Intervention d'Éric Pineault

Comment penser au-delà de la lutte contre le néolibéralisme ?

Université d'été des NCS 2010

Par Mis en ligne le 28 août 2010

Pour Éric Pineault, prof de socio­lo­gie à l’UQAM, il y a main­te­nant un consen­sus « élargi», au-delà même des milieux pro­gres­sistes, sur les dégâts causés par les poli­tiques néo­li­bé­rales depuis une tren­taine d’années. Toutefois, la sub­stance du pro­ces­sus doit encore être exa­mi­née. Aussi et le défi est plus grand, le rap­port entre néo­li­bé­ra­lisme et capi­ta­lisme doit être revu, de manière à doter la gauche de pers­pec­tives stra­té­giques plus claires. Ce sont les grandes lignes de la réflexion que le pro­fes­seur Pineault a pré­sen­tée plus tôt cette semaine à l’Université popu­laire d’été des NCS

À l’origine

Au tour­nant des années 1930 dans le sillon de la grande crise, les domi­nants sentent la néces­sité, devant l’essor des luttes et des mou­ve­ments insur­rec­tion­nels un peu par­tout dans le monde, de se réor­ga­ni­ser. De nom­breux débats et aussi de grandes résis­tances, émerge un « projet » qu’on retient dans l’histoire du nom d’un de ses géni­teurs, John Maynard Keynes. C’est le projet du « grand com­pro­mis » par lequel le capi­ta­lisme espère relan­cer l’accumulation par une plus grande consom­ma­tion par les classes popu­laires, à qui on « demande » de tra­vailler plus et mieux. L’État est là pour « dis­ci­pli­ner » le pro­ces­sus. Il n’y a pas una­ni­mité autour de ce projet. Un éco­no­miste rela­ti­ve­ment mar­gi­nal à l’époque, Friedrich Hayek, anime la Société du Mont-Pellerin, un réseau intel­lec­tuel et poli­tique de droite. Dit sim­ple­ment, ces pen­seurs sont contre le com­pro­mis en ques­tion. Ils estiment que le capi­ta­lisme dans son « essence», le marché « libre», doit régu­ler l’accumulation, et non l’État. Mais cette droite intel­lec­tuelle n’a pas l’ascendant pen­dant très long­temps.

La bifur­ca­tion des années 1970

Après plus ou moins trente ans de « triomphe», le projet key­né­sien s’étiole au tour­nant des années 1960 et 1970. Les résis­tances ouvrières et popu­laires deviennent plus fortes. Avec mai 1968, on constate que les masses ne sont plus enchan­tées du « grand com­pro­mis ». Également comme l’observe l’économiste états-unien Robert Brenner, la com­pé­ti­tion inter-capi­ta­liste devient féroce. Les États-Unis qui avaient tout dominé sont main­te­nant aux prises avec la montée de l’Allemagne et du Japon (quelques années plus tard ce sont les « nou­veaux pays indus­tria­li­sés comme la Corée du Sud, le Brésil, etc.). L’accumulation, seul objec­tif en fin de compte du sys­tème capi­ta­liste, stagne. Tout cela débouche sur une crise glo­bale que les États-Unis tentent de maî­tri­ser.

Le grand tour­nant

D’emblée, la déci­sion est prise de « décon­nec­ter » le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal de l’étalon-or, qui avait sta­bi­lisé le sys­tème et placé le centre de gra­vité non vers la finance mais vers la pro­duc­tion et l’industrie. Milton Friedman, alors obscur pro­fes­seur à l’Université de Chicago, ren­contre le Président Nixon et le convainc de « libé­rer » les mar­chés bour­siers pour qu’ils puissent se lancer dans des acti­vi­tés spé­cu­la­tives autour des « pro­duits déri­vés » (des méca­nismes finan­ciers jouant sur l’anticipation des mou­ve­ments des prix). C’est le début, explique Pineault, de l’«économie-casino » qu’on connaît si bien aujourd’hui.

Les consé­quences sont immenses

La fin de la régu­la­tion key­né­sienne autour des prin­cipes et des ins­ti­tu­tions dites de Bretton Wood déplace peu à peu le centre de gra­vité poli­tique. Comme l’explique Éric Pineault, le néo­li­bé­ra­lisme devient alors « une pra­tique poli­tique asso­ciée à une pra­tique éco­no­mique basée sur la spé­cu­la­tion ». Cette rup­ture signi­fie l’érosion du « grand com­pro­mis » et de l’État « pro­vi­dence, qui régu­lait l’accumulation jusque là. La domi­nance de la finance devient pré­gnante dans le but évident de « dis­ci­pli­ner » le marché du tra­vail, pour ne pas dire en clair, pour briser les syn­di­cats et réduire la masse sala­riale dans l’équation de l’accumulation. Les ins­ti­tu­tions finan­cières, notam­ment les banques cen­trales, deviennent « auto­nomes», régissent la poli­tique moné­taire au-delà des gou­ver­ne­ments, dans le but de pré­ser­ver les condi­tions qui per­mettent la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie. Les consé­quences sont de forcer les États à réduire leurs dépenses et à modi­fier la fis­ca­lité au profit des déten­teurs de capi­taux (les riches). Parallèlement, la ges­tion de la poli­tique macro-éco­no­mique est enle­vée, du moins en partie, des mains des gou­ver­ne­ments et des Parlements pour être « confiée » à des ins­ti­tu­tions auto­nomes comme les Banques cen­trales, dont le mandat est contrô­ler les flux de manière à ce que les inté­rêts des déten­teurs de capi­taux soient pré­ser­vés au dessus de tout.

Quelques élé­ments à démê­ler à gauche

Évidemment, cet essor du néo­li­bé­ra­lisme est dure­ment contesté par les mou­ve­ments sociaux et la gauche, vu les immenses dégâts que cela crée du côté des classes popu­laires. Une sorte d’idéologie anti-néo­li­bé­rale prend forme et devient presque domi­nante, y com­pris auprès d’une grande partie de l’opinion publique. C’est certes un succès, mais il y a un un « petit » pro­blème. Le néo­li­bé­ra­lisme n’est pas un régime d’accumulation, mais un dis­po­si­tif, un régime poli­tique, une arti­cu­la­tion du capi­ta­lisme contem­po­rain, dont les fon­de­ments sont tota­le­ment encas­trés dans le capi­ta­lisme et son prin­cipe « fon­da­men­tal», l’accumulation du capi­tal. Il importe selon Pineault de bien com­prendre cela sinon la lutte anti néo­li­bé­rale risque d’aller vers des impasses.

Pas de nos­tal­gie

En pre­mier lieu, il serait erroné d’être « nos­tal­gique » de la période qui a pré­cédé le néo­li­bé­ra­lisme. Le régime pré­cé­dent, qu’on peut dési­gner pour faire court de « for­diste » visait éga­le­ment l’accumulation du capi­tal, sous la gou­verne des grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales impé­ria­listes. Ces grandes cor­po­ra­tions cap­taient le sur­plus pro­duit par des mil­lions de tra­vailleurs, tout en gérant avec l’État l’essor de la consom­ma­tion de masse. Il ne s’agissait cepen­dant pas, contrai­re­ment à une vision socio­lo­gique libé­rale (Max Weber), du « bon­heur » des « classes moyennes » dis­po­sant d’un emploi (rela­ti­ve­ment) stable et d’un cer­tain niveau de vie, mais d’une société de classes basée sur les grandes cor­po­ra­tions contrô­lées par quelques grandes familles.

La finan­cia­ri­sa­tion

Ce mode de ges­tion de la lutte des classes, cela a été évoqué plus haut, s’est cepen­dant épuisé au tour­nant des années 1970. Les mêmes grandes cor­po­ra­tions ont amorcé des trans­for­ma­tions à plu­sieurs niveaux. Elles ont délo­ca­lisé des pans de l’appareil pro­duc­tif vers les zones à bas salaires, dans une sorte de pre­mière phase de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale aujourd’hui bien connue. Ensuite, elles ont entre­pris de trans­for­mer une partie de leurs actifs pro­duc­tifs en actifs « liquides » (en cash) pour être en mesure de par­ti­ci­per à l’économie-casino, basée sur les mou­ve­ments de capi­taux et les chan­ge­ments brusques dans les taux de change. Alors que la « crois­sance » (accu­mu­la­tion) était basée sous le for­disme sur les gains de pro­duc­ti­vité et la consom­ma­tion de masse, elle se réoriente sur la pro­duc­tion et la cir­cu­la­tion d’actifs finan­ciers liquides.

Finance de masse

Pour élar­gir le mou­ve­ment encore plus, les domi­nants via les gou­ver­ne­ments et les entre­prises ouvrent ces mou­ve­ments finan­ciers aux masses, via les divers fonds d’investissement. Les masses sont en effet invi­tées à extraire de leurs reve­nus des capi­taux qui sont inves­tis dans l’économie finan­cia­ri­sée, et qui sont sup­po­sés sécu­ri­ser leurs retraites. C’est ainsi que « l’épargne sala­riale est méta­mor­pho­sée en capi­tal finan­cier » explique le pro­fes­seur. Tout devient « objet de spé­cu­la­tion finan­cière, la dette des entre­prises et des indi­vi­dus, des copeaux de bois, l’eau, le pétrole, les catas­trophes météos. Tout est coté en bourse, tout devient ache­table et ven­dable ».

La crise

Évidemment, ce sys­tème est fra­gile. Les « bulles » gonflent et dégonflent. Chaque « dégon­fle­ment», sous la forme de crise, favo­rise l’éclatement de nou­velles bulles, au grand profit des mani­pu­la­teurs de la chose (Wall Street). Les crises des années 1990 au Mexique, au Brésil, en Russie, en Indonésie, deviennent d’«excellentes occa­sions » pour rache­ter, revendre, et ainsi de suite. On peut penser qu’il en est de même avec la pré­sente crise dont l’épicentre est les États-Unis. Dans un sens, il y a un cer­tain retour du capi­ta­lisme à la phase ori­gi­nale, avant 1880, où la crise était le mode per­ma­nent de ges­tion du conflit de classe. Du point de vue des domi­nants, il y a un danger, car l’élite éco­no­mique, qui est dans une large partie l’élite poli­tique, est « dénu­dée ». Son enri­chis­se­ment exces­sif répond à l’appauvrissement et la pré­ca­ri­sa­tion des masses. L’accumulation per­son­nelle de cette élite, et non la redis­tri­bu­tion des fruits de la « crois­sance » qu’on avait connue sous le for­disme, se place au cœur du régime d’accumulation. Ce « danger » est cepen­dant mitigé, puisqu’en « face», les classes popu­laires sont désar­çon­nées, du moins tem­po­rai­re­ment. L’ancienne iden­tité de classe qui se maté­ria­li­sait dans la social-démo­cra­tie et les syn­di­cats en tant que ges­tion­naires du « grand com­pro­mis » s’étiole. Les « sala­riés » (pro­lé­taires) ne savent plus exac­te­ment ce qu’ils sont : des sur­vi­vants qui s’accrochent aux lam­beaux du for­disme, des condam­nés en attente d’être flu­shés, des nou­veaux pro­lé­taires voués à la pré­ca­rité et au noma­disme, etc.

Lutter contre le capi­ta­lisme, lutter contre le « tra­vail »

Au centre du capi­ta­lisme se situe l’objectif « ultime», soit l’accumulation comme moyen de repro­duc­tion du capi­tal. Le moyen est l’appropriation du tra­vail et sa trans­for­ma­tion en sala­riat. L’activité sociale devient « tra­vail», qu’il faut sans cesse faire croître pour garan­tir l’accumulation. Dans l’histoire, le mou­ve­ment social, socia­liste et com­mu­niste, a tenté de récon­ci­lier deux luttes en même temps : d’une part, pour obte­nir des droits et des acquis du côté du « monde du tra­vail», à l’intérieur du capi­ta­lisme ; d’autre part pour dépas­ser et sub­su­mer ce capi­ta­lisme et donc détruire le concept de « tra­vail » sala­rié, en fonc­tion d’une éman­ci­pa­tion où le tra­vail rede­vien­drait une acti­vité sociale, par­ta­gée et gérée par la com­mu­nauté des humains, et non un moyen d’accumulation. Aujourd’hui il importe de relan­cer cette lutte double. Par exemple les reven­di­ca­tions qui portent sur la réduc­tion du temps de tra­vail (por­tées notam­ment par le mou­ve­ment fémi­niste) com­portent une dimen­sion sub­ver­sive impor­tante : « une porte vers la contes­ta­tion du tra­vail capi­ta­liste » selon Éric Pineault. Tout en allant de ce côté, le mou­ve­ment socia­liste pour autant doit se sou­cier de pro­duire et de conduire des alliances larges, et d’éviter de se mar­gi­na­li­ser dans des canaux trop étroits. Le thème de la décrois­sance doit et peut être pensé comme une décrois­sance du capi­ta­lisme, des rap­ports mar­chands, du sala­riat, et non comme un appel aux couches moyennes et popu­laires de sim­ple­ment « moins consom­mer ».

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