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Comment la Russie semble devenue un dangereux ours à abattre?

Depuis plusieurs semaines, les médias mettent l’emphase sur la menace russe comme étant une des plus graves depuis la Seconde Guerre mondiale, rien de moins. Propagande! C’est le mot-clé qui sous-tend les déclarations du gouvernement Trudeau, lequel avalise sans sourciller les stratégies de l’OTAN pilotées par les États-Unis.

Mais pourquoi parler de propagande?

Tout d’abord, dans le dossier Ukraine-Russie-OTAN, le Canada a présenté sa stratégie globale formulée clairement par la ministre Chrystia Freeland à la télévision de Radio-Canada. Je paraphrase : il s’agit d’un combat de la démocratie contre la dictature…  Rien de moins. Sa position manichéenne tient de la caricature. Il ne s’agit pas de banaliser les stratégies russes ni de déclarer Vladimir Poutine sans critique, mais plutôt d’affirmer que, malgré nos différends, le Canada cherche la paix et propose de s’asseoir à une table de négociation sérieuse. Actuellement, le gouvernement canadien dit le contraire et se montre peu disposé à chercher des solutions pacifiques. Cet entêtement du gouvernement de Justin Trudeau s’avère le contraire de ce que proposait Jocelyn Coulon[1] dans Le Devoir: « Le Canada a-t-il encore la volonté politique, les ressources intellectuelles et les moyens techniques d’agir de manière constructive dans la crise actuelle ? En un mot, est-il prêt à faire preuve d’imagination et d’audace ? » Hélas, ce n’est pas le cas alors que la France, comme le rapporte Fabien Deglise dans Le Devoir,[2] a choisi cette voie.  Le gouvernement canadien joue plutôt la carte de la propagande. Le gouvernement de Justin Trudeau se contente de formules toutes faites et de généralités. La dynamique de la propagande ne cherche pas à expliquer, mais à convaincre en utilisant des manœuvres dignes d’un scénario de film avec des personnages (les bons – nous, OTAN, Canada, États-Unis) contre les méchants (Russie et Vladimir Poutine), des scènes supposées de violence, de menace et de terreur (la guerre).  Dans une stratégie de propagande, le style du langage, le choix des mots et le ton occupent une place prééminente au détriment du contenu réel. On cherche à imposer une ligne de pensée sans en expliquer le sens ni la portée. Une telle stratégie mène tout droit à la manipulation de l’opinion publique.

Pour tenter de comprendre la position canadienne, quelques questions de base s’imposent.

Premièrement, QUI sont les acteurs? QUI a intérêt à développer des opérations de propagande? Dans ce cas, la bonne vieille utilisation des images fortes et manichéennes sert bien les intérêts de l’OTAN comme acteur principal facilement identifiable comme la figure des bons, donc nous, les démocrates vertueux, et celle de la Russie de Vladimir Poutine dans le camp des méchants antidémocratiques vilains, infréquentables et porteurs d’une menace à nos valeurs pire que tous les virus réunis. Attention, notre société de consommation est menacée, pourrait-on entendre dans les arcanes du pouvoir réservés aux lobbyistes de tout poil…

Dans toutes les stratégies de propagande, les tacticiens identifient donc une figure connue caricaturée comme une menace à la sécurité. Il importe de créer et de renforcer l’image de cet ennemi personnalisé, incarné dans un personnage que la masse va apprendre à haïr et à craindre. Dans le cas qui nous occupe, le président Poutine incarne la menace parfaite. Faire peur au monde s’avère toujours une formule payante pour justifier une défense, l’augmentation de budgets militaires, l’envoi de troupes à un endroit donné et la création d’une opinion publique favorable à la guerre. Rappelons-nous la guerre du Golfe! Saddam Hussein en Irak et Mouammar Kadhafi en Libye représentaient les figures du mal, de la terreur et de la menace à notre sécurité. Toutes ces significations reposaient sur de fausses informations, notamment la possession d’armes de destruction massive. Il fallait les abattre pour justifier les interventions militaires et la prise de contrôle par la mise en place de gouvernements favorables aux intérêts occidentaux. Sous de faux prétextes, on leur a déclaré la guerre. Dans cette veine, il y aurait beaucoup à dire au sujet des personnages de l’histoire du monde qui ont été utilisés pour justifier des guerres trop souvent insensées.

Deuxièmement, il faut poser d’autres questions simples : QUOI et POURQUOI? En d’autres termes, quels sont les enjeux et les intérêts en cause dans une situation donnée? Rappelons un fait historique : l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a avalé plusieurs pays proches de la Russie (Albanie, Bulgarie, Croatie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Macédoine du Nord, Monténégro, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie); la Géorgie et l’Ukraine restent dans les ambitions hégémoniques de l’OTAN, ce qui agace la Russie. L’Ukraine étant le voisin important de la Russie constitue une pièce majeure sur l’échiquier de l’OTAN face à la Russie. Depuis des décennies, l’OTAN tente par tous les moyens (politiques, militaires et économiques, incluant l’espionnage) de convaincre le gouvernement ukrainien de joindre l’OTAN (puissante alliance militaire) pour élargir son champ d’influence et maintenir une pression en continu sur la Russie. Les positions de l’OTAN restent proches de ses racines, soit l’ancienne politique de la guerre froide qui a maintenu la peur du socialisme incarné par l’Union des républiques soviétiques socialistes (URSS) pendant des décennies. L’URSS a disparu, mais la Russie en est l’héritière symbolique significative dans l’opinion publique. En elle-même, elle porte une sorte de stigmate facile à exploiter à partir de l’ancienne peur du socialisme ancrée profondément dans les esprits.

Une négociation pacifique s’impose.

Dans le cas du conflit actuel, voyons ce qu’en disait Jocelyn Coulon[3] dans l’article déjà cité: « La Russie a avancé des propositions afin de mettre fin à la crise actuelle et de lancer une négociation sur le système de sécurité européen conçu il y a déjà trente ans et dont elle a été exclue. Elle a demandé à l’OTAN de s’engager à ne plus admettre d’ex-pays de l’Est dans l’Alliance, de renoncer à déployer des bases ou des armes dans les pays ayant adhéré à l’Alliance depuis 1997 ou des pays ne faisant pas partie de l’OTAN, de cesser ses activités militaires à proximité des frontières russes, de ne plus aider militairement l’Ukraine et d’interdire les missiles de portée intermédiaire en Europe. » Actuellement, au lieu d’expliciter cet enjeu critique majeur, le contenu de la propagande met l’emphase, comme toujours, sur la « menace russe » sans aucune véritable explication.

En outre, il y aurait beaucoup à dire au sujet des intérêts économiques, dont l’exportation du pétrole russe vers l’Allemagne; les pays occidentaux ne veulent pas d’une Russie riche et forte qui pourrait s’installer à demeure comme alliée de la Chine, ce qui constituerait une menace à la domination économique et militaire des États-Unis et de ses alliés.

Et vient le COMMENT; la Russie a placé ses troupes en face de l’Ukraine en disant à l’OTAN quelque chose comme : on en a assez de vos avancées militaires et de votre refus de négocier. Et elle attend. L’OTAN répond par des bravades en cherchant à pousser encore plus loin ses entrées en Ukraine (envoi de matériel militaire, de soutien financier et de contingents dans les pays limitrophes). Le Canada compte déjà des militaires en Ukraine et en Lettonie, ce au nom de la solidarité et de la sécurité.

Au lieu de se ranger béatement derrière les positions politiques et stratégiques américaines et celles de l’OTAN, le Canada devrait jouer un rôle de médiateur et de négociateur. Les motifs de discorde comme le rôle de la Russie en Crimée et au Dunbass où le Canada pourrait tout au moins suggérer l’envoi de Casques Bleus de l’ONU tout comme les positions actuelles de l’OTAN et de la Russie méritent une recherche de solutions négociées, non celles des canons et des chars. Les discours démagogiques véhiculés par la propagande actuelle mènent à un cul-de-sac et pourraient éventuellement entraîner un conflit ouvert.

Dans le journal Le Devoir du 5 février 2022, Patrick Moreau soulignait le fait qu’un consensus au sujet de décisions de l’État ne peut advenir qu’en débattant des questions qui divisent. Et il pose une question fondamentale : « Quelle conclusion en tirer, sinon que l’esprit démocratique peut être (et a souvent été dans le passé) du côté de ce qui divise et fait débat, et que les fausses unanimités à propos de décisions prises au sommet de l’État sans avoir fait l’objet de publicité ni de la moindre consultation de la population relèvent en réalité du déni de démocratie, même si elles se veulent moralement bien intentionnées?[4] »

Actuellement, la recherche de solutions pacifiques semble bloquée. Gagner l’Ukraine, trophée de chasse, permettrait à l’OTAN de clamer devant la Russie, royaume du jeu d’échecs : échec et mat!

Mais restons optimistes! Rien n’est encore joué. La paix repose sur l’espoir d’un règlement négocié du conflit.


[1] Coulon, Jocelyn. Le Canada peut jouer un rôle dans l’avenir de l’Ukraine in Le Devoir (25 janvier 2022). https://www.ledevoir.com/opinion/idees/664044/point-de-vue-le-canada-peut-jouer-un-role-dans-l-avenir-de-l-ukraine

[2] Deglise, Fabien. L’invasion russe de l’Ukraine inquiète davantage de loin que de proche in Le Devoir (4 février 2022). https://www.ledevoir.com/monde/europe/669792/analyse-l-invasion-russe-en-ukraine-inquiete-davantage-de-loin-que-de-proche

[3] Coulon, Jocelyn. Le Canada peut jouer un rôle dans l’avenir de l’Ukraine in Le Devoir (25 janvier 2022). https://www.ledevoir.com/opinion/idees/664044/point-de-vue-le-canada-peut-jouer-un-role-dans-l-avenir-de-l-ukraine

[4] Moreau, Patrick. Diviser la population in Le Devoir (5 février 2022). https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/670140/point-de-vue-diviser-la-population