Québec

Concertation ou confrontation, un débat qui continue

Par Mis en ligne le 02 mars 2010

Depuis une bonne décennie, un discours domine l’univers médiatique et politique au Québec. Notre société, nous dit-on, doit dépasser ses «affrontements» traditionnels. La «gauche»  et la «droite» sont des concepts obsolètes. Tous doivent se «retrouver» autour de la «modernisation» de notre État et de notre économie, capitaliste bien évidemment. L’heure est au «partenariat». C’est ce qui ressort non seulement des partis dominants (PQ, PLQ, ADQ), mais aussi d’intellectuels et de journalistes qui pour des raisons évidentes occupent une très large place dans l’espace public. Mais il faut poser la question. Le «partenariat», la «concertation», le «dialogue» sont-ils réellement le seul moyen pour les classes populaires pour s’émanciper et exiger des droits fondamentaux que les dominants persistent à refuser ?

La révolution-pas-si-tranquille

Avant d’aborder cela directement, il faut revenir un peu dans l’histoire. Dans l’après-guerre, notre société reste enfermée dans la «grande noirceur». Ce n’est pas une métaphore, car le système en place confine les classes populaires dans la pauvreté et le non-droit. Mais cela change. On dit souvent que ce changement survient par la dite «révolution tranquille». Une partie des dominants comprend qu’il faut, comme ailleurs dans les pays capitalistes, proposer un «grand compromis» et moderniser l’État. Cependant, on dit rarement, que cette révolution n’est pas si tranquille, qu’elle est imposée par en bas, par la lutte, par les grèves des mineurs, des enseignants, des jeunes. Devant cela, nos dominants résistent, mais finalement la vague est trop forte. Des mouvements de masse brisent ce qui reste de l’ancien système. Ils ont un côté frondeur, ils n’acceptent pas tous les «règles du jeu». En 1972, une grève générale s’impose et les travailleurs prennent le contrôle de certaines villes. Entre-temps, un nouveau parti, le PQ, promet le changement et comme le dit Robert Burns, un leader syndical, et s’engage à «construire un nouveau pouvoir». Une fois élu en 1976, le PQ répond, du moins en partie, à ses aspirations. Il déclare que les syndicats et les organisations communautaires sont des «partenaires» dans le changement. Première morale de l’histoire, les progrès viennent de la lutte. Les négociations sont imposées par des rapports de forces. Les dominés dialoguent avec les dominants lorsqu’ils sont forts et organisés.

Le discours du consensus

Par la suite, le compromis avec les dominants reste instable. Les dominants ne veulent pas céder sur le fonds. Les dominés ne veulent pas des changements cosmétiques. Le PQ se délite sur cette contradiction, même en tentant de convaincre les dominés qu’ils doivent se sacrifier pour la cause sacré (souveraineté). Mais certains mouvements populaires veulent aller plus loin. Après la défaite du référendum de 1980, c’est une grande bifurcation. De la révolution tranquille et de la souveraineté, les nouvelles élites proposent le «modèle québécois», l’acceptation du néolibéralisme comme politique fondamentale, l’alignement avec les Etats-Unis (accords de libre-échange) et la mise au pas des syndicats (assaut contre le secteur public en 1982). En échange, on propose le «partenariat» et la «concertation». Des syndicats sont tentés de se joindre à cette capitulation. Partout c’est une régression généralisée pour les classes populaires.

L’assaut

Dans ce tournant, le système dominant se réorganise. Le «grand compromis» est remplacé par le «néolibéralisme». Les dominants peuvent, dans une certaine mesure, rétablir le rapport de forces à leur avantage. Ils expérimentent cela de manière décisive aux Etats-Unis et en Angleterre. Dans ce dernier pays, la social-démocratie fléchit. Elle accepte de laisser tomber ses objectifs historiques, de même que l’universalité des droits sociaux et la privatisation de pans entiers du secteur public. Bientôt, cette «troisième voie» devient le nouveau modèle. Au Québec, le PQ est coincé dans l’étau. Entre-temps, des mouvements populaires préconisent des «accommodements raisonnables» avec les dominants, la fin des confrontations, la paix sociale, quitte à recevoir en échange, quelques avantages. Aux pauvres, chômeurs et déclassés par le néolibéralisme, on promet des emplois à rabais pour gérer les services sociaux délaissés par l’État : Ça tombe bien, car il faut justement «recentrer» l’État des d’autres «priorités» (notamment sécuritaires) et laisser la «société civile» prendre en charge le social.  Deuxième leçon de l’histoire, les dominés ne gagnent rien s’ils ne sont pas en mesure de résister et de vaincre.

Guerres de position

Dans la dernière décennie, la bataille se redéploit. Après un deuxième échec (referendum de 1995), le PQ veut surtout garder le pouvoir qu’il vient d’arracher de justesse. Le grand chef Lucien Bouchard préconise le «déficit zéro», malheureusement repris par la direction des organisations syndicales. De l’autre côté, la FFQ lance une grande campagne et confronte le discours du «consensus». En 2001, des milliers de jeunes et de moins jeunes descendent dans la rue pour dénoncer la capitulation aux Etats-Unis dans le cadre d’un projet de libre-échange, largement endossé par le PQ. En 2003, le Parti libéral de retour au pouvoir pense capitaliser sur la division entre les mouvements populaires et le PQ et lance un programme de choc. Mais les gens ne sont pas dupes. Des milliers de personnes défilent pour défendre les centres de la petite enfance, un des acquis qui résistent au bulldozer. Parallèlement, 100 000 travailleurs sortent en grève et marchent dans les rues de Montréal le 1er mai. Toujours en 2003, des centaines de milliers de citoyens s’opposent à la guerre contre l’Irak. Le PQ promet d’humaniser le néolibéralisme, mais il perd ses bases traditionnelles sans gagner sur l’électorat conservateur. En 2005 alors que se met en place la plus grande grève étudiante de l’histoire, le discours du consensus national éclate en mille morceaux.

Dans quelle direction aller ?

Nous voici aujourd’hui. Les dominants sont arrogants, même si la crise ridiculise leurs dérisoires tentatives de crédibiliser un système pourri. Mais ils ont encore plusieurs armes en poche. Ainsi, un nouvel «ennemi» est créé, sous forme de l’immigrant, du réfugié, de l’«arabo-musulman», ce qui doit justifier une «guerre de civilisation», pour laquelle on demande aux dominés d’accepter de se subordonner. La droite devient extrême, le centre devient la droite «modérée», la social-démocratie est «social-libérale». Les assauts déstabilisent les mouvements populaires, qui hésitent entre un discours de la capitulation et une posture de lutte. Sur le plan politique, une alternative émerge enfin autour de Québec solidaire. Des réseaux se réactivent (Forum social québécois), de même qu’une galaxie de coalitions populaires et résistantes. Sur le terrain de la bataille des idées, les dominants mettent de l’avant deux discours. Le premier discours est méprisant, ouvertement antipopulaire, «berlusconien» : les pauvres doivent accepter leur sort, nous disent les lucides. Le deuxième discours reprend la tradition: le «modèle québécois», le partage de la pauvreté et l’acceptation du statu quo, un nationalisme «soft». Dans cette optique et encore une fois, la «société civile» est appelée au renfort, dans le cadre de «dialogues constructifs», du «partenariat», de la «concertation». On nous invite à renforcer nos activités de «plaidoyer», à mieux convaincre les dominants[1]. Mais aujourd’hui comme hier, il faut se secouer. Comme lors du moment de la révolution-pas-si-tranquille, il faut confronter le pouvoir, le faire fléchir, ou mieux encore, le renverser. Certes, il ne s’agit pas de confronter d’une manière idiote, provoquée, vaincue. Mais de le faire avec intelligence, stratégie, calcul.

Changer les termes

Pour cette confrontation nécessaire, il nous faut des outils. Le mouvement populaire doit délaisser les illusions du consensus. De consensus entre dominants et dominés, il n’y a pas. Des compromis temporaires, conjoncturels, par contre, il y en a : mais ceux-ci sont basés sur un rapport de forces, comme cela a été le cas lors de la révolution-pas-si-tranquille. La société contemporaine est structurée autour du capitalisme qui par définition exploite, exclut, domine. L’État, la «société civile», le «marché» ne sont pas des acteurs, mais des terrains de cette confrontation fondamentale. Ce ne sont pas, contrairement au discours dominant, des «entités» sociales, «au-dessus» des conflits, au-dessus de la polarisation dominants-dominés. Devant cela, parlons plutôt de la nécessité de construire des «convergences» populaires et résistantes, coalisant des forces politiques et sociales diverses, exprimant le pluralisme des communautés unies par la volonté de refuser la capitulation et même plus encore, de vaincre. Plus encore, osons appeler les choses par leur nom. Définissons la catastrophe actuelle  qui prend le nom de capitalisme et qui mène notre monde à sa perte. Affichons notre mouvement social comme anticapitaliste, capable de proposer un nouveau modèle de société (que d’aucuns appellent l’écosocialisme).

Établir un rapport de forces

Entre-temps, immédiatement, demain matin, rétablissons, de toute urgence, un rapport de forces. L’occasion est à portée de mains. Le plus grand Front commun du secteur public est sur un mode de mobilisation. Toutes sortes de gens, du secteur privé ou d’ailleurs, chômeurs ou travailleurs, de toutes les régions, ont besoin d’une victoire, même partielle, du Front commun dont dépend la capacité populaire d’entraver, encore une fois, le bulldozer néolibéral et peut-être, pour aller plus loin.


[1] C’est ce que nous propose l’Institut du nouveau monde notamment qui organise l’été prochain à Montréal une conférence avec Civicus, un réseau d’ONG à travers le monde.

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