Citoyen Balibar

Entretien avec Étienne Balibar

Par , Mis en ligne le 29 septembre 2012

Qui vient après le Sujet ? Le Citoyen, répond Étienne Balibar, saisi non plus dans une sou­ve­rai­neté soli­taire, mais dans une com­mu­nauté en deve­nir. Cependant l’égalité des droits que pro­clame la moder­nité n’exclut pas la ségré­ga­tion et l’exclusion. Dans ce grand entre­tien, le phi­lo­sophe s’explique sur ce para­doxe qui nour­rit aussi sa méthode d’analyse.

L’ouvrage d’Étienne Balibar, Citoyen-sujet et autres essais d’anthropologie phi­lo­so­phique (PUF, 2012), tient son titre d’une réponse à une ques­tion que Jean-Luc Nancy, en 1989, avait lancée à tout un ensemble de phi­lo­sophes fran­çais d’orientations diverses : « Qui vient après le sujet ? » La manière de com­prendre cette ques­tion en guide déjà la réponse : elle peut être saisie comme une ques­tion post-struc­tu­ra­liste, qui se demande ce qui se sub­sti­tue au sujet, ou ce qui le relève, après le moment phi­lo­so­phique qui en fit la décons­truc­tion. Étienne Balibar répond : « après le sujet vient le citoyen » – et s’en explique dans une série d’essais qui montrent com­ment le sujet est contesté de l’intérieur par une alté­rité qui certes le des­ti­tue de sa sou­ve­rai­neté soli­taire, mais avec laquelle en même temps il com­pose une com­mu­nauté tou­jours inache­vée. Toute la réponse de Balibar repose sur une dia­lec­tique entre d’un côté le sujet com­pris dans sa double dimen­sion, anthro­po­lo­gique (sujet conscient, sujet affecté) et poli­tique (sujet soumis au pou­voir, sujet de droits) et de l’autre le citoyen, ou mieux : le conci­toyen, de telle sorte qu’on ne sau­rait conce­voir un deve­nir citoyen du sujet (le sujet comme être en commun), sans penser du même coup un deve­nir sujet du citoyen (le citoyen éman­cipé dans un pro­ces­sus de sub­jec­ti­va­tion).

Après le sujet vient donc le citoyen, ou plutôt : le citoyen-sujet, dans une com­mu­nauté poli­tique où l’universel (l’égalité des droits) est à la fois ce qui sauve et ce qui exclut : les dif­fé­rences anthro­po­lo­giques (dif­fé­rences de classe, de race, de sexe…) y sont « à la fois dis­qua­li­fiées en tant que jus­ti­fi­ca­tions de dis­cri­mi­na­tions au niveau des droits fon­da­men­taux des “êtres humains” (dont le pre­mier, ou le der­nier, qui reprend tous les autres en son sein, est pré­ci­sé­ment l’accès à la citoyen­neté), et dis­qua­li­fiantes en tant que moyen pri­vi­lé­gié de légi­ti­mer les ségré­ga­tions ou les exclu­sions inté­rieures qui privent de citoyen­neté (ou de citoyen­neté pleine et entière, “active”) une partie des êtres humains for­mel­le­ment “égaux en droits”. En d’autres termes, elles réa­lisent ce para­doxe vivant d’une construc­tion inéga­li­taire de la citoyen­neté éga­li­taire » (p. 27).

Nous avons demandé à Étienne Balibar de reve­nir sur ce para­doxe, en com­men­çant par une ques­tion de méthode : com­ment lit-il les phi­lo­sophes (Descartes, Locke, Rousseau, mais aussi Marx, Hegel, Freud ou Kelsen) qui nour­rissent ses essais ? Quelle est sa stra­té­gie d’écriture ? Cette stra­té­gie est tout à la fois bien dérou­tante et très sti­mu­lante, puisqu’elle n’apparaît pas tant comme une ana­lyse des doc­trines consa­crées par l’histoire des idées, ni même de leurs œuvres – que de textes précis, par­ti­cu­liers, en lequel il s’agit de recher­cher et faire tra­vailler « un point d’hérésie »… P. S.

1. Vous reprenez à Foucault la question du point d’hérésie, qui vient contester ou renouveler l’idée d’épistémè. Qu’est-ce que ce point d’hérésie ? Comment se manifeste-t-il par exemple chez Descartes ?

2. Du point d’hérésie à l’anthropologie

3. Le paradoxe de l’universalisme bourgeois

4. Peut-on concilier l’analyse de l’antagonisme de classe et la visibilité des différences anthropologiques ?

5. Qu’est-ce qui nous rend solidaires des exclus ?

Propos recueillis à Paris par Nicolas Duvoux et Pascal Sévérac. Prise de vue et mon­tage : Ariel Suhamy. [28-09-2012]

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