Débats autour de la société civile

Par Mis en ligne le 28 février 2010

Récemment, un réseau d’ONG inter­na­tio­nales, Civicus, annon­çait avec tam­bours et trom­pettes une grande « assem­blée de citoyens », qui doit avoir lieu à Montréal en août 2010[1]. Selon cet orga­nisme, il faut ren­for­cer créer « une com­mu­nauté pla­né­taire de citoyens infor­més, moti­vés, enga­gés à rele­ver les défis aux­quels l’humanité fait face »[2]. En fin de compte selon Civicus, cette « société civile » doit faire « face aux dan­gers que les gou­ver­ne­ments, les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et le sec­teur privé ne par­viennent pas à enrayer ». Pour l’Institut du nou­veau monde (INM), qui est le par­te­naire de Civicus, la société civile doit « deve­nir le prin­ci­pal cata­ly­seur des espoirs et des idées pour un nou­veau monde. C’est à elle qu’il revient de prendre le lea­der­ship et de se réap­pro­prier les lieux de réflexion et les leviers d’action[3]. Comment ne pas être en accord avec cela ? Certes, une « citoyen­neté active » est un objec­tif louable dans la lutte pour la jus­tice sociale. Mais dans cette pro­po­si­tion, il y a des hypo­thèses, voire des concepts qu’il importe de démê­ler.

À l’origine

La « société civile » fait une appa­ri­tion spec­ta­cu­laire dans le pay­sage intel­lec­tuel et poli­tique de l’Europe du dix-neu­vième siècle avec Hegel et Marx. Le phi­lo­sophe alle­mand constate la lente dis­lo­ca­tion de l’État féodal et le sur­gis­se­ment de la « moder­nité » sous la forme du capi­ta­lisme. La « société civile » est essen­tiel­le­ment pour lui cette bour­geoi­sie mon­tante qui cherche à s’affirmer et à trans­for­mer l’État, but ultime de cette trans­for­ma­tion selon Hegel. Pour Marx au contraire, la contra­dic­tion prin­ci­pale n’est pas entre l’État féodal et la « société civile » bour­geoise, mais entre la « bour­geoi­sie », nou­velle classe domi­nante émer­gente, et le « pro­lé­ta­riat », qui consti­tuent les deux classes « fon­da­men­tales » de la moder­nité, et qui s’affrontent sur les décombres de l’ancien sys­tème. Pour Marx, le but n’est donc pas la recons­ti­tu­tion ni même la moder­ni­sa­tion de l’État, mais l’abolition de cet État et la mise en place, à long terme, d’un « non-État » basé sur la libre asso­cia­tion des pro­duc­teurs (pro­lé­ta­riat).

Plus tard au ving­tième siècle, ce vieux débat connaît des rebon­dis­se­ments. Dans la lignée de Marx, Gramsci et Lénine iden­ti­fient la des­truc­tion de l’État bour­geois comme le moyen de « libé­rer » les classes popu­laires. Ils constatent cepen­dant que cette affir­ma­tion des classes popu­laires doit passer par une longue lutte à tra­vers l’État bour­geois et ses ins­ti­tu­tions (sys­tème sco­laire, médias, monde cultu­rel, etc.), et ce que Gramsci appelle la « société civile » un peu par la néga­tive, comme ce qui n’est pas du domaine de l’État ou du privé (famille). La société civile devient alors un enjeu, un ter­rain, un peu comme l’État, où s’affrontent les classes et leurs pro­jets anti­no­miques. La lutte est com­plexe, car elle relève de l’affrontement « pur » (la coer­ci­tion et la force), mais aussi des batailles d’idées qui cherchent à impo­ser aux domi­nés l’hégémonie de la bour­geoi­sie.

Jusqu’à un cer­tain point, cette hypo­thèse gram­scienne se confirme. Dans la « société civile » se construit une autre pro­po­si­tion, essen­tiel­le­ment via les mou­ve­ments sociaux et les partis de gauche, exclus de l’État (par la force ou la coer­ci­tion) par les domi­nants (la bour­geoi­sie). De ces luttes dans et contre l’État, des révo­lu­tions sur­viennent. Mais ailleurs, un « grand com­pro­mis » s’impose entre domi­nants et domi­nés. Les domi­nés imposent aux domi­nants de céder sur le plan éco­no­mique (le key­né­sia­nisme) et poli­tique (démo­cra­ti­sa­tion par­tielle). Ils forcent leur entrée dans l’État, en accep­tant cepen­dant de jouer à l’intérieur des règles du jeu, donc à mettre de côté le projet anti­ca­pi­ta­liste. La « nou­velle » société civile rejoint l’État bour­geois. C’est ce qui fonde la montée de la social-démo­cra­tie, sur­tout après la Seconde Guerre mon­diale.

Nouvelles bifurcations

Vers le tour­nant du siècle der­nier, la sta­bi­li­sa­tion tem­po­raire du capi­ta­lisme et de l’État bour­geois est mal­me­née. Les domi­nés, en partie inté­grés dans le sys­tème, sont tur­bu­lents : c’est la base des révoltes de 1968. Les peuples en Afrique, en Amérique latine, en Asie, qui ne font pas partie du « grand com­pro­mis » se rebellent aussi. Les domi­nants sentent le vent tour­ner et ils éla­borent une nou­velle pro­po­si­tion. Celle-ci s’appuie d’abord sur le retour de la force. Des mas­sacres d’une ampleur sans pré­cé­dent sont pro­gram­més en Asie de l’Est, au Moyen-Orient, en Afrique aus­trale, en Amérique latine, par­tout où les domi­nés décident de résis­ter. Dans les pays du « grand com­pro­mis », les domi­nants passent à l’offensive, détrui­sant les acquis du key­né­sia­nisme et de la social-démo­cra­tie (c’est le néo­li­bé­ra­lisme). Sur le plan des idées et de la culture, ils essaient d’imposer un nou­veau « modèle » : l’individualisme pos­ses­sif (consu­mé­risme exa­cerbé), la lutte de tout le monde contre tout le monde, car, comme le dit Madame Thatcher, « il n’y a pas de société, il y a seule­ment des indi­vi­dus ».

Jusqu’à un cer­tain point, cet assaut réus­sit à désta­bi­li­ser les domi­nants. D’autant plus que les domi­nants réus­sissent à faire implo­ser l’Union sovié­tique, un empire décli­nant hérité d’une révo­lu­tion avor­tée. Devant la montée des dic­ta­tures et de la droite, les domi­nés s’insurgent cepen­dant. Ils mettent en mou­ve­ment de vastes coa­li­tions sociales, une nou­velle « société civile » en lutte, qui orga­nise des grèves et des insur­rec­tions ram­pantes, comme au Brésil, en Afrique du Sud, en Corée. En Amérique du Sud sur­tout, ces mou­ve­ments de masse par­viennent à s’imposer et à forcer un nou­veau « grand com­pro­mis » aux domi­nants. Sur le plan poli­tique et intel­lec­tuel, cette effer­ves­cence redy­na­mise le concept de « société civile » de Gramsci, comme ter­rain d’affrontement, de mobi­li­sa­tion, de trans­for­ma­tion.

Confusion sur les termes

Le rebond de la résis­tance et de la lutte abou­tit aux tur­bu­lences que l’on connaît depuis. Un peu par­tout, des mobi­li­sa­tions « par en bas », pre­nant la forme de vastes coa­li­tions sociales et poli­tiques, sont en mou­ve­ment, exigent une « refon­da­tion » de l’État, sou­vent sous une forme réfor­miste, quel­que­fois sous une forme radi­cale. L’État des domi­nants, l’État du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » doit être mis « sous tutelle », ou encore, ren­versé et rem­placé. L’enjeu fon­da­men­tal reste le même, mobi­li­ser les classes popu­laires pour une trans­for­ma­tion « fon­da­men­tale ».

Entre-temps, les domi­nants ne res­tent pas pas­sifs. Ils résistent. D’une part, ils cherchent, par la force, à re-subor­don­ner les domi­nés : c’est la stra­té­gie de la « guerre sans fin », de conquête et de spo­lia­tion, dont l’épicentre est le Moyen-Orient, et qui vise à ter­ro­ri­ser l’ensemble des peuples du monde, contre le nouvel « ennemi » pre­nant la forme des « Arabo-Musulmans », des réfu­giés, des immi­grants. D’autre part, ils cherchent à mini­mi­ser les reven­di­ca­tions des domi­nés, par l’instrumentalisation de la crise. Enfin, ils cherchent à chan­ger les points de repères de la société : l’avenir est dans l’initiative dite « privée », et non plus dans l’État, source des pro­blèmes et de la bureau­cra­tie.

Dans ce lan­gage, les domi­nés doivent être « libé­rés » de cet État et s’affirmer sur le marché comme des élec­trons libres, des « indi­vi­dus-entre­pre­neurs ». Le « marché » (le capi­ta­lisme) doit être sans entrave. Dans cette évo­lu­tion, les domi­nants récu­pèrent (en partie) le concept de « société civile ». Idéalement selon les domi­nants, cette société civile n’est pas « poli­tique (elle ne vise pas à trans­for­mer l’État). Elle est entre­pre­neu­riale, elle récu­père des chan­tiers gérés anté­rieu­re­ment par l’État, aide les « pauvres » (il n’y a plus de classes popu­laires) à sur­vivre à la crise par leurs propres ini­tia­tives.

Les deux sociétés civiles

Nous nous retrou­vons donc dans le cœur du débat pré­sent. Pour les domi­nants, il est impor­tant d’avoir une « citoyen­neté active », sur­tout si elle se concentre à gérer, à rabais, les ser­vices sociaux délais­sés par l’État bour­geois, et à récu­pé­rer les exclus du capi­ta­lisme dans une « éco­no­mie » faite par et pour les pauvres (sec­teur infor­mel, micro pro­jets, etc.). La par­ti­ci­pa­tion de cette société civile doit être contrainte, d’une part par un sys­tème de force et de coer­ci­tion, d’autre part par un dis­po­si­tif de coop­ta­tion et d’instrumentalisation (sub­ven­tions, noto­riété publique, etc.). Elle doit être orien­tée vers la « concer­ta­tion » (lire la subor­di­na­tion) avec les domi­nants, exclure d’emblée des chan­ge­ments et des luttes poli­tiques (une « non-par­ti­san­ne­rie » subor­don­née aux partis de l’ordre), être en mesure de faire des « pro­po­si­tions construc­tives » (dans le cadre du capi­ta­lisme), et conte­nir la révolte popu­laire.

Pour les domi­nés, la société civile reste un ter­rain de lutte. Les mou­ve­ments sociaux inves­tissent les espaces, mobi­lisent les citoyens, pour la trans­for­ma­tion. Ils le font avec divers moyens, par la mobi­li­sa­tion paci­fique et la négo­cia­tion si on peut, par l’insurrection et la confron­ta­tion si on ne peut pas. La « société civile » n’est donc pas un « acteur«, mais un « espace » contesté, déchiré par les classes « fon­da­men­tales » et toutes sortes de groupes sociaux qui cherchent à garder le pou­voir (les domi­nants), à le trans­for­mer ou à le ren­ver­ser (les domi­nés).

Dans cet uni­vers, il n’y a pas vrai­ment de « neu­tra­lité » entre domi­nés et domi­nants. Pas plus dans la « société civile » que dans l’État.


[1] Civicus est com­posé prin­ci­pa­le­ment d’organismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, de groupes de ser­vices (dont plu­sieurs sont loca­li­sés aux États-Unis et en Angleterre), ainsi que de quelques « think-tank » se défi­nis­sant comme « citoyens » et « non-par­ti­sans ». < http://​www​.civi​cus​.org/ >

[2] Civicus, Alliance mon­diale pour la par­ti­ci­pa­tion citoyenne, Objectifs stra­té­giques 2008-2012, avril 2008.

[3] Institut du nou­veau monde, Déclaration des fon­da­teurs (aucune date), < http://​www​.inm​.qc​.ca/​l​a​-​p​e​t​i​t​e​-​h​i​s​t​o​i​r​e​-​m​a​i​n​m​e​n​u​-​7​0​/​d​a​r​a​t​i​o​n​-​d​e​s​-​f​o​n​d​a​t​e​u​r​s​-​m​a​i​n​m​e​n​u​-​3​5​4​.html >

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