente existe chez presque tous les journalistes[10] » regrette Jean Ziegler.
S’il n’est pas rare qu’un média ait une section Affaires financières, pourquoi ne s’y trouve pas une section Affaires syndicales, si ce média prétend représenter les intérêts de tous les citoyens et citoyennes ? Comment expliquer que dans nos médias le mot privé est associé à efficacité et dynamisme et le mot public à lourdeur et gaspillage ? Pourtant, le mot privé pourrait bien évoquer évasion fiscale (le Canada ne se classe-t-il pas au cinquième rang des paradis fiscaux[11] ?), malversation, culture du secret, collusion, cartel, falsification des faits, publicité trompeuse.
Information et publicité
Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens et citoyennes à des entreprises financées par la publicité ? L’information dont ont besoin les citoyens doit faire appel à la rationalité, alors que rationalité et publicité font rarement bon ménage. Les publicitaires nous racontent leurs histoires pour qu’on achète leurs produits et les médias nous racontent les leurs pour que les publicitaires qui les financent puissent arriver à nous les vendre. C’est Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, qui disait : « Nos émissions ont pour vocation de le [le téléspectateur) rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible[12] ».
Quelle attention une ou un téléspectateur accordera-t-il à une information illustrant l’urgence de nous attaquer à la quantité de CO2 que nos modes de vie génèrent lorsqu’elle est suivie par une publicité l’incitant à acheter un « VUS intermédiaire de luxe à 7 places » ou à partir en croisière sur « le plus grand paquebot du monde » ?
Comment expliquer autrement qu’il y ait autant de violence à la télé et dans nos journaux ? La caméra qui nous montre une mère en pleurs tenant dans ses bras un enfant blessé par un obus gardera l’attention des téléspectateurs et téléspectatrices beaucoup plus facilement que le sociologue qui tentera de leur expliquer les dessous de cette guerre. De même, on gardera davantage l’attention du lecteur ou de la lectrice en faisant appel aux sports, générateurs de passions collectives, qu’en faisant appel à sa rationalité. On priorisera le monde des émotions à celui de l’intelligence.
On peut donner de nombreux exemples. « L’affaire Clinton-Lewinsky a été, de loin, la plus couverte par les médias étatsuniens en 1998. ABC, CBS et NBC lui ont consacré plus de temps (43 heures !) qu’à la totalité des autres grandes crises nationales ou internationales[13] ». Alors que Donald Trump reconnaissait Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre 2017, provoquant une crise internationale majeure, les médias français n’étaient préoccupés que par le décès du chanteur Johnny Hallyday, dont les obsèques occupaient la presque totalité des antennes[14]. Le 9 aout 2021 parait le premier volet du sixième rapport d’évaluation du GIEC; 24 heures plus tard, le club de football du Paris–Saint-Germain annonce accueillir le joueur Lionel Messi. La seconde nouvelle est relayée dans cinq fois plus d’articles de presse et fait l’objet de 25 fois plus de recherches sur Internet que la première[15].
Informer, c’est, désormais, « montrer l’histoire en marche » ou, en d’autres termes, faire assister (si possible en direct) à l’évènement. Il s’agit, en matière d’information, d’une révolution copernicienne dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Car cela suppose que l’image de l’évènement (ou sa description) suffit à lui donner toute sa signification […]. L’objectif prioritaire pour le téléspectateur, sa satisfaction, n’est plus de comprendre la portée d’un évènement, mais de le voir se produire sous ses yeux. Cette coïncidence est considérée comme jubilatoire. Ainsi s’établit, petit à petit, l’illusion que voir, c’est comprendre[16]. Ignacio Ramonet.
Si l’Homo est vraiment sapiens (intelligent, sage, raisonnable, prudent), il serait grand temps qu’on lui laisse la chance d’en faire la démonstration !
Ce dont on parle et ce dont on ne parle pas
On entend parler de la guerre en Ukraine, mais combien de fois a-t-on évoqué la guerre qui sévit au Congo qui a fait plus de quatre millions de morts[17] ? La couverture médiatique des couts de nos services publics se compare-t-elle à celle consacrée à l’Annuaire des subventions au Québec avec ses 2 696 programmes recensés sur 813 pages[18], à l’évasion fiscale, au taux d’imposition des mieux nantis, à la rémunération des PDG déterminée par les membres d’un conseil d’administration qu’ils ont eux-mêmes sélectionnés ? On parle de l’impérialisme de Poutine, mais fort peu des 220 000 soldats étatsuniens déployés à l’étranger dans plus de 900 bases militaires[19]. On parle des espions chinois, mais fort peu des Five Eyes (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), cette alliance de renseignement anglo-saxonne[20]. De même, ne devrait-on pas à tout le moins accorder autant de sympathie à Assange qu’à Navalny ?
Que dire des portes tournantes du lobbyisme ?
Pierre-Elliott Trudeau, Brian Mulroney, Jean Chrétien, Lucien Bouchard, Pierre-Marc Johnson, tous d’ex-premiers ministres, ont été embauchés par de grands bureaux après leur carrière politique, certains avec beaucoup de succès, quelques-uns rapportant beaucoup d’argent pour eux et leur firme. […] Jean Charest pourrait toucher un salaire de base oscillant entre 1 et 1,3 million de dollars […]. Avec les bonis de performance, sa rémunération annuelle pourrait grimper à 1,5, voire 2 millions de dollars par année. […] En fait, le cabinet qui embauchera Jean Charest n’a rien à faire de ses talents d’avocat. Comme la plupart des ex-politiciens, il aura pour rôle d’ouvrir des portes et de rapporter des mandats grâce à ses contacts – nombreux – et sa notoriété[21].
Du financement des partis politiques ? En 2010, au nom de la liberté d’expression, les juges de la Cour suprême des États-Unis éliminent tout plafond au financement des partis politiques[22]. Pourquoi un individu ou un groupe financerait-il la campagne d’un candidat ou d’une candidate, sinon pour s’assurer d’avoir toute son attention au lendemain de son élection ? D’où proviennent les millions de dollars que Marc Carney a reçus pour sa campagne à la chefferie du Parti libéral du Canada[23] ? Les déductions fiscales auxquelles les contributeurs et contributrices ont droit font en sorte que les petits contribuables, par les impôts qu’ils paient, financent les choix politiques des mieux nantis.
De la libre circulation des capitaux ? Elle met les États en concurrence face aux multinationales (Vous nous subventionnez, vous diminuez vos normes environnementales ou on plie bagage) et favorise les paradis fiscaux… Encore une fois, la finance l’emporte sur la démocratie !
Quelle démocratie dans le système scolaire ?
En février 2020, invoquant le peu de participation de la population aux élections scolaires, le gouvernement de la CAQ a aboli les commissions scolaires et les a remplacées par des centres de services scolaires (CSS), dont les dirigeantes et dirigeants sont nommés et révocables par le ministre de l’Éducation. Ce changement de gouvernance des instances régionales (CSS) et locales (établissements scolaires) a créé une plus grande centralisation des pouvoirs et encore moins de démocratie. Récemment, le Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO) relevait que le Québec était la seule province canadienne qui ne dispose pas d’un régime où les dirigeantes et dirigeants scolaires sont élus, en plus de maintenir deux modes différents de gouvernance : un pour la communauté francophone et un pour les anglophones. « Nous proposons de tourner le dos à une gouvernance administrative formée de groupes d’intérêt et dont le mandat et les responsabilités ont fondu comme peau de chagrin depuis l’adoption du projet de loi 40 » exigent les auteurs de ce texte[24]. En effet, les conseils d’administration des CSS ne s’avèrent pas plus représentatifs des communautés desservies et ne défendent pas mieux les intérêts des groupes qu’ils disent représenter que le faisaient les commissions scolaires. Depuis cinq ans, on assiste à un mouvement de centralisation autoritaire de la part du ministère de l’Éducation et du gouvernement même s’il a été démontré que, pour un fonctionnement efficace, les centres de décision doivent être le plus près possible des besoins.
Le ministre de l’Éducation peut annuler toute décision d’un CSS « lorsque la décision n’est pas conforme aux cibles, aux objectifs, aux orientations et aux directives qu’il a établis », ou lorsqu’il s’agit d’imposer des coupes de subvention, comme cela fut le cas pour du prêt ou de la location d’équipements sportifs des écoles aux municipalités et aux communautés. Il peut aller jusqu’à vouloir inverser une décision prise par une direction d’école et un conseil d’établissement, comme cela s’est fait au sujet de la grille-matières de l’école Le Plateau de La Malbaie dans Charlevoix[25].
Les écoles s’avèrent-elles plus ouvertes sur leur milieu ? Se préoccupe-t-on mieux des besoins des élèves et des adultes fréquentant les établissements scolaires ainsi que de la communauté ambiante qui devrait bénéficier de l’école et de l’éducation comme d’un bien collectif commun ? Poser la question, c’est y répondre.
L’intelligence collective, résultant de l’interaction entre tous les acteurs et actrices d’un groupe et de leur diversité cognitive[26], est supérieure à la somme des intelligences de chacune et chacun des individus qui le composent et permet de mieux faire face à des situations et à des défis parfois fort complexes. L’éducation à la démocratie doit commencer dès le plus jeune âge par l’expérimentation de la démocratie participative de toutes et tous, des élèves, des personnels scolaires, des parents, des citoyens et citoyennes au sein des conseils d’établissement (CÉ) des écoles, des centres de formation et des conseils d’administration des CSS.
Dès le primaire, les élèves doivent expérimenter la vie démocratique dans leur classe et dans leur école, comme cela se fait avec succès dans certaines écoles dites alternatives, et en constater les bienfaits. Cela implique de comprendre et d’accepter les exigences de la démocratie participative où les élèves apprennent à écouter, à échanger cordialement, à participer à un conseil ou à une assemblée mensuelle réunissant tous les membres de l’école pour échanger sur les bienfaits et les difficultés liées aux décisions prises, faire des propositions et en discuter. Mais qui dit démocratie participative dit collaboration plutôt que compétition. Le système scolaire avec son système de notation qui exige de plus en plus d’épreuves et d’examens entraine la compétition, facteur de stress pour les élèves. D’autres modes d’évaluation des apprentissages des élèves existent et ils ont fait leurs preuves.
Dans ces écoles, les parents sont les bienvenus et assurent plusieurs heures de bénévolat pour soutenir les projets des élèves et de l’école. Un climat de confiance entre les parents et les personnels scolaires stimule l’engagement des élèves et diminue les risques de malentendus et d’insatisfactions. Plus les parents sont impliqués dans l’école de leurs enfants, plus ils sont en mesure de créer à la maison un climat familial propice aux apprentissages. Les enfants, constatant l’intérêt que leurs parents accordent à l’école, seront plus portés à s’y investir.
L’essentielle reconnaissance de la liberté de parole
L’article 2088 du Code civil du Québec précise que le salarié ou la salariée doit agir avec loyauté et ne pas faire usage de l’information à caractère confidentiel qu’il obtient dans l’exécution de son travail. L’employé doit éviter de causer un préjudice à l’employeur en privilégiant ses propres intérêts ; ce qui est raisonnable. Aussi, lorsqu’un ou une membre du personnel informe un ou une journaliste d’un problème grave qui concerne la mission de l’école ou le bienêtre des personnes qui y sont dans le but d’améliorer la situation, cela sans révéler d’informations confidentielles, cet employé ne contrevient en rien à ses devoirs inscrits dans cet article du Code civil. Il exerce un droit inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne. Or, la plupart des personnels scolaires ignorent leurs droits ou en ont une compréhension erronée. Le ministère de l’Éducation, les directions des CSS, les syndicats du milieu de l’éducation et la Commission des droits de la personne ont la responsabilité d’informer les personnels scolaires de leurs droits. Il est temps qu’ils le fassent et qu’ils mettent fin à l’omerta qui sévit dans le milieu scolaire.
Construire un fonctionnement démocratique partout, maintenant
Ne serait-il pas temps de prendre conscience de cette illusion qu’est la démocratie représentative et la refuser ? N’attendons plus de réformes administratives et politiques venant d’en haut, car rien n’indique qu’elles remettront en question leur ersatz de démocratie. Combien de partis ont-ils déclaré qu’une fois au pouvoir, ils remettraient en question le système électoral, ce qu’ils n’ont pas fait, ayant été élus par ce système ?
Travaillons à instaurer un réel fonctionnement démocratique dans toutes les organisations et institutions où nous sommes par un patient travail d’éducation politique, par le courage de critiquer ce qui y contrevient dans nos propres organisations, comme dans celles des instances où nous n’avons pas de pouvoir. Des initiatives et l’expérimentation d’une réelle démocratie existent, nous les présenterons dans un prochain texte.
Depuis notre naissance, on nous biberonne l’esprit en nous disant que l’on vit en démocratie. Nous n’avons plus le choix, il s’agit aujourd’hui de l’avenir de l’humanité. Il est temps de cesser de dire sans nuance qu’on vit en démocratie et que nos institutions sont démocratiques, ce sont plutôt des ersatz de démocratie, si pour nous la démocratie est telle que la définissait Michel Chartrand. Sinon, on continuera à s’enfoncer dans la barbarie[27].
Par Jean-Yves Proulx et Suzanne-G. Chartrand, retraités de l’enseignement
- L’autrice et l’auteur appliquent les rectifications orthographiques adoptées par l’Académie française en décembre 1990. ↑
- Bernie Sanders, « Merci Elon … », ObsAnt, Observatoire Antropocène, 17 février 2025. ↑
- Eric Martin, « Communalisme et culture. Réflexion sur l’autogouvernement et l’enracinement », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 24, 2020, p. 94-100. ↑
- Lucie Sauvé et Pierre Batellier, « Gaz de schiste et mobilisation citoyenne au Québec : une exigence de démocratie », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 6, 2011, p. 224-236. ↑
- Assemblée nationale du Québec, Projet de loi no 81. Loi modifiant diverses dispositions en matière d’environnement. ↑
- Les projets d’énergies fossiles au Québec constituent « des mirages », selon 100 organisations et représentant.e.s, communiqué de presse, 19 février 2025. ↑
- Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté, Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2018. ↑
- Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, France-Algérie. Résilience et réconciliation en Méditerranée, Paris, Odile Jacob, 2020. ↑
- Texte collectif, « Il est temps de mettre fin à l’injustice envers nos médias ! », Le Devoir, 20 février 2025. ↑
- Jeaen Ziegler, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), Paris, Seuil, 2018. ↑
- Éric Desrosiers, « Le Canada au cinquième rang des paradis fiscaux », Le Devoir, 20 novembre 2024. ↑
- « Le Lay (TF1) vend “du temps de cerveau humain disponible” », Acrimed, 11 juillet 2004. ↑
- Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Gallimard, 2001. ↑
- Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, Montréal, Lux, 2018. ↑
- Arthur Grimonpont, Algocratie, Paris, Actes Sud, 2022. ↑
- Ignacio Ramonet, « S’informer fatigue », Le Monde diplomatique, octobre 1993. ↑
- Simon Robinson et Vivienne Walt, « The deadliest war in the world », Time, 28 mai 2006. ↑
- Annuaire des subventions au Québec, Répertoire de subventions et incitatifs financiers pour entreprises, organismes à but non lucratif et projets personnels. ↑
- Greta Zarro, « The biggest military base empire on Earth », CounterPunch, 23 septembre 2024. ↑
- <https://en.wikipedia.org/wiki/Five_Eyes>. ↑
- René Lewandowski, « Combien vaut Jean Charest ? », Droit-inc. Le journal des avocats et juristes du Québec, 10 septembre 2012. ↑
- François Bougon, « Présidentielle aux États-Unis : les milliardaires arrosent, la démocratie trinque », Mediapart, 25 aout 2024. ↑
- Sandrine Vieira, « Mark Carney domine la collecte de fonds avec près de 2 millions de dollars en dons », Le Devoir, 18 février 2025. ↑
- Alain Fortier et Catherine Harel Bourdon, « Sur l’état de la démocratie scolaire, cinq ans après l’adoption de la loi 40 », Le Devoir, 8 février 2025. ↑
- Kevin Dubé, « L’école du Plateau doit “revoir la décision” d’interdire l’accès aux sports à certains étudiants, demande le ministre de l’Éducation », Journal de Québec, 14 janvier 2025. ↑
- Hélène Landemore, « Why the many are smarter than the few and why it matters », Journal of Public Deliberation, vol. 8, n° 1, 2012. ↑
- Un emprunt à Cornelius Castoriadis et Claude Lefort qu’ils n’auraient certes pas désavoué :
Nicolas Poirier (dir.), Cornelius Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2015. ↑





