Crise de la finance ou crise du capitalisme ?

Mis en ligne le 05 mai 2010

Crise de la finance ou crise du capitalisme ?

HUSSON Michel

1er juin 2009

La crise actuelle est née dans la sphère finan­cière mais s’est rapi­de­ment éten­due à l’ensemble de l’économie dite réelle. Ce constat pose deux types de ques­tions. Des ques­tions d’ordre théo­rique : com­ment ana­ly­ser les rap­ports entre finance et éco­no­mie réelle et leur res­pon­sa­bi­lité dans la crise ? Et des ques­tions plus pra­tiques : quels sont les canaux de trans­mis­sion de l’une à l’autre et com­ment reve­nir sur la financiarisation ?

Sommaire

Quelle arti­cu­la­tion entre (…)

Quels canaux de transmission

La nature de la crise

Quelle arti­cu­la­tion entre finance et éco­no­mie réelle ?

Très sché­ma­ti­que­ment, on peut dire que deux thèses s’opposent sur ce point parmi les éco­no­mistes pro­gres­sistes, selon qu’ils consi­dèrent la finance comme para­si­taire ou fonc­tion­nelle. Pour mieux dis­cu­ter ces deux posi­tions, on peut partir d’un trait essen­tiel du capi­ta­lisme contem­po­rain. Depuis le tour­nant néo-libé­ral du début des années 1980, le taux de profit s’est consi­dé­ra­ble­ment réta­bli, mais cela n’a pas conduit à une aug­men­ta­tion du taux d’accumulation (gra­phique 1). Autrement dit, les pro­fits sup­plé­men­taires ont été uti­li­sés à autre chose qu’à l’investissement.

Manifestement, le « théo­rème de Schmidt » énoncé par le chan­ce­lier alle­mand Helmut Schmidt au début des années 1980 (« les pro­fits d’aujourd’hui sont les inves­tis­se­ments de demain et les emplois d’après-demain ») n’a pas fonc­tionné. Ce com­por­te­ment, inédit dans l’histoire du capi­ta­lisme, est établi et sou­li­gné par de nom­breux ana­lystes, et il consti­tue un élé­ment-clé de la cri­tique du capi­ta­lisme financiarisé.

Une partie crois­sante des richesses pro­duites est donc captée par les pro­fits ban­caires et les divi­dendes. La pre­mière expli­ca­tion de ce phé­no­mène consiste à dire que la finance pompe les pro­fits réa­li­sés par les entre­prises du sec­teur pro­duc­tif. On parle alors d’une finance para­si­taire ou pré­da­trice, dont les exi­gences de ren­ta­bi­lité iraient crois­sant et exer­ce­raient une pres­sion tou­jours plus forte sur la ges­tion des entre­prises et notam­ment sur l’emploi. Cette inter­pré­ta­tion contient une part de vérité mais elle risque d’exonérer le capi­ta­lisme pro­duc­tif. Il y aurait en somme un « bon » capi­ta­lisme qui serait empê­ché de fonc­tion­ner cor­rec­te­ment par la ponc­tion opérée par la « mau­vaise » finance. Une telle grille de lec­ture implique logi­que­ment que l’horizon d’un projet alter­na­tif pour­rait se limi­ter à la régu­la­tion du capi­ta­lisme : en le sou­la­geant de cette pres­sion finan­cière dont viennent tous les maux, on pour­rait lui redon­ner les moyens de fonc­tion­ner normalement.

Une variante consiste à dis­tin­guer deux mesures du taux de profit selon qu’il est cal­culé avant ou après paie­ment des inté­rêts et ver­se­ment des divi­dendes. Le taux d’accumulation du capi­tal évo­lue­rait en phase avec la défi­ni­tion étroite du profit d’entreprise de telle sorte que l’on avance impli­ci­te­ment l’idée que les ponc­tions de la finance empê­che­raient le capi­tal d’investir. C’est une vision défor­mée de la théo­rie du capi­ta­lisme qui consiste à subor­don­ner la dyna­mique de l’accumulation à la répar­ti­tion du profit entre entre­prises et ren­tiers. Elle s’oppose aussi bien à la théo­rie mar­xiste qu’aux théo­ries conven­tion­nelles qui pos­tulent que la rému­né­ra­tion des action­naires est jus­ti­fiée par leur capa­cité ulté­rieure d’épargne et donc d’investissement.

Une autre objec­tion à cette lec­ture s’appuie sur une réa­lité : dans plu­sieurs pays, et en tout cas en France, l’investissement domes­tique est relayé par l’investissement exté­rieur. En rai­son­nant à l’échelle du monde, on s’apercevrait que l’écart entre profit et accu­mu­la­tion serait sen­si­ble­ment réduit. Outre les dif­fi­cul­tés sta­tis­tiques qui font obs­tacle à un tel bilan, l’observation des flux d’investissement inter­na­tio­nal montre qu’ils concernent encore majo­ri­tai­re­ment les pays déve­lop­pés, même si la part des pays émer­gents aug­mente. Les don­nées du FMI montrent qu’en 2006, les deux grandes puis­sances (Etats-Unis et Union euro­péenne) sont expor­ta­trices nettes de capi­taux pro­duc­tifs, mais pour une faible pro­por­tion de leur inves­tis­se­ment privé, res­pec­ti­ve­ment 1 % et 3 %. Cette approche n’est pas satis­fai­sante car elle ne peut rendre compte des muta­tions du capi­ta­lisme depuis son entrée dans la phase néo-libé­rale. Les trans­for­ma­tions du sys­tème finan­cier doivent être ana­ly­sées à partir de deux ten­dances essen­tielles à l’œuvre depuis le début des années 1980. La pre­mière est la baisse conti­nue de la part des richesses pro­duites qui revient aux sala­riés, à peu près par­tout dans le monde. Même le FMI ou la Commission euro­péenne en font aujourd’hui le constat. C’est cette baisse de la part sala­riale qui a permis un réta­blis­se­ment spec­ta­cu­laire du taux de profit à partir du milieu des années 1980. Mais, encore une fois, ce sur­croît de profit n’a pas été uti­lise pour inves­tir plus.

La masse crois­sante de pro­fits non inves­tis a été prin­ci­pa­le­ment dis­tri­buée sous forme de reve­nus finan­ciers, et c’est là que se trouve la source du pro­ces­sus de finan­cia­ri­sa­tion. La dif­fé­rence entre le taux de profit et le taux d’investissement est d’ailleurs un bon indi­ca­teur du degré de finan­cia­ri­sa­tion. On peut aussi véri­fier que la montée du chô­mage et de la pré­ca­rité va de pair avec la crois­sance de la sphère finan­cière. Là encore, la raison est simple : la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de pro­duc­ti­vi­tés au détri­ment des sala­riés, en blo­quant la pro­gres­sion des salaires et en ne rédui­sant pas suf­fi­sam­ment, voire en aug­men­tant, la durée du travail.

Les rap­ports entre capi­tal pro­duc­tif et capi­tal finan­cier se sont donc pro­fon­dé­ment modi­fiés. Mais c’est plutôt dans le sens d’une imbri­ca­tion crois­sante : on est passé d’une éco­no­mie d’endettement, où c’est le crédit ban­caire qui assure le finan­ce­ment des entre­prises à une éco­no­mie finan­cia­ri­sée où les entre­prises ont déve­loppé leurs propres acti­vi­tés finan­cières. L’exigence de la finance d’une ren­ta­bi­lité très élevée vient, par un effet en retour, peser sur les condi­tions de l’exploitation des tra­vailleurs. On ne peut pas pour autant dis­so­cier arti­fi­ciel­le­ment le rôle de la finance et celui du conflit entre capi­tal et tra­vail pour le par­tage de la valeur ajou­tée. Ce n’est pas la montée de la finance qui fait bais­ser les salaires mais c’est, à l’inverse, la montée des pro­fits non inves­tis qui nour­rit la finance.

Si l’on rai­sonne en termes de repro­duc­tion du capi­tal, on se trouve alors face au pro­blème sui­vant. La part des salaires baisse et celle de l’investissement stagne : dans ces condi­tions, qui va ache­ter une pro­duc­tion qui conti­nue à croître ? La solu­tion à cette dif­fi­culté repose sur le recy­clage des pro­fits non inves­tis, qui s’effectue à tra­vers la redis­tri­bu­tion opérée par la finance.

La finan­cia­ri­sa­tion n’est donc pas un fac­teur auto­nome et elle appa­raît comme la contre­par­tie logique de la baisse de la part sala­riale et de la raré­fac­tion des occa­sions d’investissement suf­fi­sam­ment ren­tables. C’est pour­quoi la montée des inéga­li­tés sociales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mon­diale) est un trait consti­tu­tif du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain. Cette approche de la finance se ren­force avec la prise en compte de la mon­dia­li­sa­tion. Dans la consti­tu­tion pro­gres­sive d’un marché mon­dial, la finance joue son rôle qui consiste à abolir, autant que faire se peut, les déli­mi­ta­tions des espaces de valo­ri­sa­tion. La grande force du capi­tal finan­cier est en effet d’ignorer les fron­tières géo­gra­phiques ou sec­to­rielles, parce qu’il s’est donné les moyens de passer très rapi­de­ment d’une zone éco­no­mique à l’autre, d’un sec­teur à l’autre : les mou­ve­ments de capi­taux peuvent désor­mais se déployer à une échelle consi­dé­ra­ble­ment élar­gie. La fonc­tion de la finance est ici de durcir les lois de la concur­rence en flui­di­fiant les dépla­ce­ments du capital.

La confi­gu­ra­tion actuelle de l’économie mon­diale ren­force ce méca­nisme. Elle est en effet fon­da­men­ta­le­ment dés­équi­li­brée puisque le défi­cit des Etats-Unis est financé par le reste du monde. Or, ce dés­équi­libre contri­bue à créer une masse énorme de liqui­di­tés à la recherche de la ren­ta­bi­lité maxi­male qui ali­mentent la finance et ajoutent à son insta­bi­lité intrin­sèque. La carac­té­ris­tique prin­ci­pale du capi­ta­lisme contem­po­rain ne réside donc pas dans l’opposition entre un capi­tal finan­cier et un capi­tal pro­duc­tif, mais dans la déva­lo­ri­sa­tion du tra­vail et dans l’hyper-concurrence entre capi­taux à laquelle conduit la financiarisation.

Quels canaux de transmission ?

En 1987, un krach bour­sier de grande ampleur avait conduit la plu­part des éco­no­mistes à pré­voir un ralen­tis­se­ment brutal de l’économie mon­diale. C’est l’inverse qui s’était passé : à partir de 1988, les pays déve­lop­pés ont connu un cycle de crois­sance très dyna­mique. La crise bour­sière ne s’était donc pas trans­mise à l’économie réelle et, au contraire, elle avait servi de purge et permis de remettre les comp­teurs à zéro. C’est après tout une fonc­tion clas­sique des crises que d’apurer les comptes et d’éliminer les canards boi­teux. Quelques années plus tard, une crise immo­bi­lière et hypo­thé­caire de grande ampleur est venue frap­per le Japon, pré­senté à l’époque comme la puis­sance mon­tante à l’assaut des mar­chés mon­diaux. S’ouvre alors une décen­nie de crois­sance à peu près nulle, dont l’économie japo­naise a eu du mal à sortir.

La finance est donc plus ou moins auto­nome selon les lieux et les époques mais il est clair que, dans la crise actuelle, la trans­mis­sion à l’économie réelle a été rapide, bru­tale et uni­ver­selle. Ni l’Europe, ni les pays émer­gents n’ont été tenus à l’écart de l’effondrement du marché hypo­thé­caire aux Etats-Unis. .Cette trans­mis­sion passe par plu­sieurs canaux :

les res­tric­tions sur le crédit concernent aussi bien la consom­ma­tion des ménages que l’investissement des entre­prises. Cet effet a été par­ti­cu­liè­re­ment net dans les pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni où la consom­ma­tion des ménages est tirée par l’endettement ;

la déva­lua­tion du patri­moine finan­cier et immo­bi­lier des ménages va les inci­ter à moins consom­mer : c’est l’effet de richesse ;

l’incertitude géné­rale pèse sur les com­por­te­ments de consom­ma­tion et d’investissement ;

la crise immo­bi­lière contri­bue en tant que telle au ralen­tis­se­ment éco­no­mique général ;

les dépenses publiques de sou­tien au sys­tème ban­caire repré­sentent des sommes consi­dé­rables qui vont néces­si­ter une réduc­tion des dépenses ou une aug­men­ta­tion des impôts ;

enfin et sur­tout, le ralen­tis­se­ment se trans­met à l’ensemble de l’économie mon­diale à tra­vers le com­merce et les investissements.

Tous ces méca­nismes actuel­le­ment à l’œuvre se com­binent avec les autres dimen­sions de la crise pour étendre ses effets bien au-delà de la sphère finan­cière. Il n’y a donc pas de cloi­son étanche entre la finance et l’économie réelle, parce que la finance est une pièce maî­tresse du capi­ta­lisme néo-libé­ral. Cela veut dire aussi que les fon­de­ments mêmes de son fonc­tion­ne­ment actuel vont être remis en cause par la crise actuelle. Par exemple, le modèle de crois­sance des Etats-Unis repose sur un double défi­cit, défi­cit com­mer­cial à l’extérieur et défi­cit d’épargne à l’intérieur. Dans les deux cas, la finance joue un rôle essen­tiel dans la ges­tion de ces dés­équi­libres : à l’intérieur, c’est elle qui a rendu pos­sible le sur­en­det­te­ment ; à l’extérieur elle a pour fonc­tion d’assurer l’équilibre de la balance des paie­ments par l’afflux de capi­taux. Mais si la finance se dégonfle, ce sont les bases de ce mode de crois­sance qui vont être remises en cause : l’endettement des ménages est doré­na­vant bloqué, et les entrées de capi­taux ne sont plus garan­ties. Par consé­quent, la crise finan­cière va se tra­duire par un ralen­tis­se­ment durable de la crois­sance aux Etats-Unis qui va se com­mu­ni­quer au reste du monde.

Dans ces condi­tions, la repro­duc­tion du sys­tème passe par un double mou­ve­ment, d’extension du domaine de la mar­chan­dise et de refus de répondre aux besoins non ren­tables. Le capi­ta­lisme contem­po­rain a donc réuni les condi­tions qu’il reven­dique pour un fonc­tion­ne­ment opti­mal de son point de vue. Plutôt qu’une amé­lio­ra­tion du bien-être social, la concur­rence pure et par­faite, débar­ras­sée des régle­men­ta­tions, rigi­di­tés et autres dis­tor­sions, fait appa­raître une absence totale de légi­ti­mité, puisque la régres­sion sociale est expli­ci­te­ment reven­di­quée comme la prin­ci­pale condi­tion de réus­site du sys­tème. Dans ce cadre, la finance n’est pas seule­ment la contre­par­tie d’une exploi­ta­tion accrue des tra­vailleurs, elle est aussi un déver­soir pour les capi­taux à la recherche de la ren­ta­bi­lité maxi­male. Les exi­gences déme­su­rées de ren­ta­bi­lité qu’elle impose à l’économie réelle ren­forcent à leur tour le faible dyna­misme de l’investissement et les inéga­li­tés sociales comme condi­tion de repro­duc­tion du système.

Cette ana­lyse conduit à deux conclu­sions géné­rales. La pre­mière est que le capi­ta­lisme a été rat­trapé par ses contra­dic­tions et se voit ramené à la situa­tion qui était la sienne au len­de­main de la réces­sion géné­ra­li­sée de 1974-75. Depuis plus de 25 ans, il a vécu en somme à crédit et il est aujourd’hui confronté à des échéances aux­quelles il ne peut faire face. La faillite ban­caire est le sym­bole de sa propre faillite, et il ne dis­pose pas d’autre solu­tion de rechange. Dans ces condi­tions, et c’est la seconde conclu­sion, la régu­la­tion de la finance serait un remède utile mais qui ne s’attaque pas aux racines du mal. La finan­cia­ri­sa­tion se nour­rit de la baisse de la part sala­riale et des dés­équi­libres de l’économie mon­diale. Pour dégon­fler la finance, il fau­drait donc fermer ces deux robi­nets qui l’alimentent, ce qui implique une autre répar­ti­tion des richesses, et une autre orga­ni­sa­tion de l’économie mon­diale, deux pers­pec­tives abso­lu­ment étran­gères au Capital.

La nature de la crise

L’interprétation de la crise per­cute cer­taines inter­pré­ta­tions dog­ma­tiques se récla­mant de Marx et fai­sant jouer un rôle cen­tral à la fameuse loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit. Or, toutes les don­nées empi­riques montrent au contraire que le taux de profit s’est très net­te­ment réta­bli dans les prin­ci­paux pays capi­ta­listes. Sauf à tordre les mesures du taux de profit pour mon­trer qu’il baisse contrai­re­ment à l’évidence, il faut penser une crise qui résulte d’un trop-plein de profit. Sur cette toile de fond, se déve­loppe un débat de carac­té­ri­sa­tion de la crise : sur­pro­duc­tion, sur­ac­cu­mu­la­tion, sous-consom­ma­tion ? Les contri­bu­tions à ce débat sont le plus sou­vent de longs com­men­taires du Capital de Marx plutôt qu’une ana­lyse concrète de la crise actuelle. Il fau­drait sans doute reve­nir plus en détail sur ce débat fas­ti­dieux, mais il est sur­tout impor­tant d’insister ici sur les deux dimen­sions de cette crise qu’il conduit à oublier.

Cette crise résulte d’abord de la sur­ex­ploi­ta­tion des tra­vailleurs à l’échelle mon­diale. Globalement, la carac­té­ris­tique prin­ci­pale du capi­ta­lisme contem­po­rain est une ten­dance géné­ra­li­sée à la hausse du taux d’exploitation. De ce point de vue, le capi­ta­lisme a réussi à réta­blir son taux de profit Mais il se trouve confronté à un pro­blème de réa­li­sa­tion qui appa­raît dès le milieu des années 1980. Cette contra­dic­tion a été gérée de deux manières : par une montée des inéga­li­tés déga­geant des débou­chés de sub­sti­tu­tion à la consom­ma­tion sala­riale et par une fuite en avant dans le sur­en­det­te­ment. Dans les deux cas, le rôle de la « finance » est déci­sif, en assu­rant le recy­clage de la plus-value vers les reve­nus ren­tiers, et en sou­te­nant la fuite en avant dans le surendettement.

Le capi­ta­lisme a été en somme rat­trapé par cette contra­dic­tion, et c’est le sens de cette crise. Mais il faut aller plus loin et se poser la ques­tion de savoir pour­quoi le capi­ta­lisme inves­tit aujourd’hui une pro­por­tion moindre de ses pro­fits. On peut encore une fois y voir la pres­sion de la finance mais celle-ci ne s’exercerait pas avec la même force si le capi­ta­lisme dis­po­sait de suf­fi­sam­ment d’occasions d’investissements ren­tables. C’est ici qu’apparaît le carac­tère sys­té­mique de la crise qui se situe à un niveau plus pro­fond, et met en cause les res­sorts essen­tiels de ce mode de pro­duc­tion. La source de cette crise est au fond l’écart crois­sant qui existe entre les besoins sociaux de l’humanité et les cri­tères propres au capi­ta­lisme. La demande sociale se porte sur des mar­chan­dises qui ne sont pas sus­cep­tibles d’être pro­duites avec le maxi­mum de ren­ta­bi­lité. Les gains de pro­duc­ti­vité auto­ri­sés par les nou­velles tech­no­lo­gies et l’innovation conduisent à une offre (ren­table) qui est de moins en moins en adé­qua­tion avec cette demande sociale qui, du coup, n’apparaît pas suf­fi­sam­ment rentable.

Cet écart se creuse selon deux dimen­sions prin­ci­pales. La pre­mière, dans les pays déve­lop­pés, est le dépla­ce­ment de la demande des biens manu­fac­tu­rés vers des ser­vices aux­quels sont asso­ciés de moindres gains de pro­duc­ti­vité et donc de moindres pers­pec­tives de profit. Aucun débou­ché n’a pris le relais à une échelle suf­fi­sante pour jouer le même rôle que l’industrie auto­mo­bile durant la phase « for­diste » pré­cé­dente. La seconde dimen­sion est géoé­co­no­mique et résulte de la mon­dia­li­sa­tion : celle-ci tend à créer un marché mon­dial, autre­ment dit un espace élargi de valo­ri­sa­tion. Les moindres niveaux de pro­duc­ti­vité des sec­teurs les moins avan­cés sont direc­te­ment confron­tés à des exi­gences de ren­ta­bi­lité ali­gnées sur les per­for­mances des pays ou des entre­prises les plus per­for­mantes. Il en résulte un effet d’éviction qui fait qu’un cer­tain nombre de pro­duc­tions et donc de besoins sociaux qu’elles pour­raient satis­faire, ne sont plus éli­gibles compte tenu des cri­tères d’hyper-rentabilité aux­quels elles se trouvent confrontées.

Cette ana­lyse conduit à deux conclu­sions géné­rales. La pre­mière est que le capi­ta­lisme a été rat­trapé par ses contra­dic­tions et se voit ramené à la situa­tion qui était la sienne au len­de­main de la réces­sion géné­ra­li­sée de 1974-75. Depuis plus de 25 ans, il a vécu en somme à crédit et il est aujourd’hui confronté à des échéances aux­quelles il ne peut faire face. La faillite ban­caire est le sym­bole de sa propre faillite, et il ne dis­pose pas d’autre solu­tion de rechange. Dans ces condi­tions, et c’est la seconde conclu­sion, la régu­la­tion de la finance serait un remède utile mais qui ne s’attaque pas aux racines du mal. La finan­cia­ri­sa­tion se nour­rit de la baisse de la part sala­riale et des dés­équi­libres de l’économie mon­diale. Pour dégon­fler la finance, il fau­drait donc fermer ces deux robi­nets qui l’alimentent, ce qui implique une autre répar­ti­tion des richesses, et une autre orga­ni­sa­tion de l’économie mon­diale, deux pers­pec­tives abso­lu­ment étran­gères au Capital.

Michel Husson, Conseil scien­ti­fique d’Attac-France

Denknetz Jahrbuch 2009

* Paru dans le Courrier inter­na­tio­nal des mou­ve­ments sociaux n° 1, jan­vier 2010. Sur le site de Michel Husson :

http://​hus​so​net​.free​.fr/​d​e​n​k​n​t​z​f.pdf

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