Crise écologique, capitalisme et altermondialisme. Un point de vue éco socialiste

Mis en ligne le 29 mars 2010

par Michael Löwy

Actuel Marx

2008/2 (n° 44)

La crise éco­lo­gique pla­né­taire a pris un tour­nant déci­sif avec le phé­no­mène du chan­ge­ment cli­ma­tique. Premier constat : tout s’accélère bien plus vite que prévu. L’accumulation de gaz car­bo­nique, la montée des tem­pé­ra­tures, la fonte des gla­ciers polaires et des « neiges éter­nelles », les séche­resses, les inon­da­tions : tout se pré­ci­pite, et les bilans des scien­ti­fiques, à peine l’encre des docu­ments séchée, se révèlent trop opti­mistes. On penche main­te­nant, de plus en plus, pour les four­chettes les plus éle­vées, dans les pré­vi­sions pour les dix, vingt, trente pro­chaines années. À cela, il faut ajou­ter cer­tains dan­gers, encore peu étu­diés, mais qui risquent de pro­vo­quer un saut qua­li­ta­tif en matière d’effet de serre et un déra­page incon­trô­lable du réchauf­fe­ment de la pla­nète : les 400 mil­liards de tonnes de CO2 pour le moment empri­son­nées dans le per­gé­li­sol (per­ma­frost), cette toun­dra conge­lée qui s’étend du Canada à la Sibérie. Si les gla­ciers com­mencent à fondre, pour­quoi le per­gé­li­sol ne fon­drait-il pas, lui aussi ? Il existe peu de scé­na­rios du pire, c’est-à-dire une tem­pé­ra­ture dépas­sant les 2-3 degrés : les scien­ti­fiques évitent de dres­ser des tableaux catas­tro­phiques. Mais on sait déjà les risques encou­rus : montée du niveau de la mer et inon­da­tion non seule­ment de Dacca et d’autres villes mari­times asia­tiques, mais aussi de… Londres et New York, déser­ti­fi­ca­tion à une échelle gigan­tesque, manque d’eau potable, catas­trophes « natu­relles » (oura­gans, tsu­na­mis, etc.) en série. On pour­rait allon­ger la liste. À partir d’un cer­tain niveau de tem­pé­ra­ture – six degrés par exemple – la terre sera-t-elle encore habi­table pour notre espèce ? Malheureusement, nous ne dis­po­sons pas d’une pla­nète de rechange dans l’univers connu des astro­nomes.

CRISE ÉCOLOGIQUE ET CHANGEMENT CLIMATIQUE

Qui est res­pon­sable de cette situa­tion inédite dans l’histoire de l’humanité ? C’est l’Homme, nous répondent les scien­ti­fiques. La réponse est juste, mais un peu courte : l’homme habite sur Terre depuis des mil­lé­naires, et la concen­tra­tion de CO2 a com­mencé à deve­nir un danger depuis quelques décen­nies seule­ment. En tant que mar­xistes, nous répon­dons ceci : la faute en incombe au sys­tème capi­ta­liste, à sa logique absurde et irra­tion­nelle d’expansion et d’accumulation à l’infini, à son pro­duc­ti­visme obsédé par la recherche de pro­fits. Quelles sont donc les pro­po­si­tions, les solu­tions, les alter­na­tives pro­po­sées par les « res­pon­sables », les élites capi­ta­listes diri­geantes ? C’est peu de dire qu’elles ne sont pas à la hau­teur du défi. Parfois, elles frisent le ridi­cule : que dire de la der­nière réunion du G8 (juin 2007), cette pom­peuse ren­contre des puis­sants de ce monde, qui a solen­nel­le­ment décidé, avec l’accord de George Bush, de l’Union euro­péenne, du Japon et du Canada – les grands pol­lueurs de la pla­nète – de « prendre sérieu­se­ment en consi­dé­ra­tion » la pro­po­si­tion de réduc­tion des émis­sions de CO2 ? N’est-ce pas for­mi­dable ? D’ailleurs, Nicolas Sarkozy s’est bruyam­ment féli­cité d’avoir convaincu George W. Bush d’inclure, in extre­mis, l’adverbe « sérieu­se­ment » dans la résolution…[1]

Un autre exemple éclai­rant : la fonte des gla­ciers arc­tiques du Pôle Nord se pro­duit bien plus vite que prévu. Selon les der­nières obser­va­tions scien­ti­fiques (octobre 2007), on pré­voit leur com­plète dis­so­lu­tion non plus vers 2050, mais vers 2020 ! Elle risque d’avoir des consé­quences dra­ma­tiques : d’une part, un effet de feed-back – alors que la glace réflé­chis­sait, comme un miroir, la cha­leur solaire, la mer ou la terre l’absorbent, inten­si­fiant ainsi le chan­ge­ment cli­ma­tique ; d’autre part, le danger, à terme, d’une montée du niveau de la mer sub­mer­geant des pays entiers (un risque réel pour les Pays-Bas, selon un rap­port de l’Union euro­péenne). Or, que font les gou­ver­ne­ments limi­trophes de la région, USA, Russie et Canada ? Ils se dis­putent, à coups d’expéditions mili­taires patrio­tiques, le tracé de leurs zones de sou­ve­rai­neté res­pec­tives, en vue de la future exploi­ta­tion du pétrole qui gît actuel­le­ment sous les gla­ciers…

Et que dire des accords de Kyoto, expres­sion des gou­ver­ne­ments (bour­geois) les plus « éclai­rés », du point de vue éco­lo­gique ? Son dis­po­si­tif cen­tral, le « marché des droits d’émission », s’est révélé une opé­ra­tion tra­gi­co­mique : les quotas d’émission dis­tri­bués par les « res­pon­sables » étaient tel­le­ment géné­reux que tous les pays ont fini l’année 2006 avec d’importants excé­dents de « droits d’émission ». Résultat : le prix de la tonne de CO2 s’est effon­dré de 20 euros en 2006 à moins d’un euro actuel­le­ment… Mentionnons éga­le­ment le der­nier remède miracle, par­rainé par Bush et Lula, mais qui inté­resse aussi l’Europe : rem­pla­cer le pétrole – de toute façon des­tiné à s’épuiser – par les agro­car­bu­rants. Les céréales ou le maïs, plutôt que de nour­rir les peuples affa­més du Tiers-monde, rem­pli­ront les réser­voirs des voi­tures des pays riches. Selon la FAO (Food and Agriculture Organisation) des Nations unies, les prix des céréales ont déjà consi­dé­ra­ble­ment aug­menté, à cause de forte demande des agro­car­bu­rants, vouant à la faim des mil­lions de per­sonnes des pays pauvres. Sans parler du fait que la pro­duc­tion de ces car­bu­rants, qui exige des fer­ti­li­sants, des pes­ti­cides, etc., risque de pro­duire autant de CO2 que les éner­gies fos­siles.

GRANDEUR ET LIMITES DE L’ÉCOLOGIE

La grande contri­bu­tion de l’écologie a été – et est encore – de nous faire prendre conscience des dan­gers qui menacent la pla­nète en raison de l’actuel mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. La crois­sance expo­nen­tielle des agres­sions à l’environnement et la menace gran­dis­sante d’une rup­ture de l’équilibre éco­lo­gique confi­gurent un scé­na­rio-catas­trophe qui met en ques­tion la sur­vi­vance même de la vie humaine. Nous sommes confron­tés à une crise de civi­li­sa­tion qui exige des chan­ge­ments radi­caux.

Le pro­blème est que les pro­po­si­tions avan­cées par la plu­part des ONG et par les cou­rants domi­nants de l’écologie poli­tique euro­péenne sont très insuffi­santes ou abou­tissent à des impasses. Leur prin­ci­pale fai­blesse est d’ignorer la connexion néces­saire entre le pro­duc­ti­visme et le capi­ta­lisme, ce qui conduit à l’illusion d’un « capi­ta­lisme propre » ou de réformes capables d’en contrô­ler les « excès » (comme par exemple les éco­taxes). Ou alors, pre­nant comme pré­texte l’imitation, par les éco­no­mies bureau­cra­tiques de com­man­de­ment, du pro­duc­ti­visme occi­den­tal, ils ren­voient dos-à-dos capi­ta­lisme et « socia­lisme » comme des variantes du même modèle – un argu­ment qui a beau­coup perdu de son inté­rêt après l’écroulement du pré­tendu « socia­lisme réel ».

Les éco­lo­gistes se trompent s’ils pensent pou­voir faire l’économie de la cri­tique mar­xienne du capi­ta­lisme : une éco­lo­gie qui ne se rend pas compte du rap­port entre « pro­duc­ti­visme » et logique du profit est vouée à l’échec – ou, pire, à la récu­pé­ra­tion par le sys­tème. Les exemples ne manquent pas… L’absence d’une pos­ture anti­ca­pi­ta­liste cohé­rente a conduit la plu­part des partis Verts euro­péens – France, Allemagne, Italie, Belgique – à deve­nir de simples par­te­naires « éco-réfor­mistes » de la ges­tion social libé­rale du capi­ta­lisme par les gou­ver­ne­ments de centre-gauche.

Considérant les tra­vailleurs comme irré­mé­dia­ble­ment voués au pro­duc­ti­visme, cer­tains éco­lo­gistes font l’impasse sur le mou­ve­ment ouvrier, et ont ins­crit sur leur dra­peau : « ni gauche, ni droite ». Des ex-mar­xistes conver­tis à l’écologie déclarent hâti­ve­ment « adieu à la classe ouvrière » (André Gorz), tandis que d’autres (Alain Lipietz) insistent sur la néces­sité de quit­ter le « rouge » – c’est-à-dire le mar­xisme ou le socia­lisme – pour adhé­rer au « vert », nou­veau para­digme qui appor­te­rait une réponse à tous les pro­blèmes éco­no­miques et sociaux.

L’ÉCO SOCIALISME

Qu’est-ce donc que l’éco-socialisme ? Il s’agit d’un cou­rant de pensée et d’action éco­lo­gique qui fait siens les acquis fon­da­men­taux du mar­xisme, tout en le débar­ras­sant de ses sco­ries pro­duc­ti­vistes. Pour les éco­so­cia­listes, la logique du marché et du profit, de même que celle de l’autoritarisme bureau­cra­tique de feu le « socia­lisme réel », sont incom­pa­tibles avec les exi­gences de sau­ve­garde de l’environnement natu­rel. Tout en cri­ti­quant l’idéologie des cou­rants domi­nants du mou­ve­ment ouvrier, ils savent que les tra­vailleurs et leurs orga­ni­sa­tions sont une force essen­tielle pour toute trans­for­ma­tion radi­cale du sys­tème et pour l’établissement d’une nou­velle société, socia­liste et éco­lo­gique. Ce cou­rant est loin d’être poli­ti­que­ment homo­gène, mais la plu­part de ses repré­sen­tants par­tagent cer­tains thèmes com­muns. En rup­ture avec l’idéologie pro­duc­ti­viste du pro­grès – dans sa forme capi­ta­liste et/​ou bureau­cra­tique – et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion des­truc­teur de la nature, il repré­sente une ten­ta­tive ori­gi­nale d’articuler les idées fon­da­men­tales du socia­lisme mar­xiste avec les acquis de la cri­tique éco­lo­gique.

Le rai­son­ne­ment éco-socia­liste repose sur deux argu­ments essen­tiels :

Le mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion actuel des pays capi­ta­listes avan­cés, fondé sur une logique d’accumulation illi­mi­tée (du capi­tal, des pro­fits, des mar­chan­dises), de gas­pillage des res­sources, de consom­ma­tion osten­ta­toire et de des­truc­tion accé­lé­rée de l’environnement, ne peut aucu­ne­ment être étendu à l’ensemble de la pla­nète, sous peine de crise éco­lo­gique majeure. Selon des cal­culs récents, si l’on géné­ra­li­sait à l’ensemble de la popu­la­tion mon­diale la consom­ma­tion moyenne d’énergie des USA, les réserves connues de pétrole seraient épui­sées en dix-neuf jours.[2] Ce sys­tème est donc néces­sai­re­ment fondé sur le main­tien et l’aggravation de l’inégalité criante entre le Nord et le Sud.

En tout état de cause, la conti­nua­tion du « pro­grès » capi­ta­liste et l’expansion de la civi­li­sa­tion fondée sur l’économie de marché – même sous cette forme bru­ta­le­ment inéga­li­taire – menace direc­te­ment, à moyen terme (toute pré­vi­sion serait hasar­deuse), la survie même de l’espèce humaine, notam­ment à cause des consé­quences catas­tro­phiques du chan­ge­ment cli­ma­tique.

La ratio­na­lité bornée du marché capi­ta­liste, avec son calcul à court terme des pertes et des pro­fits, est intrin­sè­que­ment contra­dic­toire avec une ratio­na­lité éco­lo­gique, qui prend en compte la tem­po­ra­lité longue des cycles natu­rels. Il ne s’agit pas d’opposer les « mau­vais » capi­ta­listes éco­cides aux « bons » capi­ta­listes verts : c’est le sys­tème lui-même, fondé sur l’impitoyable com­pé­ti­tion, les exi­gences de ren­ta­bi­lité, la course au profit rapide, qui est des­truc­teur des équi­libres natu­rels. Le pré­tendu capi­ta­lisme vert n’est qu’une manœuvre publi­ci­taire, une éti­quette visant à vendre une mar­chan­dise ou, dans le meilleur des cas, une ini­tia­tive locale équi­va­lente à une goutte d’eau sur le sol aride du désert capi­ta­liste. Contre le féti­chisme de la mar­chan­dise et l’autonomisation réi­fiée de l’économie par le néo-libé­ra­lisme, l’enjeu de l’avenir est, pour les éco­so­cia­listes, la mise en œuvre d’une « éco­no­mie morale » au sens que don­nait E.P. Tompson à ce terme, c’est-à-dire une poli­tique éco­no­mique fondée sur des cri­tères non moné­taires et extra-éco­no­miques : en d’autres termes, la « réin­tri­ca­tion » de l’économique dans l’écologique, le social et le poli­tique. [3].

Les réformes par­tielles sont tota­le­ment insuffi­santes : il faut rem­pla­cer la micro-ratio­na­lité du profit par une macro-ratio­na­lité sociale et éco­lo­gique, ce qui exige un véri­table chan­ge­ment de civilisation[4]. Cela est impos­sible sans une pro­fonde réorien­ta­tion tech­no­lo­gique, visant au rem­pla­ce­ment des sources actuelles d’énergie par d’autres, non pol­luantes et renou­ve­lables, telles que l’énergie éolienne ou solaire[5]. La pre­mière ques­tion qui se pose est donc celle du contrôle des moyens de pro­duc­tion, et sur­tout des déci­sions d’investissement et de muta­tion tech­no­lo­gique, qui doit être arra­ché aux banques et entre­prises capi­ta­listes pour deve­nir un bien commun de la société. Certes, le chan­ge­ment radi­cal concerne non seule­ment la pro­duc­tion, mais aussi la consom­ma­tion. Cependant, le pro­blème de la civi­li­sa­tion bour­geoise-indus­trielle n’est pas – comme le pré­tendent sou­vent les éco­lo­gistes – « la consom­ma­tion exces­sive » de la popu­la­tion et la solu­tion n’est pas une « limi­ta­tion » géné­rale de la consom­ma­tion, notam­ment dans les pays capi­ta­listes avan­cés. C’est le type de consom­ma­tion actuel, fondé sur l’ostentation, le gas­pillage, l’aliénation mar­chande et l’obsession accu­mu­la­trice, qui doit être mis en ques­tion.

ÉCOLOGIE ET ALTERMONDIALISME

Oui, nous répon­dra-t-on, elle est sym­pa­thique cette utopie, mais en atten­dant, faut-il rester les bras croi­sés ? Certainement pas ! Il faut mener bataille pour chaque avan­cée, chaque régle­men­ta­tion, chaque action de défense de l’environnement. Chaque kilo­mètre d’autoroute bloqué, chaque mesure en faveur des trans­ports col­lec­tifs, est impor­tant, non seule­ment parce qu’ils ralen­tissent la course vers l’abîme, mais aussi parce qu’ils per­mettent aux gens, aux tra­vailleurs, aux indi­vi­dus de s’organiser, de lutter et de prendre conscience des enjeux du combat, de com­prendre, par leur expé­rience col­lec­tive, la faillite du sys­tème capi­ta­liste et la néces­sité d’un chan­ge­ment de civi­li­sa­tion.

C’est dans cet esprit que les forces les plus actives de l’écologie se sont enga­gées, dès le début, dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Cet enga­ge­ment cor­res­pond à la prise de conscience que les grands enjeux de la crise éco­lo­gique sont pla­né­taires et ne peuvent donc être affron­tés que dans une démarche réso­lu­ment cos­mo­po­li­tique, supra­na­tio­nale, mon­diale. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est sans doute le plus impor­tant phé­no­mène de résis­tance anti-sys­té­mique du début du XXIe siècle. Cette vaste nébu­leuse, cette sorte de « mou­ve­ment des mou­ve­ments », qui se mani­feste de manière visible lors des forums sociaux – régio­naux ou mon­diaux – et des grandes mani­fes­ta­tions de pro­tes­ta­tion – contre l’OMC, le G 8 ou la guerre impé­riale en Irak –, ne cor­res­pond pas aux formes habi­tuelles de l’action sociale ou poli­tique. Large réseau décen­tra­lisé, il est mul­tiple, divers et hété­ro­gène, asso­ciant syn­di­cats ouvriers et mou­ve­ments pay­sans, ONG et orga­ni­sa­tions indi­gènes, mou­ve­ments de femmes et asso­cia­tions éco­lo­giques, intel­lec­tuels et jeunes acti­vistes. Loin d’être une fai­blesse, cette plu­ra­lité est une des sources de la force, crois­sante et expan­sive, du mou­ve­ment. On peut dire que l’acte de nais­sance de l’altermondialisme a été la grande mani­fes­ta­tion popu­laire qui a fait échouer la réunion de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) à Seattle en 1999. La tête visible de ce combat était la conver­gence sur­pre­nante de deux forces : turtles and team­sters, des éco­lo­gistes habillés en tor­tues (espèce en voie de dis­pa­ri­tion) et des syn­di­ca­listes du sec­teur des trans­ports. La ques­tion éco­lo­gique était donc, dès le début, au cœur des mobi­li­sa­tions contre la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste néo­li­bé­rale. Le mot d’ordre cen­tral du mou­ve­ment, « le monde n’est pas une mar­chan­dise », vise aussi, évi­dem­ment, l’air, l’eau, la terre, en un mot, l’environnement natu­rel, de plus en plus soumis à la main­mise du capi­tal.

On peut dire que l’altermondialisme com­porte trois moments : 1) la pro­tes­ta­tion radi­cale contre l’ordre de choses exis­tant, et ses sinistres ins­ti­tu­tions : le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, le G-8 ; 2) un ensemble de mesures concrètes, de pro­po­si­tions pou­vant être immé­dia­te­ment réa­li­sées : la taxa­tion des capi­taux finan­ciers, la sup­pres­sion de la dette du Tiers-monde, la fin des guerres impé­ria­listes ; 3) l’utopie d’un « autre monde pos­sible », fondé sur des valeurs com­munes comme la liberté, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, la jus­tice sociale, la défense de l’environnement. La dimen­sion éco­lo­gique est pré­sente dans ces trois moments : elle ins­pire aussi bien la révolte contre un sys­tème qui conduit l’humanité à une tra­gique impasse qu’un ensemble de pro­po­si­tions pré­cises – mora­toire sur les OGM, déve­lop­pe­ment des trans­ports col­lec­tifs gra­tuits – ainsi que l’utopie d’une société vivant en har­mo­nie avec les éco­sys­tèmes, esquis­sée par les docu­ments du mou­ve­ment. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contra­dic­tions, résul­tant aussi bien de la résis­tance aux reven­di­ca­tions éco­lo­giques de la part des sec­teurs du syn­di­ca­lisme, per­çues comme « une menace pour l’emploi », que de la nature bornée et peu sociale de cer­taines orga­ni­sa­tions éco­lo­giques… Mais une des carac­té­ris­tiques les plus posi­tives des forums sociaux, et de l’altermondialisme dans son ensemble, c’est la pos­si­bi­lité de la ren­contre, du débat, du dia­logue et de l’apprentissage réci­proque de dif­fé­rents types de mou­ve­ments.

Il faut ajou­ter que la mou­vance éco­lo­gique elle-même est loin d’être homo­gène : elle est très diverse cou­vrant un spectre qui va des ONG modé­rées, habi­tuées aux pres­sions du lob­bying, aux mou­ve­ments com­ba­tifs inves­tis dans un tra­vail mili­tant à la base ; de la ges­tion « réa­liste » de l’État (au niveau local ou natio­nal) aux luttes qui mettent en ques­tion la logique du sys­tème ; de la cor­rec­tion des « excès » de l’économie de marché aux ini­tia­tives d’orientation éco-socia­liste. Cette hété­ro­gé­néité carac­té­rise d’ailleurs tout le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, même si une sen­si­bi­lité anti­ca­pi­ta­liste pré­do­mine, sur­tout en Amérique Latine. C’est la raison pour laquelle le Forum Social Mondial, pré­cieux lieu de ren­contre – comme l’explique si bien notre ami Chico Whitacker [6] – où dif­fé­rentes ini­tia­tives peuvent prendre racine, ne peut pas deve­nir un mou­ve­ment socio­po­li­tique struc­turé, avec une « ligne » com­mune, des réso­lu­tions adop­tées par la majo­rité, etc. Il est impor­tant de sou­li­gner que la pré­sence de l’écologie dans le « mou­ve­ment des mou­ve­ments » ne se limite pas aux orga­ni­sa­tions éco­lo­giques – Greenpeace, WWF, parmi d’autres. Elle devient de plus en plus une dimen­sion prise en compte, dans l’action et dans la réflexion, par dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux, pay­sans, indi­gènes, fémi­nistes, reli­gieux (théo­lo­gie de la libé­ra­tion).

Un exemple frap­pant de cette inté­gra­tion « orga­nique » des ques­tions éco­lo­giques par d’autres mou­ve­ments sociaux est le MST, Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre du Brésil, qui, avec ses cama­rades du réseau inter­na­tio­nal Via Campesina, forme un des piliers du Forum Social Mondial et du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Hostile, depuis son ori­gine, au capi­ta­lisme et à son expres­sion rurale, l’agro-business, le MST a inté­gré de plus en plus la dimen­sion éco­lo­gique dans son combat pour une réforme agraire radi­cale et pour un autre modèle d’agriculture. Lors de la célé­bra­tion du 20e anni­ver­saire du mou­ve­ment, à Rio (2005), le docu­ment des orga­ni­sa­teurs pré­ci­sait : notre rêve est « un monde éga­li­taire, qui socia­lise ces richesses maté­rielles et cultu­relles », un chemin nou­veau pour la société, « fondé sur l’égalité entre les êtres humains et les prin­cipes éco­lo­giques ». Cela se tra­duit dans l’action – sou­vent en marge de la « léga­lité » – du MST contre les OGM, qui est à la fois un combat contre la ten­ta­tive des mul­ti­na­tio­nales – Monsanto, Syngenta – de contrô­ler tota­le­ment les semences, en sou­met­tant les pay­sans à sa domi­na­tion, et une lutte contre un fac­teur de pol­lu­tion et de conta­mi­na­tion incon­trô­lable des champs. Ainsi, grâce à une occu­pa­tion « sau­vage », le MST a obtenu en 2006 l’expropriation d’un champ de maïs et de soja trans­gé­niques de Syngenta Seeds dans l’État du Parana, qui est devenu le cam­pe­ment paysan « Terre Libre ». Il faut men­tion­ner aussi leur affron­te­ment avec les mul­ti­na­tio­nales de la pâte à papier, qui mul­ti­plient, sur des cen­taines de mil­liers d’hectares, de véri­tables « déserts verts », des forêts d’eucalyptus (mono­cul­ture) qui assèchent toutes les sources d’eau et détruisent toute diver­sité bio­lo­gique. Ces com­bats sont insé­pa­rables, pour les cadres et les acti­vistes du MST, d’une pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste radi­cale. Les coopé­ra­tives agri­coles du MST déve­loppent, de plus en plus, une agri­cul­ture bio­lo­gique sou­cieuse de la bio­di­ver­sité et de l’environnement en géné­ral et consti­tuent ainsi des exemples concrets d’une forme de pro­duc­tion alter­na­tive. En juillet 2007, le MST et ses par­te­naires du mou­ve­ment Via Campesina ont orga­nisé à Curitiba (État du Parana) une Journée de l’Agro-écologie, en pré­sence de cen­taines de délé­gués, des ingé­nieurs agro­nomes, des uni­ver­si­taires et des théo­lo­giens de la libé­ra­tion (Leonardo Boff, Frei Betto). Bien entendu, ces expé­riences et ces luttes ne se limitent pas au Brésil. On en trouve, sous des formes dif­fé­rentes, dans beau­coup d’autres pays, et pas seule­ment du Tiers-monde, et elles consti­tuent une partie signi­fi­ca­tive de l’arsenal com­ba­tif de l’altermondialisme et de la nou­velle culture cos­mo­po­li­tique dont il est por­teur.

Notes

[1] Le Monde, 9 juin 2007, p. 4. [2] M. Mies, « Liberacion del consumo o poli­ti­za­cion de la vida coti­diana », Mientras Tanto, n° 48,1992, p. 73. [ 3] Voir Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif, Paris, Fayard, 1995, pp. 385-386,396 et Jorge Riechman, Problemas con los frenos de emer­gen­cia ? Madrid, Editorial Revolucion, 1991, p. 15. [4] Voir Jorge Riechman, « El socia­lismo puede llegar solo en bici­cleta », Papeles de la Fondation de Investigaciones Marxistas, Madrid, n° 6,1996. [5] Voir David Schwartzman, « Solar Communism », Science and Society, vol. 60, n° 3,1996. [6] Voir C. Whitaker, « Le défidu Forum social mon­dial : un autre monde au-delà du capi­ta­lisme », Actuel Marx, n° 42,2007.

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