CONSTRUIRE LES NOUVELLES SOLIDARITÉS

Nous, les signataires de cette déclaration, ainsi que des intellectuels et des activistes du Sud Global et du Nord Global, nous sommes rencontrés à Bruxelles lors d’un bouleversement historique et d’une crise sévère. Bien que les gouvernements nationaux viennent au secours du capitalisme et restaurent le néolibéralisme, il n’est pas trop tard pour une intervention radicale. Nous souhaitons inspirer de nouveaux paradigmes quant aux rapports sociaux et aux rapports à la nature. Nous proposons donc des pistes pour des systèmes alternatifs à tous les niveaux, basés sur une nouvelle solidarité globale. Concentrons-nous sur les besoins des peuples pour lutter contre la pauvrété et la destitution qui ne cessent d’augmenter, contrôlons et réduisons l’importance du secteur financier, oeuvrons pour la justice climatique et la réclamation des biens communs, et arrêtons les guerres. C’est aux peuples de décider. L’enchevêtrement des crises écologiques, économiques et sociales est structurel et nécessite que l’on agisse de toute urgence.

La crise est passée, à ce qu’on dit.

Non. Le monde est pris dans un bouleversement historique, bien qu’en considérant le G20, l’Union Européenne et même les Nations Unies dans une moindre mesure, il semble qu’il ne soit question de procéder qu’à un réaménagement mineur. Un réel changement n’est pas en vue. En revanche, la bulle des marchés financiers se fait talonner par une bulle politique.

Ils tentent de restaurer la domination néolibérale et la logique du capitalisme de crise. Si, c’est ce qu’ils font et – en tenant compte des structures du pouvoir global – nous devons bien admettre que : Oui, ils le peuvent.

Le capitalisme global a entraîné le monde dans une crise sévère. Cette crise s’accompagne du pillage continu des ressources naturelles et énergétiques de la planète, surtout dans le Sud, de l’imminence d’une catastrophe climatique, de crises alimentaires avec ses conséquences dévastatrices telles que la faim, la pauvreté et la migration. En outre, le monde connaît une augmentation des inégalités sociales et un approfondissement des divisions de classe, mais aussi le pouvoir croissant des multinationales, des guerres et une tendance à recourir à des solutions autoritaires. Toutes ces diverses formes de crises sont les conséquences d’une logique façonnée par le capitalisme, le patriarcat, l’impérialisme, le (néo) colonialisme, la militarisation et l’exploitation des êtres humains et de la nature. Une autre logique doit la remplacer ou alors des conflits envahiront la planète et l’humanité encore et encore.

De nouveaux paradigmes

C’est l’heure des interventions radicales. Cela signifie concevoir une vision liée à des projets de changements concrets, avec une vraie perspective de transformation vers des sociétés solidaires. Les principaux objectifs sont: sauver la planète, arrêter les guerres, vaincre la faim et la misère, et réaliser l’égalité sociale et la pleine émancipation.

A travers le monde, de nombreux mouvements sociaux et politiques ainsi que de nombreuses initiatives locales organisent la résistance et construisent de nouveaux paradigmes. Les principales conditions pour la vie humaine sur la planète incluent : la priorité aux besoins de chaque personne dans un processus de production contrôlée par les peuples, un renversement des rapports d’exploitation envers la nature en faveur de rapports respectueux pour cette source de vie, et la pleine démocratie dans tous les rapports sociaux et les institutions politiques, économiques et culturelles. Cela signifie l’égalité pour les femmes dans tous les secteurs des sociétés. Le multiculturalisme permettra à toutes les cultures et les savoirs de contribuer à une vision mondiale et à l’éthique nécessaire pour une réelle transformation.

La lutte pour la transformation implique la connexion et le renforcement des mouvements sociaux et politiques à l’échelle mondiale. Depuis l’appel des Zapatistes et la naissance du mouvement global après les événements de Seattle, les protestations et les résistances n’ont eu cesse de proliférer à tous les niveaux. Pourtant, elles restent éparses. Néanmoins, il y a des exemples encourageants : les mouvements des sans-terre et des paysans, les mouvements des femmes et des indigènes, les mouvements pour la justice sociale, les mouvements des travailleurs et les initiatives pour un travail convenable, les mouvements des immigrés et des réfugiés, les mouvements pour la justice climatique et pour la restitution de la dette des pays du Sud et enfin, et surtout, les mouvements pour la paix.

Des alternatives

Nous devons nous concentrer sur les besoins et les aspirations des peuples. En premier lieu nous exigeons une redistribution immédiate et radicale de la richesse des propriétaires privés aux peuples du Sud, aux classes les plus pauvres en général et aussi au domaine public – délester 75 pour cent des biens des mains des riches et des super-riches. Nous ne paierons pas pour la crise et les prochaines dettes nationales qui en découleront. Ces exigences pourraient dans un premier temps être satisfaites par un lourd impôt sur la fortune, sur les profits des multinationaux, sur les hauts revenus personnels, sur les héritages et par la suite sur les transactions financières et les marchés monétaires. La dette contractée par l’expropriation privée, le pillage et l’exploitation coloniales se doit être restituée.

Soutenons les combats des classes populaires! Les ressources mondiales devraient surtout être mises à disposition de la lutte contre la faim, la famine et la pauvreté mais aussi pour compenser la destruction des ressources naturelles, des conditions de vie et pour financer le développement durable. Les investissements dans les infrastructures et les services publics doivent être augmentés de manière générale. Les salaires ainsi que les investissements dans le développement social et écologique doivent être contentés avant ceux des actionnaires. Le droit au travail et à la nourriture doit être garanti. On doit augmenter l’emploi au service public pour contrer la précarité. Cela implique l’expansion de formes de travail collectives et coopératives ce qui contribuera de manière efficace au développement humain et enrichera les rapports sociaux, ces formes de vie n’étant pas orientées vers la réalisation de plus-values.

Contrôlons et réduisons l’importance du secteur de la finance globale: 75 pour cent en moins tout de suite! Nous exigeons la prohibition des biens toxiques, des produits dérivés, des hedge funds et des actions privées. Nous exigeons l’arrêt de davantage de libéralisation, le durcissement des contrôles bancaires, financiers et du capital ainsi que la fermeture des paradis fiscaux. Nous avons besoin d’établir une monnaie globale de solidarité et un ordre financier et commercial qui promeut le développement durable et les normes sociales et politiques. Ce ne sont pas seulement les banques mais aussi l’investissement tel qu’il existe qui doivent être socialisés et devenir des fonctions publiques, pour renverser la priorité aux profits sur les peuples.

Un changement réel et urgent de tout le mode de production, de distribution et de consommation est nécessaire. Cela exige : la socialisation des secteurs clés de l’économie et des ressources naturelles, le lancement immédiat d’une conversion radicale pour l’écologie, une amélioration de la qualité et de la durabilité des produits afin de réduire la consommation à outrance, le remplacement de la monoculture issue de l’agro-industrie par une agriculture paysanne et coopérative. Réduire de 75 pour cent l’usage de l’énergie et des ressources ; 75 pour cent d’émissions en moins. Justice pour le climat!

C’est au peuple de décider! Cela implique de pourvoir à une démocratie électorale représentative et de promouvoir une vraie démocratie participative issue d’un consultas populare, la planification des projets par les peuples, par les conseils populaires et une participation budgétaire là où les décisions concrètes sont prises. Cela implique aussi une démocratisation de l’économie qui dépasse la co-gestion classique des ouvriers et qui permette une réelle participation des travailleurs, des syndicats, des consommateurs ou de tout autre agent, aux prises de décisions dans les entreprises (ce qui aura un impact sur toute la chaîne de production transnationale). L’objectif est de remplacer le conseil administratif capitaliste par des conseils administratifs collectifs qui garantissent les intérêts des conseils communautaires et territoriaux.

Réclamons le commun! Les besoins de base étant des biens communs, ils devraient être accessibles à tous, à savoir que l’accès libre à la terre, aux semences, à l’eau et à l’air non pollué est indispensable. Plus jamais de brevets sur la vie. Le savoir, la technologie et la recherche doivent également faire partie du commun, autant qu’un système de transport local gratuit et que le libre accès à tout autre bien de base d’intérêt général. Il faut stopper net toute tentative de privatisation des propriétés publiques, et renverser la tendance à démunir le domaine public. Il faut défendre le système de la sécurité sociale et l’élargir ; et une politique concrète doit satisfaire les besoins de logements des pays du Sud et du Nord.

Concentrons-nous sur la réalisation d’une économie solidaire et responsable, portons notre attention sur la santé, l’éducation et l’instruction, la recherche, le droit absolue à la nourriture et à la réforme agraire, les services sociaux, les soins prodigués aux enfants, aux personnes âgées et aux malades, ainsi qu’à notre environnement naturel. De plus, cela apportera une contribution à un mode de production écologique, à une nouvelle forme d’émancipation des rapports homme-femme et au développement d’une pratique du bien vivir. Une nouvelle orientation qui tende vers la démarchandisation, le marché local, la régionalisation, et qui, en partie, aille à l’encontre de la mondialisation et de son commerce d’exportation des modèles de production industrielle, de la privatisation et du système de valorisation, ainsi que les inégalités croissantes et les déséquilibres dans le monde qui en découlent.

Faire se retirer toutes les armées occidentales et fermer toutes les bases militaires à l’étranger. Le plus grand gaspillage revient à la colossale somme d’argent dépensée pour les moyens de destruction. C’est pourquoi nous exigeons : un minimum de 75 pour cent de réduction des dépenses militaires, l’abolition du droit de veto du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le démantèlement de l’OTAN, la proscription de toute arme nucléaire.

Programme de travail

Nous avons aidé à développer une analyse, prédit la crise et contribué à la délégitimisation du néolibéralisme. Pourtant nous n’avons pas encore pu triompher des structures prévalentes du pouvoir. Le capitalisme néolibéral a commencé à perdre de sa crédibilité, mais il reste dominant. Notre objectif commun est de rompre cette dominance. Il y a une convergence des différentes luttes, il y a une intense communication et une solidarité explicite, une coopération et des expériences éprouvées qui ont donné lieu à des projets concrets. À notre tour, nous donnons notre plein soutien aux différentes luttes et travaillons pour les mettre en relation ou les connecter entre elles. En tant qu’intellectuels, nous essayons d’apporter de la cohérence à nos perspectives et à nos pratiques.

Il y a un besoin d’action urgente pour éviter que la crise ne devienne encore plus grave et ne créée encore plus de dégats. Cette action immédiate signifie :

  • participer au Sommet Mondial sur le Climat à Copenhague ou à des actions décentralisées pour la justice climatique ;
  • rejeter les mécanismes du marché comme celui du carbone ;
  • transformer immédiatement la filière énergétique ;
  • refuser l’énergie nucléaire ;
  • refuser davantage de libéralisation ;
  • faire obstacle aux prochaines négociations de l’OMC, ainsi qu’aux soi-disants accords de partenariat économique et à ceux qui règlent le libre-échange avec les pays du Sud ;
  • prévenir la diminution des dépenses de l’État afin de payer la dette étatique qui résulte de la crise ;
  • soutenir les luttes contre la crise ;
  • interdire les produits dérivés et la vente à découvert ;
  • fermer tous les paradis fiscaux ;
  • prohiber la spéculation sur l’alimentation et sur l’énergie ;
  • exiger un moratoire sur les paiements de la dette des pays du Sud ;
  • se réapproprier les biens communs, les usines, la terre et le domaine public, mais aussi participer à l’action politique ;
  • cesser les guerres ;
  • pousser au désarmement à l’échelle mondiale.

La nouvelle solidarité globale

La nouvelle solidarité globale est construite sur les luttes des victimes du système économique dominant – les nations du Sud – qui sont les cibles des politiques impérialistes, et les classes subalternes du Nord et du Sud, qui sont soit exploitées soit rendues vulnérables. Cela implique une coopération entre les grandes régions du monde sur la base d’une complémentarité. Cela nécessite le respect et la protection de la planète et un dialogue entre les diverses cultures du monde. Cela signifie la réalisation du bien commun de l’humanité. La solidarité globale est la seule garantie d’espoir pour le futur de l’espèce humaine.

Nous sommes en nombre et nous avons les idées. Ils ont toujours le pouvoir. Prenons-le!

Signataires:

ABIOLA, Hafsat (Nigeria); ALTVATER, Elmar (Germany); AMIN, Samir (Senegal); BAWTREE, Victoria (France); BEAUDET, Pierre (Canada); BELLO, Walden (Philippines); BRENNAN, Brid (Netherlands); BRIE, Michael (Germany); CANDEIAS, Mario (Germany); CANEPA, Eric (Italy); CASSEN, Bernard (France); CATALINOTTO, John (USA); CHACHRA, Sandeep (India); COX, Jennifer (USA); DAIBER, Brigit (Germany/Belgium); DIERCKXSENS, Wim (Honduras/Costa Rica); DRISSI CHALBI, Hassania (Tunesia); ESKELINEN, Teppo (Finland); FOUNOU, Bernard (Cameron/Senegal); GAUTHIER, Elisabeth (France); GEORGE, Susan (France) GILLS, Barry K (UK); HABASHI Mamdouh (Egypt); HAGEN, Mark (Germany); HEINE, Henning (Germany); HOUTART, François (Belgium); KEET, Dot (South Africa); KULKE, Roland (Belgium/Germany); LANDER, Edgardo, (Venezuela); LAU Kin Chi (Hong Kong); MASSIAH, Gustave (France); MENON, Meena (India); MERKUSHEV, Vitaly (Russia); MOYO, Samson (Zimbabwe); MURTHY, P.K. (India); NAKATANI, Paulo (Brasil); OSMANOVIC, Armin (Germany); PÁEZ, Pedro (Ecuador); RILLING, Rainer (Germany); ROCHAT, Florian (Switzerland); SCHOLZ, Helmut (Germany); VERVEST, Pietje (Netherlands); WACHTEL, Howard (USA); WEN Tiejun (China); YAKUSHIK, Valentin (Ukraine)

Déclaration de la conférence internationale sur les alternatives organisée par la Fondation Rosa Luxembourg à Bruxelles, 28 octobre 2009.