Marx au-delà de l’Europe

A propos d'un ouvrage de Kevin Anderson

Par Mis en ligne le 28 décembre 2012

Nous publions cet article de Jean-Numa Ducange, qui figure dans le dos­sier du der­nier numéro de la revue Contretemps. Ce dos­sier consti­tue une invi­ta­tion à lire et à décou­vrir des tra­vaux contem­po­rains sur et à partir de Marx. Il faut saluer l’excellente ini­tia­tive des édi­tions Syllepse d’avoir entre­pris la tra­duc­tion et publi­ca­tion de l’ouvrage de Kevin Anderson1, et ce à peine deux ans après la paru­tion aux États-Unis de l’ouvrage. L’auteur, à qui l’on doit déjà plu­sieurs contri­bu­tions sur Marx et Hegel, est peu connu en France. Il s’impose désor­mais avec ce livre comme l’un des meilleurs spé­cia­listes de Marx sur la déli­cate ques­tion des peuples “non-euro­péens”.

Le propos est à ins­crire dans un double contexte : d’une part, un appro­fon­dis­se­ment de la connais­sance des textes de Marx, et d’autre part la large dif­fu­sion de l’idée selon laquelle Marx serait resté pro­fon­dé­ment euro­cen­trique, inca­pable de penser la diver­sité des struc­tures poli­tiques et sociales et leur évo­lu­tion à l’échelle mon­diale. Sur ce der­nier point, sou­li­gnons que les publi­ca­tions abor­dant le pro­blème du rap­port de Marx à “l’Orient” ont été nom­breuses. La plus fon­da­men­tale, et pro­ba­ble­ment la plus lue, est celle d’Edward Saïd sur l’orientalisme2, où Marx est ins­crit dans une pensée occi­den­tale colo­nia­liste par­ta­geant comme les autres pen­seurs de son temps les pré­ju­gés concer­nant la supé­rio­rité des pays capi­ta­listes ouest-euro­péens. Plus récem­ment, les tra­vaux d’Olivier Le Cour Grandmaison ont poussé jusqu’à la cari­ca­ture l’image de Marx et Engels en défen­seurs quasi incon­di­tion­nels de la colo­ni­sa­tion euro­péenne, afin d’établir un lien d’origine ambigu entre la gauche et la colonisation3. Et l’on pour­rait allon­ger sans dif­fi­cul­tés la liste des publi­ca­tions “post-colo­niales” repro­dui­sant des cli­chés, sou­vent tota­le­ment décon­tex­tua­li­sés et qui s’économisent le moindre retour rigou­reux aux textes qu’ils évoquent. Non pas que tout le cou­rant des études colo­niales pré­sente ainsi Marx et les mar­xismes de façon aussi réduc­trice ; mais l’équation révo­lu­tion jaco­bine – révo­lu­tion – Marx – classe = blanc – Occident voire racisme n’est jamais très loin chez cer­tains. Marx est ainsi consi­déré comme un pen­seur archaïque, bien moins radi­cal que les nou­velles Cultural Studies par exemple, qui seraient davan­tage en phase avec le monde social par leur arti­cu­la­tion sub­tile et cri­tique des pro­blé­ma­tiques de “race”, genre et nation, là où Marx serait resté étroi­te­ment “clas­siste” et inca­pable de penser la ques­tion colo­niale.

Marx en contexte : une évo­lu­tion sin­gu­lière

Anderson donne une véri­table réponse argu­men­tée à ces consi­dé­ra­tions expé­di­tives. En un nombre de pages limité mais dense, il par­vient à pré­sen­ter métho­di­que­ment et de stric­te­ment contex­tua­li­sés les textes de Marx. Certains d’entre eux sont rela­ti­ve­ment connus (Grundrisse, manus­crits et pré­faces sur la Russie) et d’autres – notam­ment en France – presque igno­rés hors de quelques spé­cia­listes. Anderson montre que la pensée dia­lec­tique de Marx est incom­pa­tible avec les approches sim­plistes qui lui sont asso­ciées le plus sou­vent, que celles-ci soient “mar­xistes” ou reven­di­quées comme telles ou bien encore déli­bé­ré­ment hos­tiles à sa démarche de départ. L’ouvrage pré­sente ainsi chro­no­lo­gi­que­ment l’œuvre de Marx et ses évo­lu­tions sur les ques­tions natio­nales, et plus par­ti­cu­liè­re­ment son atten­tion gran­dis­sante à l’égard des socié­tés non-occi­den­tales ; il com­prend un index et une biblio­gra­phie de bonne fac­ture qui per­mettent de mesu­rer l’ampleur des recherches accom­plies. Dans un pre­mier temps, Anderson sou­ligne que Marx, notam­ment dans le Manifeste de 1848, reste lar­ge­ment “eth­no­cen­tré” et ne rai­sonne sur les pos­si­bi­li­tés révo­lu­tion­naires qu’en Europe occi­den­tale, avec de timides allu­sions aux indé­pen­dances éven­tuelles des pays colo­ni­sés dans les années qui suivent. L’auteur suit avec atten­tion des textes d’apparence “secon­daires” de Marx, en par­ti­cu­lier ses contri­bu­tions au jour­nal New York Daily Tribune, dont de nom­breux articles peu connus, que Roger Dangeville avait publié en son temps4. Si quelques textes sur la Chine et l’Inde indiquent déjà une bifur­ca­tion, c’est réel­le­ment en 1857, à l’occasion de la révolte des Cipayes en Inde, que Marx, sans chan­ger encore radi­ca­le­ment de pers­pec­tive, admet la pos­si­bi­lité que des révoltes “orien­tales” puissent être le signe d’un bou­le­ver­se­ment plus géné­ral. Dans les Grundrisse, célèbres manus­crits du Capital dont la rédac­tion com­mence la même année, Marx avance une “théo­rie mul­ti­li­néaire de l’histoire” (expres­sion sou­vent répé­tée dans l’ouvrage d’Anderson) qui, des brefs déve­lop­pe­ments sur le mode de pro­duc­tion asia­tique à son atten­tion pour les formes “démo­cra­tiques” des com­mu­nau­tés pri­mi­tives, montre qu’il est loin de consi­dé­rer le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme anglais comme un schéma pur et simple appli­cable au monde entier. La même idée se retrouve dans l’édition fran­çaise du livre I du Capital, parue entre 1872 et 1875, où Marx exprime clai­re­ment l’idée que le capi­ta­lisme sous sa forme clas­sique vaut avant tout pour l’Angleterre et ne sau­rait être géné­ra­lisé d’un trait de plume pour le reste du monde. Cette édi­tion fran­çaise inter­vient après un évé­ne­ment majeur : la défaite de la Commune de Paris en 1871, véri­table trau­ma­tisme pour tout le mou­ve­ment ouvrier euro­péen en voie de consti­tu­tion. Marx, sans bien évi­dem­ment se dés­in­té­res­ser des pers­pec­tives occi­den­tales comme le montre par exemple sa Critique du pro­gramme de Gotha (1875, publiée post-mortem en 1891), prend du recul et redouble d’efforts pour étu­dier d’autres aires géo­gra­phiques qu’il avait jusqu’ici rela­ti­ve­ment peu pris le temps de com­prendre dans le détail. L’étude de la Russie et de ses par­ti­cu­la­ri­tés à la fin de sa vie (1879-1882) va être ainsi à l’origine de déve­lop­pe­ments où s’exprime clai­re­ment une nou­velle lec­ture de l’histoire des peuples non-euro­péens. Ses échanges avec Mikhailovsky, ses brouillons de lettres à Véra Zassoulitch tout comme la nou­velle pré­face à l’édition russe du Manifeste du parti com­mu­niste de 1882 montrent la recherche mar­xienne d’une autre voie pour la Russie, pays qui était encore consi­déré par l’intéressé comme un des­po­tisme bar­bare irré­for­mable quelques années plus tôt. Marx s’attache à com­prendre les rai­sons du main­tien de la com­mu­nauté pay­sanne (mir) pour voir si les tra­di­tions com­mu­nau­taires qui lui sont liées ne pour­raient pas consti­tuer un embryon sus­cep­tible d’éviter la phase capi­ta­liste. En paral­lèle de cet inté­rêt pour la Russie, Marx rédige ses “note­books” qui consti­tuent une série de cahiers manus­crits sur le colo­nia­lisme et de nom­breux peuples asia­tiques, mon­trant son grand inté­rêt pour les ques­tions anthro­po­lo­giques, en par­ti­cu­lier pour les formes main­te­nues de pro­prié­tés com­mu­nau­taires. Le propos de Marx, comme celui d’Engels dans l’Origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État sur le matriar­cat, reflètent par­fois les limites des connais­sances de cette époque ; ils montrent néan­moins qu’une des grandes pré­oc­cu­pa­tions de Marx à la fin de son exis­tence fut bien la ten­ta­tive de saisir les com­plexi­tés de l’évolution mon­diale, à rebours d’un schéma uni­li­né­raire tel que l’on a pu le for­mu­ler au ving­tième siècle à partir de quelques énon­cés lapi­daires.

Grâce à cette entre­prise méti­cu­leuse, Anderson nous informe de l’avancée des tra­vaux rela­tifs à l’édition des oeuvres com­plètes de Marx et Engels en langue ori­gi­nale (Marx Engels Gesamt Ausgabe) qui, quoiqu’elle ne révè­lera désor­mais pro­ba­ble­ment plus aucun texte sus­cep­tible de bou­le­ver­ser fon­da­men­ta­le­ment les pers­pec­tives, permet d’affiner nos connais­sances sur les der­nières tra­vaux des années 1880. C’est là un des grands mérites de l’ouvrage : d’aucun pour­ront dire que Kevin Anderson ne révèle pas de grande nou­veauté pour qui connaît minu­tieu­se­ment la tra­jec­toire de Karl Marx et son évo­lu­tion intel­lec­tuelle. Ce serait faire l’impasse sur un pro­blème essen­tiel : jusqu’ici aucun ouvrage un tant soit peu dif­fusé et acces­sible ne pro­po­sait une mise au point pré­cise sur cette ques­tion, en par­ti­cu­lier dans le domaine fran­co­phone où il faut remon­ter, sauf en tenant compte de rares exceptions5, aux années 1970 pour pou­voir trou­ver des réfé­rences consis­tantes et sérieuses sur ce point6. Et l’indigence des com­men­taires de cer­tains sur Marx et les peuples non-euro­péens mon­trait qu’une telle syn­thèse devait voir le jour ; avant Anderson seuls quelques éru­dits consul­tant la MEGA pou­vaient avoir accès aux déve­lop­pe­ments les plus ori­gi­naux de Marx… A noter que l’usage des textes de Marx par l’auteur est exem­plaire : il ne se contente pas d’analyser dans le détail les prin­ci­paux textes connus mais uti­lise tous les types de manus­crits en met­tant en avant les brouillons, notes, cor­res­pon­dances, textes courts parus dans les jour­naux de l’époque, offrant ainsi un pano­rama très riche de textes soi­gneu­se­ment réfé­ren­cés, d’autant que la pos­té­rité mar­xiste est éga­le­ment pré­sen­tée, en par­ti­cu­lier l’histoire des édi­tions suc­ces­sives, qu’un rappel en annexe pré­sente de façon suc­cincte mais utile.

La même remarque s’applique au trai­te­ment de la ques­tion natio­nale, dont les textes avaient déjà été publiés et étu­diés depuis plu­sieurs décen­nies : on sait que Marx s’est par­ti­cu­liè­re­ment inté­ressé à la Pologne et à l’Irlande, deux pays dont il a sou­tenu clai­re­ment l’émancipation natio­nale, qu’il voyait même comme un élé­ment impor­tant pour le déclen­che­ment de la révo­lu­tion sociale en Europe. Les textes sur la guerre civile amé­ri­caine montrent quant à eux, selon Anderson, une féconde arti­cu­la­tion entre “race” et “classe” à tra­vers la ques­tion spé­ci­fique de l’esclavage. Ils révèlent aussi une cer­taine Realpolitik de Marx qui refuse de rester spec­ta­teur dans la lutte qui oppose le Nord et le Sud, l’esclavagisme pour lui devant être vaincu.

Remarques cri­tiques

Il arrive néan­moins que l’ouvrage soit par­fois des­servi par des propos trop tran­chés. A oppo­ser un “bon Marx” que l’on n’aurait volon­tai­re­ment pas lu – puisque la plu­part des textes non publiés du vivant de Marx ont été connus au cours d’une séquence qui va gros­siè­re­ment de 1930 à 1970 – à un ving­tième siècle marqué par les fal­si­fi­ca­tions et le sta­li­nisme, il me semble que l’auteur esquive quelques pro­blèmes d’importance et qui ne doivent pas être contour­nés, au risque de ne pas avoir l’écho qu’un tel tra­vail his­to­rique et théo­rique mérite pour­tant et de lais­ser pros­pé­rer les hypo­thèses cri­tiques “orien­ta­listes” pré­sen­tées suc­cinc­te­ment au début de cet article.

Il y a en effet quelque chose par­fois d’un peu frus­trant dans la démarche de l’auteur qui consiste à publier et pré­sen­ter des extraits de textes de Marx sou­vent inédits, les expli­quer dans leur contexte et les oppo­ser de façon radi­cale et défi­ni­tive aux usages “mar­xistes” – ou reven­di­qués comme tels – ulté­rieurs. Pour résu­mer à l’extrême et en cari­ca­tu­rant exa­gé­ré­ment le propos, on pour­rait dire : “lisez Marx, vous verrez à quel point il n’a rien à voir avec ceux qui se sont récla­més de lui ensuite”. La ques­tion demeure pour­tant de com­prendre pour­quoi la Deuxième Internationale d’avant 1914, où de nom­breux connais­seurs de l’œuvre de Marx occu­paient des posi­tions impor­tantes, est restée pour une grande part “euro­péo­cen­trée”, même si des réflexions sur “l’Orient” existaient7. En Russie, malgré la pré­face connue de 1882, beau­coup ont long­temps cru qu’il fal­lait néces­sai­re­ment passer par l’étape du capi­ta­lisme avant de pou­voir envi­sa­ger une tran­si­tion à un autre régime poli­tique et social. On pourra objec­ter que nombre de textes dont il est ques­tion dans cet ouvrage n’étaient alors pas connus, restés à l’état de manus­crits. Mais cette indis­po­ni­bi­lité n’a pas empê­ché par exemple Lénine de consi­dé­rer avec sérieux le poten­tiel révo­lu­tion­naire des luttes anti­co­lo­niales… Preuve que la lec­ture de Marx et Engels à partir de ce qui pou­vait être dis­po­nible avant les années 1930 pou­vait servir à jus­ti­fier le colo­nia­lisme (aile droite de la social-démo­cra­tie alle­mande) comme à le com­battre avec viru­lence (Lénine) ; il s’agit là d’une ques­tion fon­da­men­tale pour la récep­tion de Marx en poli­tique, sur lequel l’auteur est ici peu disert. Car s’il est désor­mais incon­tes­table et avéré avec cet ouvrage que le der­nier Marx s’intéresse de près aux formes non-euro­péennes de déve­lop­pe­ment, l’absence de texte cohé­rent et struc­turé un tant soi peu consis­tant publié par Marx lui-même empêche tout juge­ment défi­ni­tif et laisse ouvert une large palette d’interprétations. De ce point de vue, la dis­so­cia­tion quasi-totale avec l’œuvre d’Engels choi­sie ici pose éga­le­ment un pro­blème car si on peut sépa­rer Marx de Engels sur un cer­tain nombre de points, com­ment ne pas évo­quer clai­re­ment que le plus fidèle com­pa­gnon du pen­seur, dont il est rare­ment ques­tion dans l’ouvrage d’Anderson, eut des propos “grands alle­mands” à l’égard des popu­la­tions slaves, qui ont laissé de pro­fondes traces et révèlent les ambi­guï­tés du mou­ve­ment ouvrier sur ces ques­tions ? Il suffit de rele­ver les pré­ju­gés dans le parti le plus sen­sible à la ques­tion natio­nale avant 1914 pour s’en convaincre : la “petite Internationale” en Autriche-Hongrie avait donné lieu aux célèbres déve­lop­pe­ments d’Otto Bauer, mais ses riches réflexions coexis­taient avec une pra­tique “grande alle­mande” lais­sant peu de place aux Tchèques, une des com­po­santes majeures de l’Empire8.

Peut-on sim­ple­ment oppo­ser les richesses de Marx au sta­li­nisme le plus cari­ca­tu­ral, et donc obli­té­rer des réflexions majeures sur les ques­tions évo­quées ici entre Marx et Staline, à com­men­cer par les austro-mar­xistes dès avant 1914 ? On pourra objec­ter : c’est là l’enjeu d’un autre livre. Certes, mais là encore Kevin Anderson ne s’interdit pas des regards sur le ving­tième siècle, en par­ti­cu­lier sur le trai­te­ment des textes de Marx en URSS, ou encore lorsqu’il évoque à la fin de son ouvrage les formes indi­gènes de résis­tance actuelle en Amérique Latine (Bolivie, etc.) fon­dées sur les liens créés par les com­mu­nau­tés tra­di­tion­nelles, ou encore lorsqu’il revient sur la ques­tion du racisme aux États-Unis, selon lui déjà bien saisie par Marx. Or, en évo­quant le sta­li­nisme, que l’on peut fort légi­ti­me­ment oppo­ser à Marx au regard des défor­ma­tions des textes de ce der­nier et des crimes qui ont été commis en son nom, Kevin Anderson ne retient pas les réflexions de ceux qui vont, au sein du mar­xisme-léni­nisme sta­li­nisé, tenter “d’orientaliser” le mar­xisme pour l’adapter aux condi­tions des pays non euro­péens. Puisqu’il est ques­tion de poli­tique sta­li­nienne à plu­sieurs reprises dans l’ouvrage pour la cri­ti­quer, pour­quoi de ne pas trai­ter l’usage “asia­tique” des textes de Marx et Engels, en par­ti­cu­lier en Chine et au Vietnam, qui ont concerné direc­te­ment ou indi­rec­te­ment des partis de masse et des mil­lions d’individus, ques­tion qui mérite cer­tai­ne­ment plus que d’être balayée en quelques mots ? Faut-il n’y voir uni­que­ment que de gros­sières mani­pu­la­tions bureau­cra­tiques ? Certains textes jour­na­lis­tiques évo­qués dans le détail par Anderson ont été par exemple depuis très long­temps mobi­li­sés par les com­mu­nistes chi­nois, qui avaient le souci d’ancrer leur “sini­sa­tion” du mar­xisme en le fon­dant sur des textes du père fondateur9. Phénomène his­to­rique qui a engen­dré, quoique l’on pense des tra­gé­dies ulté­rieures, un bou­le­ver­se­ment consi­dé­rable de l’ordre social en Asie ; le chan­ge­ment de régime en Chine à partir de 1949 a en effet sti­mulé des réflexions dans le monde entier sur “l’orientalisation” du mar­xisme, qui ne peuvent être igno­rés quoique l’on pense des des­ti­nées ulté­rieures du maoïsme. Ainsi, d’Otto Bauer à Mao, au-delà – c’est peu de le dire ! – des fortes dif­fé­rences qui les carac­té­risent, il y a en commun une réflexion sur l’avenir des peuples non euro­péens ou non occi­den­taux à partir d’une lec­ture de Marx, et ce avant même que ne soit connu dans le détail nombre de textes pré­sen­tés ici. Parce qu’ils prô­naient la révo­lu­tion sociale en se fon­dant sur l’analyse et l’expérience his­to­rique la lec­ture de nombre de textes de Marx – au pre­mier rang des­quels le très effi­cace Manifeste com­mu­niste, tout euro­pé­cen­tré soit-il – a encou­ragé dans le monde entier la révolte contre l’ordre établi.

Enfin, dans le même esprit, on pourra cri­ti­quer la contex­tua­li­sa­tion de cer­tains textes. Évoquer la tra­duc­tion fran­çaise livre I du Capital montre certes que Marx modi­fie sa pers­pec­tive, mais il n’est pas cer­tain que ces dif­fé­rences soient appa­rues si nettes à la paru­tion du texte en 1875 : il s’agit donc là essen­tiel­le­ment d’une lec­ture rétros­pec­tive qui minore l’absence de dis­cus­sion réelle sur cette ques­tion à l’époque. On pourra argu­men­ter en sou­li­gnant la faible péné­tra­tion et assi­mi­la­tion du mar­xisme en France, poin­ter les résu­més cari­ca­tu­raux du Capital qui ont été dif­fu­sés à la fin du dix-neu­vième siècle, comme celui de Gabriel Deville qui fait bon ménage d’aspects majeurs de la pensée de Marx. Il n’en demeure pas moins qu’en insis­tant sur un aspect qui semble être apparu secon­daire aux acteurs de l’époque, Anderson a peut-être ten­dance à oublier les pro­ces­sus sélec­tifs de la lec­ture d’un texte aussi dense que le Capital, qui affecte aussi une his­toire édi­to­riale poli­ti­sée et com­plexe… Que montre bien encore d’une cer­taine manière le dif­fi­cile accès en 2012 pour le lec­teur fran­çais à cer­tains textes de Marx pré­sen­tés ici ! De manière géné­rale, le pano­rama – insis­tons une der­nière fois d’une éru­di­tion sans faille et tor­dant le cou à bien des légendes – pro­posé sous-estime peut-être la capa­cité mobi­li­sa­trice des sim­pli­fi­ca­tions cri­ti­quées ici. Le mar­xisme sta­li­nisé a été à l’origine d’une sombre ins­tru­men­ta­li­sa­tion et fut dévas­ta­teur, mais il avait dans le même temps une cer­taine force péda­go­gique et mili­tante expli­quant que l’on soit “passé à côté” des textes men­tion­nés dans cet ouvrage, y com­pris lorsque nombre d’entre eux étaient connus. Ainsi il me paraît un peu réduc­teur d’attribuer cette mécon­nais­sance à la seule cen­sure sovié­tique, car ils ren­voient à des pro­ces­sus d’appropriation poli­tique et mili­tante qui recouvrent des réa­li­tés bien plus larges.

Ce ne sont là que quelques remarques sur un ouvrage qui fera désor­mais incon­tes­ta­ble­ment réfé­rence et dont l’essentiel du contenu pro­pose une réponse par­fai­te­ment adé­quate à ceux qui pré­sentent Marx comme un pen­seur confiné à des pro­blé­ma­tiques du dix-neu­vième siècle ouest-euro­péen, peu à même de com­prendre les évo­lu­tions majeures qui com­men­çaient à se des­si­ner en-dehors de l’Europe. Il montre par ailleurs un point assez banal pour qui connait bien Marx mais illus­tré ici avec un talent par­ti­cu­lier : à tra­vers ses mul­tiples notes et manus­crits, on per­çoit com­bien Marx est quelqu’un qui tra­vaille de façon très beso­gneuse et détaillée pour com­prendre par exemple, sou­vent à partir de sources diver­si­fiées et com­plexes, les diverses formes de pro­priété fon­cière à l’échelle de plu­sieurs siècles. Préoccupation “posi­ti­viste” en quelque sorte, mais qui va tou­jours de pair avec une grande capa­cité d’abstraction pour com­prendre l’évolution his­to­rique et ses consé­quences sur le long terme ; l’aller et retour entre les faits bruts et déchif­frés dans leur détail et une réflexion tota­li­sante pour penser le capi­ta­lisme contem­po­rain appa­raît, après la lec­ture de ce livre, comme un héri­tage pré­cieux légué par Marx. Et dont cer­tains de ses cri­tiques pour­raient modes­te­ment s’inspirer.

Jean-Numa Ducange
27/12/2012

Cet article est dif­fusé sous licence Creative Commons, libres de dif­fu­sion, et Copyleft. Toute paru­tion peut donc être libre­ment reprise et par­ta­gée à des fins non com­mer­ciales, à la condi­tion de ne pas la modi­fier et de men­tion­ner auteur·e(s) et URL d’origine acti­vée.

Notes

  1. Kevin Anderson, Marx at the Margins. On Nationalism, Ethnicity and Non-Western Societies, Chicago, University of Chicago Press, 2010. A paraître en fran­çais aux édi­tions Syllepse.
  2. Edward Said, Paris, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Seuil, 1980.
  3. Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exter­mi­ner : sur la guerre et l’État colo­nial, Paris, Fayard, 2005. cf. éga­le­ment « F. Engels et K. Marx : le colo­nia­lisme au ser­vice de « l’Histoire » uni­ver­selle » in Contretemps, n°8 (ancienne série), sep­tembre 2003, p. 174-184.
  4. Cf. notre mise au point « Éditer Marx et Engels en France : mis­sion impos­sible ? », La Revue inter­na­tio­nale des livres et des idées, n° 16, mars-avril 2010, p. 52-55.
  5. Sebastian Budgen, “Notes cri­tiques sur l’article d’Olivier Le Cour Grandmaison”, inContretemps, n°8 (ancienne série), sep­tembre 2003, p. 175-185.
  6. Voir par exemple Sur le mode de pro­duc­tion asia­tique, Paris, Éditions Sociales, 1969.
  7. Georges Haupt et Madeleine Rebérioux, La Deuxième Internationale et l’Orient, Paris, Cujas, 1967.
  8. Voir sur­tout Georges Haupt, Michael Löwy et Claudie Weill, Les Marxistes et la ques­tion natio­nale. 1848-1914, Paris, Maspero, 1974. Voir notre syn­thèse sur cette ques­tion : « La ques­tion natio­nale et les sociaux-démo­crates autri­chiens : théo­ries et pra­tiques »,Austriaca, n° 73, 2011, p. 93-107.
  9. Un ouvrage ancien, contem­po­rain du succès des théo­ries maoïstes, le montre bien : Hélène Carrère d’Encausse et Stuart Schram, Le mar­xisme et l’Asie, Paris, Armand Colin, 1970.

Les commentaires sont fermés.