La crise et au-delà de la crise

CONSTRUIRE LES NOUVELLES SOLIDARITÉS

Mis en ligne le 09 février 2010

Nous, les signa­taires de cette décla­ra­tion, ainsi que des intel­lec­tuels et des acti­vistes du Sud Global et du Nord Global, nous sommes ren­con­trés à Bruxelles lors d’un bou­le­ver­se­ment his­to­rique et d’une crise sévère. Bien que les gou­ver­ne­ments natio­naux viennent au secours du capi­ta­lisme et res­taurent le néo­li­bé­ra­lisme, il n’est pas trop tard pour une inter­ven­tion radi­cale. Nous sou­hai­tons ins­pi­rer de nou­veaux para­digmes quant aux rap­ports sociaux et aux rap­ports à la nature. Nous pro­po­sons donc des pistes pour des sys­tèmes alter­na­tifs à tous les niveaux, basés sur une nou­velle soli­da­rité glo­bale. Concentrons-nous sur les besoins des peuples pour lutter contre la pau­vrété et la des­ti­tu­tion qui ne cessent d’augmenter, contrô­lons et rédui­sons l’importance du sec­teur finan­cier, oeu­vrons pour la jus­tice cli­ma­tique et la récla­ma­tion des biens com­muns, et arrê­tons les guerres. C’est aux peuples de déci­der. L’enchevêtrement des crises éco­lo­giques, éco­no­miques et sociales est struc­tu­rel et néces­site que l’on agisse de toute urgence.

La crise est passée, à ce qu’on dit.

Non. Le monde est pris dans un bou­le­ver­se­ment his­to­rique, bien qu’en consi­dé­rant le G20, l’Union Européenne et même les Nations Unies dans une moindre mesure, il semble qu’il ne soit ques­tion de pro­cé­der qu’à un réamé­na­ge­ment mineur. Un réel chan­ge­ment n’est pas en vue. En revanche, la bulle des mar­chés finan­ciers se fait talon­ner par une bulle poli­tique.

Ils tentent de res­tau­rer la domi­na­tion néo­li­bé­rale et la logique du capi­ta­lisme de crise. Si, c’est ce qu’ils font et – en tenant compte des struc­tures du pou­voir global – nous devons bien admettre que : Oui, ils le peuvent.

Le capi­ta­lisme global a entraîné le monde dans une crise sévère. Cette crise s’accompagne du pillage continu des res­sources natu­relles et éner­gé­tiques de la pla­nète, sur­tout dans le Sud, de l’imminence d’une catas­trophe cli­ma­tique, de crises ali­men­taires avec ses consé­quences dévas­ta­trices telles que la faim, la pau­vreté et la migra­tion. En outre, le monde connaît une aug­men­ta­tion des inéga­li­tés sociales et un appro­fon­dis­se­ment des divi­sions de classe, mais aussi le pou­voir crois­sant des mul­ti­na­tio­nales, des guerres et une ten­dance à recou­rir à des solu­tions auto­ri­taires. Toutes ces diverses formes de crises sont les consé­quences d’une logique façon­née par le capi­ta­lisme, le patriar­cat, l’impérialisme, le (néo) colo­nia­lisme, la mili­ta­ri­sa­tion et l’exploitation des êtres humains et de la nature. Une autre logique doit la rem­pla­cer ou alors des conflits enva­hi­ront la pla­nète et l’humanité encore et encore.

De nouveaux paradigmes

C’est l’heure des inter­ven­tions radi­cales. Cela signi­fie conce­voir une vision liée à des pro­jets de chan­ge­ments concrets, avec une vraie pers­pec­tive de trans­for­ma­tion vers des socié­tés soli­daires. Les prin­ci­paux objec­tifs sont : sauver la pla­nète, arrê­ter les guerres, vaincre la faim et la misère, et réa­li­ser l’égalité sociale et la pleine éman­ci­pa­tion.

A tra­vers le monde, de nom­breux mou­ve­ments sociaux et poli­tiques ainsi que de nom­breuses ini­tia­tives locales orga­nisent la résis­tance et construisent de nou­veaux para­digmes. Les prin­ci­pales condi­tions pour la vie humaine sur la pla­nète incluent : la prio­rité aux besoins de chaque per­sonne dans un pro­ces­sus de pro­duc­tion contrô­lée par les peuples, un ren­ver­se­ment des rap­ports d’exploitation envers la nature en faveur de rap­ports res­pec­tueux pour cette source de vie, et la pleine démo­cra­tie dans tous les rap­ports sociaux et les ins­ti­tu­tions poli­tiques, éco­no­miques et cultu­relles. Cela signi­fie l’égalité pour les femmes dans tous les sec­teurs des socié­tés. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme per­met­tra à toutes les cultures et les savoirs de contri­buer à une vision mon­diale et à l’éthique néces­saire pour une réelle trans­for­ma­tion.

La lutte pour la trans­for­ma­tion implique la connexion et le ren­for­ce­ment des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques à l’échelle mon­diale. Depuis l’appel des Zapatistes et la nais­sance du mou­ve­ment global après les évé­ne­ments de Seattle, les pro­tes­ta­tions et les résis­tances n’ont eu cesse de pro­li­fé­rer à tous les niveaux. Pourtant, elles res­tent éparses. Néanmoins, il y a des exemples encou­ra­geants : les mou­ve­ments des sans-terre et des pay­sans, les mou­ve­ments des femmes et des indi­gènes, les mou­ve­ments pour la jus­tice sociale, les mou­ve­ments des tra­vailleurs et les ini­tia­tives pour un tra­vail conve­nable, les mou­ve­ments des immi­grés et des réfu­giés, les mou­ve­ments pour la jus­tice cli­ma­tique et pour la res­ti­tu­tion de la dette des pays du Sud et enfin, et sur­tout, les mou­ve­ments pour la paix.

Des alternatives

Nous devons nous concen­trer sur les besoins et les aspi­ra­tions des peuples. En pre­mier lieu nous exi­geons une redis­tri­bu­tion immé­diate et radi­cale de la richesse des pro­prié­taires privés aux peuples du Sud, aux classes les plus pauvres en géné­ral et aussi au domaine public – déles­ter 75 pour cent des biens des mains des riches et des super-riches. Nous ne paie­rons pas pour la crise et les pro­chaines dettes natio­nales qui en décou­le­ront. Ces exi­gences pour­raient dans un pre­mier temps être satis­faites par un lourd impôt sur la for­tune, sur les pro­fits des mul­ti­na­tio­naux, sur les hauts reve­nus per­son­nels, sur les héri­tages et par la suite sur les tran­sac­tions finan­cières et les mar­chés moné­taires. La dette contrac­tée par l’expropriation privée, le pillage et l’exploitation colo­niales se doit être res­ti­tuée.

Soutenons les com­bats des classes popu­laires ! Les res­sources mon­diales devraient sur­tout être mises à dis­po­si­tion de la lutte contre la faim, la famine et la pau­vreté mais aussi pour com­pen­ser la des­truc­tion des res­sources natu­relles, des condi­tions de vie et pour finan­cer le déve­lop­pe­ment durable. Les inves­tis­se­ments dans les infra­struc­tures et les ser­vices publics doivent être aug­men­tés de manière géné­rale. Les salaires ainsi que les inves­tis­se­ments dans le déve­lop­pe­ment social et éco­lo­gique doivent être conten­tés avant ceux des action­naires. Le droit au tra­vail et à la nour­ri­ture doit être garanti. On doit aug­men­ter l’emploi au ser­vice public pour contrer la pré­ca­rité. Cela implique l’expansion de formes de tra­vail col­lec­tives et coopé­ra­tives ce qui contri­buera de manière effi­cace au déve­lop­pe­ment humain et enri­chera les rap­ports sociaux, ces formes de vie n’étant pas orien­tées vers la réa­li­sa­tion de plus-values.

Contrôlons et rédui­sons l’importance du sec­teur de la finance glo­bale : 75 pour cent en moins tout de suite ! Nous exi­geons la pro­hi­bi­tion des biens toxiques, des pro­duits déri­vés, des hedge funds et des actions pri­vées. Nous exi­geons l’arrêt de davan­tage de libé­ra­li­sa­tion, le dur­cis­se­ment des contrôles ban­caires, finan­ciers et du capi­tal ainsi que la fer­me­ture des para­dis fis­caux. Nous avons besoin d’établir une mon­naie glo­bale de soli­da­rité et un ordre finan­cier et com­mer­cial qui pro­meut le déve­lop­pe­ment durable et les normes sociales et poli­tiques. Ce ne sont pas seule­ment les banques mais aussi l’investissement tel qu’il existe qui doivent être socia­li­sés et deve­nir des fonc­tions publiques, pour ren­ver­ser la prio­rité aux pro­fits sur les peuples.

Un chan­ge­ment réel et urgent de tout le mode de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et de consom­ma­tion est néces­saire. Cela exige : la socia­li­sa­tion des sec­teurs clés de l’économie et des res­sources natu­relles, le lan­ce­ment immé­diat d’une conver­sion radi­cale pour l’écologie, une amé­lio­ra­tion de la qua­lité et de la dura­bi­lité des pro­duits afin de réduire la consom­ma­tion à outrance, le rem­pla­ce­ment de la mono­cul­ture issue de l’agro-industrie par une agri­cul­ture pay­sanne et coopé­ra­tive. Réduire de 75 pour cent l’usage de l’énergie et des res­sources ; 75 pour cent d’émissions en moins. Justice pour le climat !

C’est au peuple de déci­der ! Cela implique de pour­voir à une démo­cra­tie élec­to­rale repré­sen­ta­tive et de pro­mou­voir une vraie démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive issue d’un consul­tas popu­lare, la pla­ni­fi­ca­tion des pro­jets par les peuples, par les conseils popu­laires et une par­ti­ci­pa­tion bud­gé­taire là où les déci­sions concrètes sont prises. Cela implique aussi une démo­cra­ti­sa­tion de l’économie qui dépasse la co-ges­tion clas­sique des ouvriers et qui per­mette une réelle par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs, des syn­di­cats, des consom­ma­teurs ou de tout autre agent, aux prises de déci­sions dans les entre­prises (ce qui aura un impact sur toute la chaîne de pro­duc­tion trans­na­tio­nale). L’objectif est de rem­pla­cer le conseil admi­nis­tra­tif capi­ta­liste par des conseils admi­nis­tra­tifs col­lec­tifs qui garan­tissent les inté­rêts des conseils com­mu­nau­taires et ter­ri­to­riaux.

Réclamons le commun ! Les besoins de base étant des biens com­muns, ils devraient être acces­sibles à tous, à savoir que l’accès libre à la terre, aux semences, à l’eau et à l’air non pollué est indis­pen­sable. Plus jamais de bre­vets sur la vie. Le savoir, la tech­no­lo­gie et la recherche doivent éga­le­ment faire partie du commun, autant qu’un sys­tème de trans­port local gra­tuit et que le libre accès à tout autre bien de base d’intérêt géné­ral. Il faut stop­per net toute ten­ta­tive de pri­va­ti­sa­tion des pro­prié­tés publiques, et ren­ver­ser la ten­dance à dému­nir le domaine public. Il faut défendre le sys­tème de la sécu­rité sociale et l’élargir ; et une poli­tique concrète doit satis­faire les besoins de loge­ments des pays du Sud et du Nord.

Concentrons-nous sur la réa­li­sa­tion d’une éco­no­mie soli­daire et res­pon­sable, por­tons notre atten­tion sur la santé, l’éducation et l’instruction, la recherche, le droit abso­lue à la nour­ri­ture et à la réforme agraire, les ser­vices sociaux, les soins pro­di­gués aux enfants, aux per­sonnes âgées et aux malades, ainsi qu’à notre envi­ron­ne­ment natu­rel. De plus, cela appor­tera une contri­bu­tion à un mode de pro­duc­tion éco­lo­gique, à une nou­velle forme d’émancipation des rap­ports homme-femme et au déve­lop­pe­ment d’une pra­tique du bien vivir. Une nou­velle orien­ta­tion qui tende vers la démar­chan­di­sa­tion, le marché local, la régio­na­li­sa­tion, et qui, en partie, aille à l’encontre de la mon­dia­li­sa­tion et de son com­merce d’exportation des modèles de pro­duc­tion indus­trielle, de la pri­va­ti­sa­tion et du sys­tème de valo­ri­sa­tion, ainsi que les inéga­li­tés crois­santes et les dés­équi­libres dans le monde qui en découlent.

Faire se reti­rer toutes les armées occi­den­tales et fermer toutes les bases mili­taires à l’étranger. Le plus grand gas­pillage revient à la colos­sale somme d’argent dépen­sée pour les moyens de des­truc­tion. C’est pour­quoi nous exi­geons : un mini­mum de 75 pour cent de réduc­tion des dépenses mili­taires, l’abolition du droit de veto du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le déman­tè­le­ment de l’OTAN, la pros­crip­tion de toute arme nucléaire.

Programme de travail

Nous avons aidé à déve­lop­per une ana­lyse, prédit la crise et contri­bué à la délé­gi­ti­mi­sa­tion du néo­li­bé­ra­lisme. Pourtant nous n’avons pas encore pu triom­pher des struc­tures pré­va­lentes du pou­voir. Le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral a com­mencé à perdre de sa cré­di­bi­lité, mais il reste domi­nant. Notre objec­tif commun est de rompre cette domi­nance. Il y a une conver­gence des dif­fé­rentes luttes, il y a une intense com­mu­ni­ca­tion et une soli­da­rité expli­cite, une coopé­ra­tion et des expé­riences éprou­vées qui ont donné lieu à des pro­jets concrets. À notre tour, nous don­nons notre plein sou­tien aux dif­fé­rentes luttes et tra­vaillons pour les mettre en rela­tion ou les connec­ter entre elles. En tant qu’intellectuels, nous essayons d’apporter de la cohé­rence à nos pers­pec­tives et à nos pra­tiques.

Il y a un besoin d’action urgente pour éviter que la crise ne devienne encore plus grave et ne créée encore plus de dégats. Cette action immé­diate signi­fie :

  • par­ti­ci­per au Sommet Mondial sur le Climat à Copenhague ou à des actions décen­tra­li­sées pour la jus­tice cli­ma­tique ;
  • reje­ter les méca­nismes du marché comme celui du car­bone ;
  • trans­for­mer immé­dia­te­ment la filière éner­gé­tique ;
  • refu­ser l’énergie nucléaire ;
  • refu­ser davan­tage de libé­ra­li­sa­tion ;
  • faire obs­tacle aux pro­chaines négo­cia­tions de l’OMC, ainsi qu’aux soi-disants accords de par­te­na­riat éco­no­mique et à ceux qui règlent le libre-échange avec les pays du Sud ;
  • pré­ve­nir la dimi­nu­tion des dépenses de l’État afin de payer la dette éta­tique qui résulte de la crise ;
  • sou­te­nir les luttes contre la crise ;
  • inter­dire les pro­duits déri­vés et la vente à décou­vert ;
  • fermer tous les para­dis fis­caux ;
  • pro­hi­ber la spé­cu­la­tion sur l’alimentation et sur l’énergie ;
  • exiger un mora­toire sur les paie­ments de la dette des pays du Sud ;
  • se réap­pro­prier les biens com­muns, les usines, la terre et le domaine public, mais aussi par­ti­ci­per à l’action poli­tique ;
  • cesser les guerres ;
  • pous­ser au désar­me­ment à l’échelle mon­diale.

La nouvelle solidarité globale

La nou­velle soli­da­rité glo­bale est construite sur les luttes des vic­times du sys­tème éco­no­mique domi­nant – les nations du Sud – qui sont les cibles des poli­tiques impé­ria­listes, et les classes subal­ternes du Nord et du Sud, qui sont soit exploi­tées soit ren­dues vul­né­rables. Cela implique une coopé­ra­tion entre les grandes régions du monde sur la base d’une com­plé­men­ta­rité. Cela néces­site le res­pect et la pro­tec­tion de la pla­nète et un dia­logue entre les diverses cultures du monde. Cela signi­fie la réa­li­sa­tion du bien commun de l’humanité. La soli­da­rité glo­bale est la seule garan­tie d’espoir pour le futur de l’espèce humaine.

Nous sommes en nombre et nous avons les idées. Ils ont tou­jours le pou­voir. Prenons-le !

Signataires :

ABIOLA, Hafsat (Nigeria); ALTVATER, Elmar (Germany); AMIN, Samir (Senegal); BAWTREE, Victoria (France); BEAUDET, Pierre (Canada); BELLO, Walden (Philippines); BRENNAN, Brid (Netherlands); BRIE, Michael (Germany); CANDEIAS, Mario (Germany); CANEPA, Eric (Italy); CASSEN, Bernard (France); CATALINOTTO, John (USA); CHACHRA, Sandeep (India); COX, Jennifer (USA); DAIBER, Brigit (Germany/​Belgium); DIERCKXSENS, Wim (Honduras/​Costa Rica); DRISSI CHALBI, Hassania (Tunesia); ESKELINEN, Teppo (Finland); FOUNOU, Bernard (Cameron/​Senegal); GAUTHIER, Elisabeth (France); GEORGE, Susan (France) GILLS, Barry K (UK); HABASHI Mamdouh (Egypt); HAGEN, Mark (Germany); HEINE, Henning (Germany); HOUTART, François (Belgium); KEET, Dot (South Africa); KULKE, Roland (Belgium/​Germany); LANDER, Edgardo, (Venezuela); LAU Kin Chi (Hong Kong); MASSIAH, Gustave (France); MENON, Meena (India); MERKUSHEV, Vitaly (Russia); MOYO, Samson (Zimbabwe); MURTHY, P.K. (India); NAKATANI, Paulo (Brasil); OSMANOVIC, Armin (Germany); PÁEZ, Pedro (Ecuador); RILLING, Rainer (Germany); ROCHAT, Florian (Switzerland); SCHOLZ, Helmut (Germany); VERVEST, Pietje (Netherlands); WACHTEL, Howard (USA); WEN Tiejun (China); YAKUSHIK, Valentin (Ukraine)

Déclaration de la conférence internationale sur les alternatives organisée par la Fondation Rosa Luxembourg à Bruxelles, 28 octobre 2009.

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