Crises écologiques, inégalités sociales et écosocialisme

Des partis politiques bourgeois se parent de valeurs environnementalistes vertueuses. Or, par leurs activités et leur idéologie de la croissance capitaliste, ces partis ont promu pendant des décennies des politiques qui ont concouru à la dégradation de l’environnement. Simple démagogie de leur part ? Non, sans doute pas, même si cela s’avère souvent le cas, particulièrement lorsqu’il est question de l’exploitation extrêmement polluante des sables bitumineux[1], des gaz de schiste[2] ou du nucléaire[3].

Ainsi, le Premier ministre du Québec, Jean Charest, adore se pavaner dans les grandes conférences climatiques pour faire l’éloge de ses politiques en matière de réduction des émissions à effet de serre et montrer qu’on peut lui faire confiance comme dirigeant responsable et éclairé. Pourtant, son gouvernement considère que l’exploitation des gaz de schiste est importante pour le « développement » du Québec afin d’assurer sa prétendue indépendance énergétique[4], bien que cela va diminuer et contaminer, notamment avec des produits potentiellement cancérigènes, les réserves d’eau souterraine (nappe phréatique), affecter les habitats naturels, l’air et la santé de la population ainsi qu’induire une augmentation des émissions de gaz à effet de serre – selon un rapport réalisé par l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis, l’activité du gisement de Barnett Shale, dans le nord du Texas, pollue plus que tout le trafic automobile de cette ville de 725 000 habitants[5].

Ce même gouvernement a offert une garantie de prêt de 58 millions de dollars pour permettre la relance des activités de la mine Jeffrey à Asbestos (en échange d’une mise de fonds de 25 millions de dollars de la part de la compagnie), sous prétexte que l’amiante chrysotile serait plus « sécuritaire » que l’amiante crocidolite. Le consensus est pourtant bien établi : l’amiante, quel que soit son type, est dangereux pour la santé. Selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) « l’état des connaissances à ce jour permet de conclure que l’amiante chrysotile est un cancérigène pour l’humain[6] ». Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 100 000 décès dans le monde par année sont causés par l’amiante[7].

Dans le dossier de l’uranium, 20 médecins de la Côte-Nord ont menacé de démissionner en bloc afin de protester contre les impacts de l’exploitation éventuelle d’une mine d’uranium sur la santé de la population… et la leur. Les citoyenNEs se sont organiséEs pour exiger un moratoire.

Des citoyenNEs, des médecins et des scientifiques réagissent, s’organisent et luttent, exigeant ici un moratoire, là l’abandon de projets de « développement » qui s’avèrent en fait du mal développement. Ces luttes sont toutefois secto­rielles, dispersées et largement défensives. Comment ces batailles peuvent-elles se transformer et déboucher sur une lutte globale et offensive ? Ces questions sont au cœur de nos préoccupations… et de nos inquiétudes, car il y a urgence.

L’humanité menacée !

L’urgence des problèmes environnementaux est telle que plusieurs, dont une majorité de scientifiques, prétendent avec force et conviction – et nous parta­geons ce point de vue – que l’avenir des sociétés humaines est en jeu. Aux menaces de pollutions multiples, à l’épuisement des ressources, y compris halieutiques, s’ajoutent trois autres périls : la biodiversité précarisée et diminuée tant par la marchandisation que par des destructions, l’amincissement de la couche d’ozone[8] qui nous protège des rayons ultraviolets (la conséquence immé­diate est une augmentation sensible des cancers de la peau) et le réchauf­fement global du climat qui provoque aussi bien des sécheresses que des inon­dations, tout en occasionnant la fonte des glaces des pôles, dont l’une des consé­quences est la montée du niveau des mers, ce qui rend fort probable des catastrophes majeures pour les villes du littoral océanique et la disparition sous les eaux d’îles habitées[9].

Sans compter la salinisation des sols que l’élévation du niveau des mers produit[10]. En 2010, l’élévation du niveau moyen des mers est estimée à 3,28 mm par an depuis l’année de référence, soit 1993[11].

La question écologique concerne tout le monde. Il s’agit à la fois de l’existence de l’espèce humaine et, plus prosaïquement et immédiatement, de la qualité comme de l’espérance de vie de populations entières soumises tant à la lente dégradation de l’environnement qu’à la menace, déjà réalisée dans certains cas, de catastrophes écologiques majeures.

Il n’est plus possible d’ignorer cette évidence : l’humain n’exploite pas impunément la nature, car il en est une partie[12]. Toute atteinte létale à la nature finit par devenir une atteinte mortelle à l’humain.

L’urgence des problèmes

Les catastrophes écologiques d’origine industrielle se multiplient. En Hongrie, en 2010, un million de mètres cubes de boue rouge toxique s’est échappé d’un bassin de rétention sur le site d’une usine d’aluminium, détruisant l’écosystème environnant et causant la mort. Toujours en 2010, dans le Golfe du Mexique, l’explosion d’une plate-forme pétrolière a causé la pire marée noire des États-Unis. Pendant des mois, de deux à trois millions de litres de pétrole se sont écoulés dans la mer chaque jour. Plus de 1 000 km de côtes ont été souillés. Les bayous (marécages) sont toujours englués dans le brut et leur nettoyage devrait prendre des années.

Il y a eu la maladie de Minamata au Japon, une intoxication aux composés de mercure due au déversement par les usines chimiques de la société Shin Nippon Chisso de nombreux résidus de métaux lourds dans la mer. Or, cette mala­die affecte particulièrement les Autochtones québécois ; c’est l’un des effets de la construction de barrages hydro-électriques. Il y a eu de graves accidents nucléaires à Windscale/Sellafield (Angleterre) en 1957 et en 2000, à Three Mile Island (États-Unis) en 1979, à Tchernobyl (Ukraine) en 1986[13], à Tokaï-mura en 2000 et à Fukushima Daichi (Japon) en 2011. Il y a eu la catastrophe de Seveso en 1976, où un nuage contenant de la dioxine s’est échappé d’un réacteur de l’usine chimique Icmesa se répandant sur la plaine lombarde en Italie, l’explosion d’une usine de pesticides Union Carbide a dégagé 40 tonnes d’isocyanate de méthyle dans l’atmosphère de la ville de Bhopal (Inde) en 1984, etc. Les graves accidents létaux, qui se multiplient, ne sont pourtant que la pointe de l’iceberg.

Environ sept milliards de tonnes par an de gaz à effet de serre (CO2, CH4, N2O, CFC) sont rejetés dans l’atmosphère, dont la moitié n’est pas recyclée par les océans ou les forêts. L’effet de serre, responsable du maintien de tempéra­tures propices à la vie à la surface de la planète, s’en trouve déséquilibré, ce qui induit de graves perturbations du système climatique complexe de la planète, dont le réchauffement global n’est qu’un aspect. Un autre aspect concerne la qualité dégradée de l’air et ses conséquences, entre autres les maladies respira­toires et cardiovasculaires plus fréquentes. Selon l’OMS, les maladies respiratoires représentent une cause de surmortalité dans les pays de la périphérie capitaliste et font partie des maladies les plus courantes chez les enfants des pays capita­listes du centre.

L’année 2010 a été marquée par deux épisodes météorologiques exceptionnels. La Russie a connu une canicule meurtrière et le Pakistan a été frappé par des inondations catastrophiques qui ont submergé 160 000 km2.

Les catastrophes dites naturelles ont fait plus de 295 000 morts en 2010. La mortalité due à ces catastrophes a augmenté de 60 % entre les années 1980 et 2000 et le nombre de catastrophes a été multiplié par trois en 50 ans. Au total, 950 catastrophes naturelles ont frappé la planète en 2010. Un chiffre bien supérieur à la moyenne annuelle de ces 30 dernières années avec 615 catastrophes.

Le climat qui change provoque des conditions météorologiques extrêmes comme des sécheresses, des inondations, des ouragans plus forts qu’auparavant, des vagues de chaleur ou de froid. Les catastrophes venant du tréfonds de la Terre – les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les tsunamis – sont plus fréquentes.

Les chercheurs ont calculé que sans le réchauffement du climat, la canicule de l’été 2010 en Russie ne se produirait qu’une fois tous les 100 000 ans.

Des données préliminaires montrent que 2010 a été l’année la plus chaude jamais recensée dans 18 pays. Et elle pourrait être l’année la plus chaude jamais répertoriée sur la planète ou au moins, selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), l’une des trois plus chaudes. Entre 1995 et 2006, 11 des 12 années figurent parmi les 12 années les plus chaudes depuis 1850[14]. Depuis 1850, la température moyenne de la surface de la terre a augmenté de 0,8 °C et elle augmente de plus en plus vite. Sur la décennie 2001-2010, les tempéra­tures mondiales ont été en moyenne de 0,43 °C supérieures à la normale calculée pour la période 1961-1990, soit le chiffre le plus haut jamais constaté pour une période de 10 ans[15].

Selon l’OMM, les principaux gaz à effet de serre ont atteint leurs plus hauts niveaux jamais observés depuis l’époque préindustrielle. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), une hausse de 1 °C du climat intensifiera la sécheresse dans les régions subtropicales et dans les régions semi-arides. Une hausse de 2 °C soumettra, chaque année, des millions de personnes supplémentaires à des inondations côtières. À partir de 3,5 °C, « la baisse de la productivité agricole sera probablement généralisée pour toutes les céréales, à toutes les latitudes[16] ». Déjà en 1999, le nombre de réfugiéEs climatiques dépassait celui des réfugiéEs de guerre. Les causes les plus importantes sont la perte de fertilité des sols, la sécheresse, les inondations et la déforestation ; ces causes sont souvent interconnectées. À partir de +2,5 °C, une partie des éco­systèmes commencera à émettre plus de CO2 qu’ils ne peuvent en absorber.

Selon le GIEC, un accroissement de température de 2 °C de la planète, par rapport au niveau préindustriel, constitue un seuil fatidique au-delà duquel la capacité des sociétés et des écosystèmes à s’adapter est menacée. D’où cet objectif – ne pas dépasser un réchauffement de 2 °C – pour les gouvernements qui négocient un accord pour réduire les gaz à effet de serre. Pour y arriver, les pays capitalistes dominants, qui sont les pays les plus polluants, devraient réduire leurs émissions de 80 à 95 % d’ici 2050 (par rapport à 1990) et les autres pays de 15 à 30 %. Pour atteindre cet objectif, il faut que les premiers réduisent, d’ici 2020, de 25 à 40 % leurs émissions. Ces réductions permettraient de maintenir la hausse de température de +2 à +2,4 °C par rapport à 1780 [17].

Près de 20 % de la surface des récifs coralliens – la forêt tropicale des océans – a disparu et un autre 25 % est menacé. L’acidification des océans y est sans doute pour beaucoup[18]. À partir d’un réchauffement de 1 °C, 30 % des espèces ani­males et végétales courent un risque aigu d’extinction. Si 21 espèces de vertébrés ont disparu au xviie siècle, 38 au xviiie, 84 au xixe, 270 au xxe, 8 500 sont menacées à court terme aujourd’hui[19]. Selon le GIEC, si la température s’élevait de plus de 3,5 °C, de 40 à 70 % des espèces recensées pourraient disparaître de la surface du globe.

La diversité biologique a reculé. Cela représente un péril pour l’humain, pas seulement pour la nature. Sur les 400 000 variétés de riz naguère cultivées, il n’en reste que 50 seulement. De nombreuses variétés de fruits, de légumes et de céréales ont disparu au profit de quelques variétés limitées, souvent sans goût, mais faciles à commercialiser. Quelque 70 % des stocks mondiaux de poissons sont surexploités par la pêche industrielle et sont incapables de se renouveler. Environ 90 % de la forêt tropicale a déjà disparu[20]. On a donc assisté à un extraordinaire appauvrissement du patrimoine génétique. Plus un milieu est divers, plus il est équilibré. Plus il procède de la monoculture, plus il est fragile et plus il appau­vrit les sols. L’agrobusiness compense cet appauvrissement par l’utilisation massive d’engrais et de pesticides lesquels, avec leurs nitrates et leurs phos­phores, eutro­phisent les rivières et les lacs, polluent gravement la nappe phréatique et dégra­dent la couche d’ozone ; à terme, l’utilisation d’engrais industriels et de pesti­cides désertifie les sols. Aujourd’hui, un autre pas en avant a été fait dans l’indus­tria­lisation de l’agriculture avec les OGM (organismes génétiquement modi­fiés), qui soumettent davantage les agriculteurs aux multinationales[21].

Le réchauffement de l’Arctique constitue une bombe à retardement, car la fonte des glaces risque de provoquer un relargage de gaz à effet de serre – tout comme le dégel du pergélisol (sous-sol gelé en permanence).

Le système capitaliste de production pollue à grande échelle et en profon­deur. Les écosystèmes sont fragilisés, certains sont définitivement morts. La déforestation se poursuit pour produire notamment des agrocarburants « verts », largement subventionnés, qui ont des effets sociaux tout aussi destructeurs que leurs conséquences sur les écosystèmes[22]. Surtout, toutes ces activités se conjuguent dans un processus cumulatif d’effet de serre que l’humanité ne peut empêcher, mais seulement espérer amoindrir. À la condition toutefois de remettre rapidement en cause la logique même de l’accumulation du capital et de transformer radicalement notre monde.

Bref, les dégâts causés à l’environnement ont souvent des effets irréversibles, et la crise écologique met en danger la vie de millions de gens et peut-être même la vie sur terre, du moins dans plusieurs régions.

Les écologistes ont été les premiers à nous avertir de ces graves problèmes, à nous faire prendre conscience de la fragilité des écosystèmes, à proposer de lutter contre les différentes pollutions et à protéger la biodiversité.

L’écologisme, critique du procès de production industriel

Pour les écologistes, les sociétés industrielles induisent de telles destructions des écosystèmes qu’elles semblent insurmontables et pour plusieurs définitives. Cette thèse fondamentale s’appuie sur plusieurs facteurs synergiques, c’est-à-dire met en lumière différentes chaînes causales que l’on peut, schématiquement, résumer ainsi :

1) L’industrialisation s’est jusqu’à présent nourrie de sources d’énergie qui, dans l’ensemble, sont non renouvelables, notamment les combustibles fos­siles et les matières fissiles ; elles sont extrêmement polluantes. Éventuellement, ces ressources s’épuiseront. La crise énergétique appréhendée amène les puissances industrielles à donner une priorité à la production de sources d’énergie alternatives, dont les agrocarburants et les gaz de schiste. Ces énergies sont elles-mêmes très polluantes. Certains pays, en particulier les États-Unis, veulent relancer l’in­dustrie du charbon et de la houille, rebaptisée pour l’occasion « propre et verte », grâce au possible captage et au stockage du carbone (puits de CO2), un « remède » qui pourrait s’avérer pire que le mal.

2) Le processus industriel actuel dépend aussi de l’exploitation de matières premières minérales, notamment des métaux, qui sont non renouvelables. Là aussi, on peut entrevoir l’épuisement des gisements. Aujourd’hui, il y a une ruée aux « terres rares », un groupe de 17 métaux aux propriétés électromagné­tiques très recherchées dans les technologies de pointe, les énergies renouve­lables, l’électronique, etc. Leur processus d’extraction et de traitement est long et très polluant.

3) Les besoins en eau du procès industriel ont atteint un tel niveau que le cycle naturel ne peut plus y suffire. Cela ne manque pas de produire des perturbations dans le cycle d’évaporation et de précipitation, et donc de provoquer des changements climatiques. On exploite à outrance les réserves d’eau du sous-sol (pour les pays bien munis en eau, on pense à la détourner pour la vendre à d’autres pays moins bien pourvus, bref à aliéner un bien commun – ce qui est déjà le cas pour l’eau de source mise en bouteille et vendue dans le commerce). Théoriquement, l’issue concevable est le dessalement des eaux de mer, ce qui nécessite une telle consommation d’énergie que le processus décrit au premier point sera accéléré de façon importante.

4) La production des denrées alimentaires est dominée par l’agrobusiness. Ses tentatives d’augmenter le rendement agricole conduisent à de nouveaux déséquilibres écologiques, tels que l’érosion, la désertification, la pollution par des substances toxiques (engrais, pesticides, etc.) et la réduction de la variabilité génétique. Par ailleurs, la terre est limitée en terme de surfaces cultivables. L’exploitation de la mer se heurte à d’autres limites, dont la reproduction des espèces, lesquelles sont d’ores et déjà surexploitées.

5) La pollution induit des déséquilibres et des dysfonctionnements de toutes sortes d’une complexité inimaginable. L’empoisonnement par des substances toxiques, les dommages physiologiques causés par les pesticides, les iso­topes radio­actifs, les détergents, les produits pharmaceutiques, les engrais indus­triels, le plomb et le mercure, les substances carcinogènes et mutagènes, et par beau­coup d’autres encore, ne constitue qu’un aspect du problème. La question des déchets non recyclables en est un autre aspect. Il faut également prendre en compte les transformations dans la composition de l’atmosphère, du sol et de l’eau : formation de smogs, modifications climatiques, transformation des rivières, des lacs et des océans, etc. Sans compter, bien sûr, l’ensemble des mala­dies industrielles.

6) La pollution psychique, c’est-à-dire l’exposition croissante à des bruits excessifs et d’autres nuisances, est cause de stress difficiles à analyser.

7) La pollution thermique constitue une ultime limite critique. Les lois de la thermodynamique montrent que, en théorie, cette limite ne peut pas être franchie. Tout processus de conversion énergétique libère de la chaleur. Les conséquences de cette production générale de chaleur à l’échelle planétaire commencent à être comprises et élucidées. Toutes ces causes évoquées ici – et pour les néomalthusiens, il faut ajouter celle de la croissance « incontrôlée » de la population mondiale, en particulier dans le tiers-monde[23] – interfèrent les unes avec les autres, étant mutuellement dépendantes.

Écologisme et « capitalisme vert »

Les problèmes écologiques sont multiples et variés, même si, fondamentale­ment, ils sont étroitement imbriqués les uns aux autres. Toutefois, cela explique la diversité des mouvements écologistes, leurs sphères d’action particulières et leurs revendications sectorielles. Ces mouvements procèdent de pensées qui peuvent varier de l’adaptation au capitalisme, qu’il s’agit de « verdir », à la remise en cause radicale de ce mode de production. Il y a plusieurs grands courants en écologie politique qui vont d’une écologie institutionnelle, laquelle situe son action au sein de l’ordre capitaliste, à une écologie « profonde », qui peut s’avérer antihumaniste, en passant par l’écosocialisme[24]. Les écologistes constituent à la fois un mouvement social et des partis politiques. Ils ne défendent pas tous le même programme. Plusieurs écologistes, et non les moindres, adhèrent à des partis anticapitalistes plutôt que de militer dans des partis verts. Entre autres, parce que plusieurs partis verts ont adopté une politique gradualiste et réfor­miste qui découle, comme celle des sociaux-démocrates, d’une participation à la gestion quotidienne de l’État et de l’économie capitalistes. Conséquemment, ils sont moins fidèles à leur crédo écologiste initial (en fonction des « nécessaires » compromis politiques) et, tout comme la social-démocratie, leur perspective est social-libérale ou plus exactement éco-libérale. De nombreux partis verts ont participé à des gouvernements sociaux-libéraux de gauche ou de centre-gauche (Allemagne, France, Italie) ainsi que de centre-droit ou de droite (Belgique, Finlande, Lettonie, République Tchèque).

Par ailleurs, la protection de l’environnement est devenue une nouvelle branche de la croissance économique capitaliste, dont le coût est reporté soit sur les prix, soit directement transformé en charge sociale dans les budgets gouverne­mentaux sous forme de subventions[25], de taxes et de mesures directes des autorités publiques, lesquelles pour financer le tout sabreront dans d’autres dépenses, notamment celles jugées non profitables, ce qui concerne généralement les services aux citoyenNEs.

Le complexe industriel capitaliste tend donc à réaliser des profits de deux manières : sur le marché traditionnel, où les produits de consommation sont fabriqués avec des effets polluants importants, et sur un autre où la pollution sera en partie maîtrisée par des moyens techniques financés par les deniers publics. Rien n’est à l’abri : l’agriculture biologique a été investie par l’agrobusiness : des poulets élevés en batterie, des tomates ou des fraises produites hors saison, avec des fertilisants et en monoculture, sont certifiées « bio ».[26]

Le capitalisme se caractérise par un productivisme qui génère de constantes révolutions technologiques et une rotation de plus en plus rapide tant du capital que des marchandises, ce qui engendre des gaspillages fantastiques.

Lorsqu’il s’agit de dépolluer, l’État prend généralement en charge les coûts, en donnant des contrats très rentables à des firmes qui se sont spécialisées dans ce secteur d’activité. Les industriels ont engrangé d’énormes profits en utilisant et en polluant ce qui relève du bien commun, puis c’est la collectivité qui a la charge de dépolluer. Socialisation des coûts, privatisation des profits, c’est là l’une des dynamiques intrinsèques du système capitaliste qui, depuis ses ori­gines, surexploite la nature, l’autre source de sa richesse avec son exploitation de la force de travail humaine.

Les grandes firmes capitalistes ont acquis une influence sur d’importants mouvements écologistes. Elles sont représentées dans toutes les commissions gou­vernementales ou privées qui s’occupent de la protection de l’environne­ment. Leur ascendance sur les législations est indubitable. De nombreux indices attestent que des campagnes écologiques ont été lancées par ces grandes firmes ou par des officines gouvernementales influencées par elles. Dès 1971, James Ridgway dans son livre The Politics of Ecology analysait le « complexe éco-industriel », c’est-à-dire le rôle du monde des affaires dans la promotion de campagnes écologiques et la liaison entre les affaires, les politicienNEs, le gouvernement local et des « initiatives citoyennes[27] ».

Le mouvement écologiste peut donc être vampirisé par le capitalisme. Il n’en reste pas moins que, dans sa grande majorité, il n’est pas au service des intérêts du Capital. S’il peut être vampirisé, c’est parce qu’il y a confusion, au niveau de l’analyse, des buts poursuivis, des moyens à utiliser et des objectifs à atteindre.

La thèse centrale de l’écologisme, selon laquelle, si le processus d’industrialisation présent se poursuit, il y aura des conséquences catastrophiques pour la vie est totalement fondée. Toutefois, cette thèse fait l’économie de l’analyse du mode de production qui sous-tend cette industrialisation et, par là même, induit dans la justesse de la thèse centrale un biais potentiellement rétrograde.

L’industrialisation capitaliste s’est réalisée, sur un mode particulier qui n’a pas d’équivalent historique. Karl Marx soulignait que « dans l’histoire des modes de production, aucune classe n’a exploité, n’a détruit le cadre de vie de la majorité de l’humanité aussi brutalement que la bourgeoisie[28] ». Voici un siècle et demi environ, l’industrialisation a rendu quasi inhabitables des villes et des régions rurales entières. La situation de l’environnement sur les lieux de travail – usines et mines – était dangereuse pour la vie (ce qu’elle est encore aujourd’hui, mais moins grâce aux luttes syndicales). Le bruit était infernal, les gens respiraient un air pollué par des gaz explosifs et empoisonnés, aussi bien que par des parti­cules et des matières fortement contaminées. La puanteur était inimaginable. On utilisait des produits toxiques de toutes sortes dans la production. La nourriture était mauvaise et corrompue. Les mesures de sécurité n’existaient pas. La sur­population des quartiers ouvriers était notoire. Le problème de l’eau potable et du drainage était terrifiant. Aucune méthode organisée de destruction des ordures n’existait.

De telles conditions auraient dû nourrir la réflexion écologique. Serait-ce parce que le problème écologique n’apparaissait pas comme vital lorsque la pollution industrielle semblait se circonscrire dans ses effets aux seulEs salariéEs et à la paysannerie ? Aujourd’hui, il est de plus en plus improbable de bénéficier d’un environnement privé permettant d’échapper aux conséquences de la pollu­tion. On a beau posséder sa propre plage et vivre dans des quartiers loin des usines polluantes, il n’en reste pas moins que la pollution de l’eau et de l’air ne s’occupe guère des frontières créées par la propriété privée.

L’analyse socialiste, qui met en lumière la division de la société en classes sociales et ses effets, permet de penser les questions écologiques d’une façon différenciée, ce qui a évidemment des conséquences sur le programme ainsi que sur les stratégies politiques.

Effets différenciés sur les classes sociales

L’image du vaisseau-Terre dont nous serions tous passagers, donc interdépendants et coresponsables, partageant une communauté d’intérêts face à notre avenir commun, masque la réalité des antagonismes sociaux. Les effets de la pollution ont des impacts diversifiés sur les communautés humaines, poussant à leur paroxysme les conflits sociaux. Le naufrage d’un vaisseau engendre nécessairement des formes particulièrement aigües de lutte de classes pour l’appropriation des canots de sauvetage. Lors du naufrage du Titanic, 75 % des premières classes ont survécu, tandis que 75 % des troisièmes classes sont décédées[29].

Depuis le tout début du capitalisme, la bourgeoisie est consciente des effets de la pollution et s’est organisée pour ne pas trop en subir les conséquences. Ainsi, à l’origine, les villes ont été organisées pour que les classes dominées subissent le gros de la pollution de l’air. Les vents dominants vont d’ouest en est, les quartiers ouvriers se retrouvent dans l’est des villes, recevant les parti­cules polluantes, tandis que, généralement, les quartiers bourgeois se situent dans l’ouest, sauf dans le cas où il y a une colline ou une montagne. Au Canada, cela se combine à un autre facteur : celui des nations dominées. Dans l’est du pays, les quartiers francophones sont dans la partie est des villes, dans l’ouest du pays, on retrouve les Autochtones dans l’est des villes.

La société bourgeoise a parqué les salariéEs dans les cités qui se sont dévelop­pées autour des usines naissantes. Cela est encore particulièrement évident dans l’Est de Montréal, autour des grandes raffineries. La caractéristique principale de la ville capitaliste réside dans le contraste entre les beaux quartiers et les quartiers de salariéEs et d’immigrantEs ; cette polarisation sociale est directement liée au caractère privé de la propriété du sol. Les conditions d’existence favorisent une surmortalité des classes dominées, dont l’espérance de vie est moindre que celle des dominants. Ainsi, un enfant né dans une banlieue industrielle de Glasgow, en Écosse, aura une espérance de vie inférieure de 28 ans à un autre né à peine 13 kilomètres plus loin et 886 202 décès auraient pu être évités entre 1991 et 2000 aux États-Unis si le taux de mortalité avait été le même chez les Afro-Américains que chez les Blancs[30].

Au xxe siècle, le développement systématiquement encouragé de l’automobile et du camion comme moyens de transport des personnes et des marchandises, conjugué à l’essor des banlieues, qui sont de véritables déserts culturels obligeant les gens à prendre leur automobile pour accéder aux produits culturels, créent des difficultés insolubles. Les problèmes de pollution – dont la circulation motorisée est la première responsable – représentent un coût écologique et humain de plus en plus difficile à supporter.

En ce qui concerne les effets sur les sociétés du réchauffement climatique, le scénario du Titanic risque de se répéter, mais à une échelle incommensurable­ment plus vaste. Ce sont clairement les populations les plus pauvres de la planète qui en subiront les effets les plus négatifs. Selon Nicholas Stern, il y aura sans doute plus de 200 millions de réfugiéEs climatiques d’ici quelques années[31]. La faim et la maladie seront le lot de millions de personnes, d’abord dans les régions les plus vulnérables, d’autant que la situation s’est passablement dégradée depuis 50 ans. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimen­tation et l’agriculture (FAO), 925 millions de personnes sont victimes de faim chronique dans le monde en 2010, dont 15 millions dans les pays riches[32]. Selon la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement « le nombre de pays très pauvres a doublé en quarante ans passant de 25 en 1971 à 49 en 2010 et il en fut de même pour le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté depuis les années 1980[33] ».

CitoyenNEs (ir)responsables !

Le changement climatique représente une grave menace globale qui exige une réponse globale urgente. Une question-clé est de savoir comment nous pou­vons réduire les gaz à effet de serre. Vraisemblablement, malgré l’urgence, les gouvernements bourgeois demeurent empêtrés dans leurs contradictions, d’où l’échec de la conférence de Copenhague, celle de Cancún par ailleurs n’ayant accouché que d’une souris. Une des solutions trouvées avec l’accord de Kyōto, bien dans la ligne de la logique mercantile, est l’émission de droits de polluer (monétarisation de la pollution via une bourse du carbone, objet déjà de spé­cu­lations impor­tantes). Dans la logique capitaliste, ce qui n’a pas de valeur marchande ne compte pas. Pour résoudre la crise écologique, il s’agit pour ses idéologues de réussir à aliéner (marchandiser) l’environnement, à lui donner une valeur d’échange[34]. Alors, puisque cela aura une valeur marchande, le capitaliste aura peut-être intérêt à protéger l’environnement plutôt que de l’exploiter. Ce n’est certainement pas ce qui se passe dans le cas des gaz de schiste, ni d’ailleurs dans les autres cas.

Une autre réponse est de responsabiliser et, par le fait même, de culpabiliser les individus en faisant appel à leur conscience tout en ignorant ou plutôt en feignant d’ignorer les causes structurelles de la crise écologique. On en profite pour augmenter de façon importante les prix à la consommation, donc les profits, sous prétexte qu’ainsi la consommation sera moindre, donc la pollution baissera. Ce n’est pas totalement faux, mais ainsi on évite de poser la question décisive de l’accumulation du capital et sa logique de la croissance continue. C’est un système qu’il faut remettre en question, pas seulement le comportement des individus.

Aussi, on a pu accuser la ménagère, qui utilise des détergents, d’être respon­sable de la pollution de l’eau. Tout comme on accuse l’automobiliste d’être responsable de la pollution de l’air. Évidemment, cela sert à dédouaner l’industrie qui a imposé ses choix de production à la population. Ses lobbies ont pu faire déman­teler, dans la plupart des villes, le tramway électrique au profit de l’autobus et de la voiture beaucoup plus polluants.

L’exemple des détergents est, à ce sujet, éclairant. Le marché des détergents industriels et ménagers est une véritable mine d’or pour les capitalistes. Depuis le début des années 1950, ce secteur de production est l’enjeu d’une lutte féroce entre les compagnies qui ont vu leur nombre diminuer alors que leur taille crois­sait. La lutte se mène, comme d’habitude, à coups d’innovations technologiques qu’une publicité monstre impose aux consommatrices et aux consommateurs. Au début des années 1960, les détergents remplacent totalement le savon et ses dérivés. Ils sont composés de deux éléments : le premier (la majeure partie du détergent), à base de phosphates, sert à adoucir l’eau, le deuxième, dit agent de surface, a la même action que le savon, mais en plus fort. Conséquence : la mousse dans les égouts, les rivières, les lacs et jusque dans l’eau du robinet. Cette pollution est due au fait que les agents de surface ne sont pas biodégradables. Grâce à la contrainte de la loi, à partir de 1964, l’industrie des détergents remplace, en traînant les pieds, les agents de surface par d’autres biodégra­dables. À la fin des années 1960, les compagnies font des agents de surface biodégradables un argument publicitaire. Toutefois, la principale pollution par les détergents reste à découvrir : l’eutrophication croissante des lacs. Les lacs connaissent une croissance effrénée des algues (cyanobactéries) qui épuisent leur oxygène. Les animaux meurent ou fuient. L’oxygène manque pour la décomposition des organismes morts : l’eau est impropre à la consommation et aux baignades. Cette surfertilisation des lacs provient des phosphates et des phosphores. Le lac Érié est l’exemple, à l’époque, du cas le plus catastrophique d’eutrophication[35]. Les années 1970 voient les stations d’épuration des eaux utiliser de nouveaux produits chimiques destinés à éliminer ces produits toxiques, mais cela se fait aux frais des contribuables et non de l’industrie responsable de cette pollution. Puis, on découvre jusqu’à 70 ppm d’arsenic dans les substances des détergents. L’arsenic est un poison cumulatif. Les chimistes des compagnies de détergents le savaient, mais les formules chimiques sont tenues secrètes, concurrence et propriété privée obligent ! Les pouvoirs publics réagissent après coup lorsque les effets nocifs deviennent évidents. C’est toujours après un certain temps… trop souvent quand les conséquences sur l’environnement sont graves, sinon irréversibles. Actuellement, environ 90 % de la dégradation du littoral méditer­ranéen marin et forestier serait dû aux seuls tensioactifs, c’est-à-dire au pouvoir dégraissant des détergents[36].

La ménagère est responsable ? Pourquoi pas glosent certainEs, puisqu’on lui offre sur le marché des détergents « verts » qui coûtent certes plus cher, mais qui ne sont pas aussi nocifs. Si elle ne fait pas le bon choix, c’est qu’elle est irresponsable ! Mais comment peut-elle distinguer les « vrais » produits écologiques des « faux » produits verts ? Dans les rayons des supermarchés, les nettoyants ménagers s’affichent de plus en plus « verts ». Face à cette offensive de marketing, peu peuvent se targuer de pouvoir faire le bon choix, à moins d’être unE chimiste chevronnéE et de savoir, en lisant l’étiquette des ingrédients utilisés – lorsqu’il y a une telle étiquette –, quels en sont les effets sur l’environnement (y compris par leur combinaison).

Cela ne veut pas dire qu’il faut cesser de conscientiser et de responsabiliser la population, bien au contraire. Toutefois, il s’agit de mettre davantage l’accent sur les causes structurelles de la pollution, qui sont liées à l’appropriation privée des moyens de production génératrice de profits et d’accumulation de capital.

Dans le cas des détergents, on a là le cycle ordinaire du cours des choses dans le système : la course au profit engendre une pollution importante et les classes populaires en supportent les effets (eau moins potable, maladies induites par les produits toxiques, interdiction des baignades, etc.), pour lesquels ils seraient en fin de compte responsables par leurs choix de consommation. Puis, les capitalistes leur font payer les coûts de la dépollution sous formes de taxes, d’impôts et d’augmentation de prix, sans compter les subventions et les dégrèvements fiscaux qui sont accordés aux industriels pour qu’ils investissent dans des tech­niques réduisant leur pollution et dans les énergies dites vertes, dont un certain nombre ne le sont pas…

Valeur d’usage contre valeur d’échange

Dans le système actuel, une marchandise quelconque, comme une paire de souliers, vendue sur un marché local, a été produite via le travail de diffé­rentes personnes dans différents pays. Si l’assemblage a été réalisé en Chine, le cuir produit en Argentine, la colle en Inde, le fil en Afrique du Sud, la modélisation et le patronage ont été réalisées en Italie, la coupe et le piquage au Maroc, etc. La machinerie, elle, provient du Canada, du moins ses pièces les plus impor­tantes, mais elle a été assemblée en Slovaquie. Les métaux utilisés pour la fabriquer proviennent eux aussi de différents pays : ils ont été exportés pour une première transformation, puis exportés à nouveau vers une usine productrice de machines. Le pétrole nécessaire à la production des plastiques de la machine provient du Venezuela ou de l’Arabie saoudite, a été exporté, puis raffiné en Allemagne, transformé en feuilles de plastique en Turquie, lesquelles ont été réexportées et transformées à nouveau aux États-Unis, tout comme les fils de laiton, les puces informatiques, qui proviennent d’une maquidalora mexicaine, etc. Tout ce processus pollue énormément et laisse une lourde empreinte écologique.

La division sociale capitaliste du travail, qui est internationale, représente non seulement « l’expression économique du caractère social du travail dans le cadre de l’aliénation[37] », mais également l’une des grandes causes de la pollution. La division sociale du travail, qui a été engendrée par la production marchande et qui est son socle, soumet la campagne à la ville, les femmes aux hommes, le manuel à l’intellectuel, le salariat à la bourgeoisie, les pays de la périphérie aux pays capitalistes du centre. Autrement dit, par sa dynamique intrinsèque, la production marchande généralisée est non seulement génératrice d’aliénation et de soumission de la majorité des humains à une minorité, mais de pollution et de destruction de l’écosystème terrestre. En ce sens, le capitalisme vert s’avère une utopie rétrograde, car il ne s’attaque pas à l’une des principales causes de la pollution : la division internationale capitaliste du travail.

Pour remettre en cause cette division du travail, il s’agit de briser avec la logique de la production marchande généralisée pour privilégier une société basée sur la valeur d’usage, ce qu’est le socialisme[38]. Pour accélérer la rotation du capital et permettre l’accumulation, la vie utile des marchandises a été réduite et la consommation accélérée, via notamment les incitatifs publicitaires et le crédit à la consommation. Produire selon une autre logique, en fonction de la valeur d’usage, allongerait la vie des produits, permettrait d’utiliser moins de matières premières, conséquemment moins d’énergie, et générerait moins de déchets. Cela aurait pour conséquence, entre autres, de valoriser l’agriculture paysanne biologique. Cela entraînerait une révolution dans l’éducation – elle ne serait plus soumise aux besoins de formation des entreprises, donc du marché de la force de travail –, dans la fabrication des médicaments, qui tiendrait compte des maladies existantes et non de la rentabilité des produits, etc. Bref, l’humain, dont la force de travail elle-même ne serait plus une marchandise, et l’écosphère seraient au centre des préoccupations.

L’appel de certains courants écologistes à l’intérêt commun, qui exige sacri­­fices et discipline, a déjà été repris par des gouvernements bourgeois, ceci s’intégrant parfaitement dans leurs politiques d’austérité. Là réside un danger très réel.  Tout comme leur critique des syndicats parce qu’ils luttent pour augmenter le niveau de vie qui stagne depuis 30 ans, ce qui n’a en rien changé le productivisme du capitalisme ni la surconsommation, laquelle a été rendue possible grâce à l’endet­tement (crédit), l’une des causes de la récession internationale de 2008.

Les appels moralisateurs aux peuples des pays riches pour qu’ils abaissent leur niveau de vie risquent fort peu de réussir, même si cela est crucial pour amoindrir le réchauffement climatique. Plusieurs proposent la décroissance et se prononcent pour une « civilisation de sobriété choisie et d’autolimitation alternative à l’impasse de la société de croissance[39] » et en faveur de « la construc­tion, au Nord comme au Sud, de sociétés conviviales autonomes et économes[40] ». Pourtant, tous conviennent qu’on ne peut mettre de côté les 925 millions de personnes qui sont victimes de faim chronique dans le monde en 2010, dont la majorité est constituée de femmes et de leurs enfants (70 % des pauvres sont des femmes).

Il s’agit donc :

  • de substituer à la croissance quantitative du capitalisme et à sa logique d’accumulation une autre logique que l’on pourrait nommer croissance qualitative, laquelle implique une importante décroissance quantitative avant tout dans les pays capitalistes dominants ;
  • de changer radicalement la répartition de la richesse. L’écart est gigan­tesque en ce qui concerne la répartition de la richesse mondiale, puisque 2 % de l’humanité détient 50 % du patrimoine des ménages tandis que 50 % de l’humanité n’en détient que 1 %. Les trois personnes les plus fortunées au monde possèdent une valeur nette supérieure au total du produit intérieur brut (PIB) des 50 nations les plus pauvres et les sept individus les plus riches possèdent 28 % de la richesse mondiale, tandis que 25 000 personnes meurent de faim chaque jour. Au Canada, les dirigeants des 100 plus grandes entreprises canadiennes inscrites à la Bourse touchent une rémunération totale 174 fois plus élevée que le revenu total d’unE salariéE moyenNE à temps plein. À la fin des années 1980, cette rémunération était 40 fois plus élevée. L’écart entre les grands bourgeois, les salariéEs et les pauvres n’a pas cessé de se creuser depuis 30 ans.

Il ne s’agit certes pas de diminuer le bien-être (qui, par ailleurs, n’est pas que matériel), mais de favoriser une meilleure qualité de vie en répartissant la richesse autrement, en produisant différemment et moins, ainsi qu’en réduisant le temps de travail. Or, s’il y a une inégalité quant aux effets de la pollution sur l’humanité, il existe également une inégalité dans l’émission de la pollution, non seulement entre le Nord et le Sud, mais au sein des sociétés elles-mêmes. Ainsi, en France, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), 20 % des ménages les plus aisés émettent 9,7 tonnes de CO2 par personne et par année, contre 3,6 tonnes pour les 20 % les plus pauvres. En Inde, le niveau est de 5 tonnes pour le 1 % de la population la plus riche, soit 10 millions de personnes, contre 1,1 tonne pour les plus pauvres, soit 38 % de la population[41]. S’il faut un rééquilibrage entre le Nord et le Sud (les dominants en France polluent deux fois plus que les dominants indiens et les dominéEs trois fois plus), une lutte écologiste conséquente doit s’attaquer au déséquilibre de la richesse et donc à l’émission différenciée de la pollution selon les classes sociales au sein même des sociétés. Elle doit donc être socialiste.

La faim de consommation qui caractérise les sociétés capitalistes, si aveugle soit-elle, est un résultat de la production de marchandises, qui ne pourra être supprimée qu’avec la marchandise elle-même, à moins que la crise écologique capitaliste ne soit fatale non seulement pour la nature, mais également pour les sociétés humaines.

L’acharnement actuel à compromettre l’avenir de l’humanité en dégradant l’écosphère ne peut se comprendre qu’à partir d’une analyse d’ensemble d’un système pour lequel la nature comme l’être humain sont d’abord l’objet d’une exploitation profitable. Le mode de production capitaliste valorise le bénéfice privé sous forme de profits. Le maximum des coûts est reporté sur la nature au prix de gaspillages et de destructions. De plus, la course aux profits engendre des crises de surproduction de marchandises et de suraccumulation de capital qui se résolvent périodiquement par une destruction massive de marchandises et de capitaux, donc par des gaspillages éhontés[42]. Il y a là privatisation de la nature et de ses ressources pour une socialisation des coûts écologistes et humains. Ce qui est donc en jeu, c’est l’orientation et la gestion des sociétés, c’est-à-dire la démocratie, notamment la planification démocratique de l’économie pour une production écologiste en fonction des besoins humains et non des profits (socialisme).

La dégradation écologique est causée fondamentalement par le mode et le procès de production. Marx le faisait déjà remarquer : « Chaque progrès de l’agri­culture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travail­leur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruc­­tion s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épui­­sant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur[43]. »

Cloisonner les luttes écologistes et les luttes sociales risque de ne pas permettre l’élaboration de solutions adéquates, ou risque de faire payer aux pauvres et aux exploitéEs les dommages causés par les riches exploiteurs.

 


NOTES

[1]. Sur ce problème, voir Andrew Nikiforuk, Les sables bitumineux : la honte du Canada. Comment le pétrole sale détruit la planète, Montréal, Écosociété, 2010.

[2]. Voir à ce propos le documentaire Gasland du réalisateur Josh Fox, produit par Trish Adlesic, Molly Gandour, Josh Fox, coproduit par David Roma, < www.pressegauche.org/spip.php?article6460 >.

[3]. Environ 200 000 m3 de déchets faiblement radioactifs et 10 000 m3 de déchets hautement radioactifs sont produits à l’échelle mondiale chaque année. La radioactivité de ces déchets subsiste pendant des centaines de milliers, voire des millions d’années. Par exemple, le plutonium-239 reste radioactif pendant au moins 240 000 ans. Penser que l’industrie nucléaire peut stocker ces déchets de manière sécuritaire durant un si long laps de temps est absurde.

[4]. Selon le commissaire au développement durable du Québec, Jean Cinq-Mars, le gouvernement aurait contourné ses propres lois pour permettre le développement rapide de l’industrie du gaz de schiste. Heureusement, les mobilisations populaires ont réussi à freiner les plans du gouvernement Charest qui, néanmoins, maintient la porte ouverte à des forages pour des « fins d’évaluation » et refuse toujours un moratoire. Pourtant, il y a déjà 29 puits en opération sur le territoire québécois, c’est largement suffisant pour faire une évaluation. En mars 2011, après de multiples avis d’infraction, deux puits de la compagnie Canbriam, près de Saint-Hyacinthe, ont été obligés de fermer pour cause d’une fuite importante au méthane.

[5]. Al Armendariz, Emissions from Natural Gas Production in the Barnett Shale Area and Opportunities for Cost-Effective Improvements, 26 janvier 2009, < www.edf.org/documents/9235_Barnett_Shale_Report.pdf >

[6]. INSP, Dossier amiante, < www.inspq.qc.ca/dossiers/amiante/default.asp?e=cp >.

[7]. OMS, Élimination des maladies reliées à l’amiante, Genève, 2006, < http://whqlibdoc.who.int/hq/2006/WHO_SDE_OEH_06.03_fre.pdf >.

[8]. L’amenuisement de la couche d’ozone au-dessus de l’Arctique n’a jamais été aussi prononcé indiquent des scientifiques qui font état d’une perte de 40 % survenue entre le début de l’hiver et la fin mars 2011. Selon les chercheurs de l’administration états-unienne de l’océan et de l’atmosphère, le protoxyde d’azote est le gaz qui endommage le plus fortement la couche d’ozone. Il est lié à l’utilisation d’engrais industriels dans l’agriculture. Les émissions de ce gaz ne sont pas encadrées par le protocole de Montréal sur l’ozone. Ce protocole a toutefois permis de réduire considérablement certaines substances nocives pour la couche d’ozone comme les chlorofluorocarbones (CFC).

[9]. Les habitants de l’atoll de Carteret (Tulun ou Kilinailau) dans le Sud Pacifique sont considérés comme les « premiers écoréfugiés officiels ». L’archipel de Tuvalu, dans le Pacifique, composé de neuf îles peuplées de 11 000 habitants sera entièrement recouvert par les eaux d’ici 2050. À cause de la salinisation des sols, la terre y est déjà incultivable. En Asie, en 2005, la moitié de l’île de Bhola, au Bangladesh, a été engloutie par les eaux, catastrophe à la suite de laquelle 500 000 personnes se sont retrouvées sans abri.

[10]. Au Bangladesh, la salinisation des sols et la pression exercée sur la mangrove des Sundarbans, au sud-ouest du pays, précipitent la migration de milliers de familles qui, généralement, se retrouvent dans les bidonvilles de Dacca.

[11]. CNES et CLS, Évolution du niveau moyen des mers vu par les altimètres, Aviso, 2011, < www.aviso.oceanobs.com/fr/actualites/indicateurs-des-oceans/niveau-moyen-des-mers/index.html >.

[12]. Ce que notait déjà Karl Marx dans ses Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1972 [1844], p. 62.

[13]. Poussé par le vent, le nuage nocif a recouvert en quelques jours 40 % de l’Europe et contaminé par ses retombées de vastes zones. Plus de 20 ans après cette catastrophe nucléaire civile, cinq millions de personnes sont toujours exposées à des radiations supérieures à la normale dans les ex-Républiques soviétiques.

[14]. GIEC, Changements climatiques 2007. Rapport de synthèse, Genève, OMM et PNUE, 2008, < www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar4/syr/ar4_syr_fr.pdf >.

[15]. La température moyenne combinée de l’air à la surface des terres et de la mer, en 2010 (janvier-octobre), présente actuellement une anomalie positive estimée à 0,55 °C ± 0,11 °C (0,99 °F ± 0,20 °F) par rapport à la normale calculée pour la période 1961-1990 (14 °C/57,2 °F). Source : OMM, 15 décembre 2010, < www.wmo.int/pages/mediacentre/news/index_fr.html >.

[16]. Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert, Paris, La Découverte, 2010, p. 47.

[17]. Ibid., p. 104-108.

[18]. Selon le GIEC, op. cit., « la fixation du carbone anthropique émis depuis 1750 a abaissé le pH des océans de 0,1 unité en moyenne. La hausse de la concentration atmosphérique de CO2 a accentué encore l’acidité du milieu marin ».

[19]. Armand Farrachi, « La biodiversité : un combat prioritaire », Pistes pour un anticapitalisme vert, Paris, Syllepse, 2010, p. 64.

[20]. Ibid., p. 63.

[21]. Selon l’International Service for Acquisition of Agri-biotech Applications (ISAAA), en 2009-2010, environ 10 % des terres agricoles sur la surface du globe ont été ensemencées avec des plantes génétiquement modifiées, soit 148 millions d’hectares.

[22]. Voir à ce propos François Houtart, L’agroénergie. Solution pour le climat ou sortie de crise pour le capital? Bruxelles, Couleur livres, 2009.

[23]. Les crises écologiques ont favorisé le développement de toute une série de courants idéologiques qui, sous couvert d’écologie radicale ou « profonde », tentent de réhabiliter les thèses de Malthus. Ces courants trouvent un écho au plus haut niveau dans certains secteurs des classes dominantes, où la disparition de quelques centaines de millions d’êtres humains est plus facile à imaginer que celle du capitalisme. En général, cette menace pèse sur les pauvres, tout particulièrement sur les femmes et leurs enfants.

[24]. C’est notamment le cas au Danemark, où il y a eu une unité politique des écologistes et des anticapitalistes dans le parti Enhedslisten – de rød-grønne, c’est-à-dire La liste de l’unité – les rouges et verts.

[25]. Par exemple, le montant des aides publiques s’élève à 326 000 dollars par emploi créé dans une centrale photovoltaïque. Aurélien Bernier, Michel Marchand et le M’PEP, Ne soyons pas des écologistes benêts. Pour un protectionnisme écologique et social, Paris, Mille et une nuits, 2010, p. 87. Au Québec, le gouvernement Charest a donné une subvention de 16 millions de dollars à Bathium Canada, filiale du Groupe diversifié Bolloré, pour développer et fabriquer une pile au lithium dans le dessein, nous explique-t-on, de consolider 67 emplois et peut-être d’en créer, d’ici 2014, 245, ce qui revient cher l’emploi.

[26]. Voir Philippe Baqué, « Florissante industrie de l’agriculture biologique », Le Monde diplomatique, février 2011, p. 20-21.

[27]. James Ridgway, The Politics of Ecology, New York, Dutton, 1971.

[28]. Karl Marx cité par Jean-Paul Deléage, « La nature : un paradigme introuvable », Critique communiste, n° 7, mai-juin 1976, p. 67.

[29]. Robert Ballard et Rick Archbold, Les grands paquebots disparus, Paris, Glénat, 1998.

[30]. OMS, Les inégalités « tuent à grande échelle », 28 août 2008, < www.who.int/mediacentre/news/releases/2008/pr29/fr/index.html >.

[31]. Nicholas Stern, Report on the Economy of Climatic Change, Londres, Financial Ministery, 2006.

[32]. < www.fao.org/news/story/fr/item/45232/icode/ >.

[33]. < www.suissehebdo.com/__n1695443__Le_nombre_de_pays_les_plus_pauvres_a_double_en_quarante_ ans__salarme_lONU.html >.

[34]. C’est notamment le sens du rapport Stern, op. cit.

[35]. William McGucken, Lake Erie Rehabilitated: Controlling Cultural Eutrophication 1960s-1990s, Akron, University of Akron Press, 2000.

[36]. Voir à ce sujet < www.jne-asso.org/dossiers_detergents.html >.

[37]. Marx, Manuscrits de 1844, op. cit., p. 111

[38]. Karl Marx a mis en évidence cet aspect dans La critique du programme de Gotha, Paris, LDES, 2008. Le socialisme implique non seulement la fin de la force de travail comme marchandise (abolition du salariat et du marché du travail) et l’étatisation moyens de production, mais la fin du marché proprement dit, de la marchandise et de l’argent (valeur d’échange). En outre, il exige l’auto-organisation des producteurs associés qui décident collectivement, donc démocratiquement, ce qui sera produit, comment cela sera produit, etc., ce qui est l’une des bases du dépérissement de l’État.

[39]. Serge Latouche, Sortir de la société de consommation, Paris, Les Liens qui libèrent, 2010.

[40]. Arnaud Berthoud, Une philosophie de la consommation. Agent économique et sujet moral, Paris, PUF, 2005. Voir également les écrits de Serge Mongeau, dont La simplicité volontaire, plus que jamais, Montréal, Écosociété, 1998.

[41]. Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris, Seuil, 2011, p. 140-141.

[42]. Voir, entre autres, Karl Marx, Les crises du capitalisme, Paris, Demopolis, 2009.

[43]. Karl Marx, Le Capital, Livre premier, Tome II, Paris, Éditions sociales, 1973 [1867], p. 181-182. Souligné par Marx.