Le prolétariat a-t-il disparu ?

Par Mis en ligne le 30 septembre 2012

« Les vastes couches infé­rieures de l’armée de réserve, les chô­meurs à l’occupation irré­gu­lière, l’industrie à domi­cile, les pauvres occu­pés occa­sion­nel­le­ment, échappent à l’organisation. Plus la misère est grande dans une couche pro­lé­ta­rienne, et moins l’influence syn­di­cale peut s’y exer­cer. L’action syn­di­cale agit fai­ble­ment dans les pro­fon­deurs du pro­lé­ta­riat. »
– Rosa Luxembourg, Introduction à l’économie poli­tique, 1907-1913

Les années 1970 ont vu fleu­rir plé­thore d’« adieux au pro­lé­ta­riat » (selon la for­mule d’André Gorz en 1980) au motif que celui-ci ne consti­tuait non seule­ment plus « le » sujet révo­lu­tion­naire, mais n’était même plus un sujet poli­tique consis­tant tout court ; qu’il s’était embour­geoisé, devenu pour l’essentiel une gamme de « classes moyennes » aux condi­tions de vie amé­lio­rées, sans iden­tité autre qu’une par­ti­ci­pa­tion active à la « société de consom­ma­tion » ; que l’extension avérée du sala­riat à de larges couches non ouvrières de la popu­la­tion ren­dait caduque l’assimilation du pro­lé­ta­riat aux tra­vailleurs (plus ou moins) en lutte ; enfin, qu’indépendamment des argu­ments pré­cé­dents, la fos­si­li­sa­tion des régimes et ortho­doxies dits « com­mu­nistes » à elle seule prou­vait doré­na­vant sous le sceau de l’éternel autant l’obsolescence que la dan­ge­ro­sité poli­tiques et his­to­riques de la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat ».

La publi­ca­tion en 2012 d’un livre, Les nou­veaux pro­lé­taires, défen­dant la per­ti­nence spé­ci­fique aujourd’hui du terme de pro­lé­ta­riat, et même s’il est néces­saire pour l’auteure, Sarah Abdelnour, d’en « réac­tua­li­ser la notion » [1], n’est donc pas un mince évé­ne­ment. Distinctions concep­tuelles, mises en pers­pec­tive his­to­riques et enquêtes socio­lo­giques mobi­li­sées de concert, la richesse du livre ne peut être résu­mée en quelques pages. On se conten­tera ici d’en ques­tion­ner les impli­ca­tions poli­tiques finales après un (trop) bref tableau, en pro­cé­dant dans son pro­lon­ge­ment à un examen des dif­fé­rentes dimen­sions du concept de pro­lé­ta­riat, bien plus com­plexe qu’il n’en a l’air chez Marx et Engels eux-mêmes. Seul un examen de ce type peut per­mettre à une ten­ta­tive de « réac­tua­li­sa­tion » du concept d’avoir une signi­fi­ca­tion pré­cise et utile, et de nour­rir effi­ca­ce­ment les inter­ro­ga­tions stra­té­giques qui s’imposent aujourd’hui [2].

Exploités, exclus, précaires : des « multitudes » en quête d’identité

S. Abdelnour prend soin dans la partie I, après une brève genèse des sources essen­tiel­le­ment marxo-engel­siennes du terme, de pro­blé­ma­ti­ser son usage au 19ème siècle au regard des évo­lu­tions conjointes de la sphère de la pro­duc­tion, de l’artisanat à la grande indus­trie, et de la signi­fi­ca­tion et de l’extension crois­sante du « sala­riat » [3]. Elle brosse alors une fresque syn­thé­tique qui permet de façon très éclai­rante de com­prendre com­ment les argu­ments évo­qués ci-dessus de façon limi­naire, venus à l’appui de l’affirmation de la « dis­pa­ri­tion » du « Prolétariat », ont pu se déve­lop­per pro­gres­si­ve­ment au cours des « Trente » (dites) « Glorieuses » avec une cer­taine force, en raison de très réelles trans­for­ma­tions, autant dans les condi­tions maté­rielles moyennes d’existence que dans les repré­sen­ta­tions et le mou­ve­ment des iden­ti­tés col­lec­tives. La partie II réca­pi­tule les prin­ci­pales trans­for­ma­tions qui ont amené, suite à la désar­ti­cu­la­tion ou la recom­po­si­tion pro­gres­sive des figures du tra­vailleur exploité et de l’ouvrier (ainsi le « pro­lé­ta­riat des ser­vices », ou à l’opposé le sala­riat des cadres, etc.), à la pro­li­fé­ra­tion aujourd’hui des dis­cours sur la « pré­ca­rité » et les « pré­caires ». Elle en vient en partie III à ana­lyse les dyna­miques actuelles, autant socio­lo­giques qu’économiques, éta­tiques et poli­tiques à l’origine de ce « sys­tème » de la pré­ca­rité, c’est-à-dire sur la base ou en raison des­quelles il est légi­time de parler de « nou­veaux pro­lé­taires ». Les rai­sons prin­ci­pales, natu­rel­le­ment, se ramènent à la crois­sance expo­nen­tielle de formes régres­sives d’organisation du tra­vail, la désa­gré­ga­tion des condi­tions de vie au quo­ti­dien pour une part crois­sante des popu­la­tions, direc­te­ment issues d’une accu­mu­la­tion de formes de domi­na­tion qui rendent la situa­tion d’une partie notable des tra­vailleurs d’aujourd’hui (et pas seule­ment ceux dont les emplois, selon l’euphémisme convenu, sont « aty­piques ») des plus « pré­caires » – étant entendu que tout ceci témoigne d’une puis­sance renou­ve­lée de cap­ta­tion du tra­vail par la classe capi­ta­liste.

L’un des mérites du livre est de prendre au sérieux la diver­sité des lexiques actuel­le­ment uti­li­sés pour iden­ti­fier les com­bi­nai­sons à l’œuvre entre méca­nismes tra­di­tion­nels et stra­té­gies nou­velles d’exploitation et d’oppression. Il s’attache à exa­mi­ner les dif­fé­ren­cia­tions qui en rendent l’analyse uni­taire par­fois déli­cate, et arti­cule notam­ment avec soin les ques­tions de l’immigration, du racisme, et de la subor­di­na­tion des femmes, qui se sur­ajoutent aux pro­blé­ma­tiques plus trans­ver­sales de l’exploitation du tra­vail [4], que les tra­vailleurs soient effec­ti­ve­ment employés ou au chô­mage – la dis­tinc­tion du tra­vail et de l’emploi étant judi­cieu­se­ment intro­duite p. 61. Corrélativement le propos s’intéresse aux idiomes mobi­li­sés pour défi­nir ou iden­ti­fier les formes de résis­tance col­lec­tive asso­ciées aux formes renou­ve­lées de ces prin­cipes de domi­na­tion (sur fond, tou­jours, de la dis­lo­ca­tion depuis trente ans de l’identité poli­tique « pro­lé­ta­rienne »).

Le livre de S. Abdelnour est donc une enquête por­tant sur les outils diag­nos­tiques et pros­pec­tifs per­met­tant de penser la domi­na­tion exis­tant au cœur du capi­ta­lisme contem­po­rain. Ne connais­sons-nous pas ces « mul­ti­tudes » de Negri [5], ces « pauvres », ces « sans-part », ces « pré­caires », qui sont censés consti­tuer la nou­velle forme de sub­jec­ti­vité hybride à même d’alimenter la seule résis­tance sociale d’ampleur que les partis consti­tués, les syn­di­cats, ou les groupes socio­pro­fes­sion­nels habi­tuels (ouvriers, notam­ment) ne prennent mani­fes­te­ment plus en charge (la société « indus­trielle » étant peu ou prou une société du passé dans ce style d’argumentation) ? Pour l’auteure, la chose est claire : cette invo­ca­tion des « mul­ti­tudes » bap­tise un pro­blème plutôt qu’elle ne l’éclaire. De même s’autorise-t-elle avec jus­tesse à mon­trer que l’une des dis­tinc­tions qui opère avec une force cer­taine chez Marx, entre « pro­lé­ta­riat » et « sous-pro­lé­ta­riat », le second fai­sant l’objet d’une condam­na­tion cer­taine et répé­tée (dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, ou encore la sec­tion VIII du Livre I du Capital), mérite d’être gran­de­ment rela­ti­vi­sée [6]. Les degrés de pré­ca­ri­sa­tion et de mar­gi­na­li­sa­tion exis­tant dans la popu­la­tion labo­rieuse montrent que cette dis­tinc­tion est pour l’essentiel inopé­rante, et conduit à oppo­ser deux sec­tions, certes en situa­tions dif­fé­rentes, mais d’une seule et unique « armée indus­trielle de réserve », cette armée des chô­meurs struc­tu­rels ou conjonc­tu­rels qui font orga­ni­que­ment partie de la logique même de l’accumulation du capi­tal. Du reste Marx savait par­fai­te­ment que cette divi­sion interne du pro­lé­ta­riat est une contra­dic­tion induite par la société capi­ta­liste, et le plus sou­vent une « issue » stra­té­gique des classes domi­nantes qui consiste natu­rel­le­ment à « oppo­ser une partie des pro­lé­taires à l’autre partie » [7]. L’instrumentalisation, par exemple, du « van­da­lisme » des jeunes des ban­lieues contre les tra­vailleurs « inté­grés » et « res­pec­tueux » de la loi est une tac­tique de divi­sion qui a en cela fait ses preuves depuis fort long­temps.

Autre façon de dire que l’un des enjeux du livre, natu­rel­le­ment, est le concept de « classe » sociale [8]. Il com­porte, sché­ma­ti­que­ment, une dimen­sion « objec­tive » (les carac­tères socio­lo­giques et éco­no­miques par­ta­gés) et une dimen­sion « sub­jec­tive », celle du sen­ti­ment d’appartenance à un col­lec­tif soudé autour d’intérêts et de pro­jets par­ta­gés, ce qui consti­tue la dimen­sion plus poli­tique et idéo­lo­gique (ou du moins contre-idéo­lo­gique, en résis­tance aux idéo­lo­gies domi­nantes) du terme. Et force est de consta­ter, le propos est archi-connu, au vu de « l’archipel des nou­veaux pro­lé­taires » [9] que semblent consti­tuer les « pré­caires », la dif­fi­culté d’une ana­lyse et d’un enga­ge­ment fondés sur la concep­tion de la lutte des classes portée par le mar­xisme, dont il est rap­pelé que la perte de crédit a à la fois résulté de et ali­menté les argu­men­taires « post-pro­lé­ta­riens » des années 1970-80 jusqu’à aujourd’hui [10].

L’une des affir­ma­tions fortes de ce livre nuancé est sans conteste la sui­vante : « Précariat » n’est pas pro­lé­ta­riat [11]. De même pour tout ce qui relève de l’idiome des « exclus » – l’auteure rap­pe­lant avec jus­tesse que, tout de même, pré­ca­rité et flexi­bi­lité ont tou­jours été un atout et une arme des patrons [12]. Il n’y a aucu­ne­ment besoin de fan­tas­mer rétros­pec­ti­ve­ment une unité magique ou mer­veilleuse du pro­lé­ta­riat [13] pour réaf­fir­mer l’importance de cette dis­tinc­tion, et reven­di­quer l’usage de la notion de pro­lé­ta­riat, laquelle, contrai­re­ment à celle de « pré­ca­riat » ne se limite aucu­ne­ment à des carac­tères sim­ple­ment des­crip­tifs on va le voir, et sur­tout néga­tifs [14], c’est-à-dire défini uni­que­ment dans les termes des manques qui affligent une partie de la popu­la­tion. Corrélativement l’auteure rap­pelle à juste titre que cet éten­dard de la « pré­ca­rité », s’il a pu ali­men­ter des mobi­li­sa­tions impor­tantes (celles des inter­mit­tents du spec­tacle de façon emblé­ma­tique) et s’il a pu four­nir depuis un « label » fédé­ra­teur en raison de sa « plas­ti­cité », reste « plus une construc­tion vir­tuelle de cher­cheur ou de mili­tant qu’une réa­lité sociale » [15] . De ce point de vue, le terme perd en ancrage dans le réel le gain en sou­plesse et en ouver­ture, bref, en « démo­cra­tie » que ses « coor­di­na­tions » sont cen­sées incar­ner en contraste avec l’inertie, le bureau­cra­tisme et le cor­po­ra­tisme (réel ou sup­posé), et la hié­rar­chi­sa­tion attri­buée au fonc­tion­ne­ment des syn­di­cats.

« Vertus » du concept « réactualisé » et limite politique du livre

Citons quelques pas­sages clés de la conclu­sion : « Les pro­lé­taires ne sont plus assi­mi­lables au sala­riat, du fait de la dif­fu­sion de ce statut dans l’ensemble des strates de tra­vailleurs. Ils ne sont plus uni­que­ment des ouvriers, sous l’effet de la ter­tia­ri­sa­tion de la société. Ils ne sont plus uni­que­ment des tra­vailleurs, dans un contexte de chô­mage de masse. Mais alors pour­quoi conti­nuer d’utiliser ce terme ? Les déno­mi­na­tions de pauvres, de pré­caires, d’exclus ne sont-elles pas plus adap­tées ? Elles ont cha­cune leur inté­rêt, insis­tant sur une situa­tion maté­rielle, un rap­port à l’avenir, une place dans le corps social. Mais celle de pro­lé­taires […] conserve des vertus non-négli­geables. » [16]. Quelles sont ces vertus ? Précisons d’abord la défi­ni­tion de syn­thèse que l’auteure donne alors : les « pro­lé­taires », ce sont « les domi­nés de la société capi­ta­liste, dont l’emploi et les pro­tec­tions qui l’accompagnent sont dis­con­ti­nus et incer­tains, ce qui entame leur situa­tion maté­rielle ainsi que leur capa­cité à se pro­je­ter dans l’avenir, et cela tant au niveau pro­fes­sion­nel que per­son­nel » [17]. A quoi elle rajoute peu après que ces nou­veaux pro­lé­taires sont « des sala­riés en posi­tion de fai­blesse et d’insécurité… [qui] forment aussi la vaste armée de réserve, ces per­sonnes sans emploi mais soumis au diktat du tra­vail, comme source de revenu mais aussi comme unique moyen d’échapper au stig­mate du pares­seux, de l’assisté » [18].

Cette défi­ni­tion est bien sûr très géné­rale au plan de ce qu’elle décrit, c’est-à-dire au plan du diag­nos­tic : contre­par­tie inévi­table du grand écart que le terme-notion doit réa­li­ser pour garder son actua­lité. C’est donc au plan de la pros­pec­tive qu’il va fal­loir éva­luer sa per­ti­nence opé­ra­toire. Revenant à la grande thèse mar­xiste selon laquelle « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » (Manifeste du parti com­mu­niste), S. Abdelnour valo­rise la per­ti­nence du terme, en conclu­sion, en raison de ce qui lui seul véhi­cule : (1) un « regard plus ago­nis­tique », c’est-à-dire centré sur l’existence de rap­ports de forces – type de regard qui permet de rap­pe­ler que les pseudo « par­te­naires sociaux » sont bien des adver­saires sociaux –, (2) la réfé­rence au tra­vail comme fac­teur majeur de l’ordre social et éco­no­mique (quoi qu’en disent les cham­pions de l’immatériel ou de la fin du tra­vail [19]), et enfin (3) un poten­tiel d’internationalisation qu’un vocable comme celui du « pré­ca­riat » ne pos­sède pas. S. Abdelnour résume alors le type de posi­tion qui fina­le­ment anime cette défense : « … reprendre le concept mar­xiste engage à penser ensemble condi­tion objec­tive et repré­sen­ta­tion sub­jec­tive de ce groupe social, et ainsi s’interroger sur le poten­tiel contes­ta­taire de ces nou­veaux domi­nés [20].

Cependant le concept, contrai­re­ment à jadis, pré­cise-t-elle alors, « reste exclu­si­ve­ment ana­ly­tique », « puisqu’il n’est nul­le­ment un mot d’ordre des mobi­li­sa­tions », et qu’il reste « bien dif­fi­cile d’identifier une classe sociale de pro­lé­taires aujourd’hui, sous l’effet de l’éclatement des col­lec­tifs de tra­vail et de la pres­sion du chô­mage ». Cela dit, même si Marx « a eu tort » selon l’auteure en ce que « la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat et l’avènement d’une société sans classe n’ont pas eu lieu », il ne faut pas en tirer une « conclu­sion pure­ment fata­liste » [21] : il faut conti­nuer d’investir « le champ des pos­sibles », for­mule finale qui donne son titre à la conclu­sion.

Quel est l’enjeu ? L’auteure a le mérite de dire les choses de façon suf­fi­sam­ment claire pour mettre en lumière ce qui lui manque : parler de « poten­tiel contes­ta­taire », ce n’est natu­rel­le­ment pas parler de poten­tiel révo­lu­tion­naire. Or pré­tendre « reprendre le concept mar­xiste » sans parler de « révo­lu­tion », et limi­ter la pros­pec­tive au simple appel au « champ des pos­sibles », voilà bien une façon poten­tiel­le­ment dépo­li­ti­sée et dépo­li­ti­sante – domi­nante dans les « retours » de/​à Marx qui se sont pro­duits depuis le début des années 2000 – de se réfé­rer au mar­xisme. Telle est la limite radi­cale du livre. Parler de mar­xisme, c’est devoir néces­sai­re­ment inter­ro­ger la praxis révo­lu­tion­naire, ses fins, ses moyens et ses acteurs, ce que le livre ne fait pas. Le propos qui suit vise donc à en pro­lon­ger l’analyse, ce qui requiert, d’abord, de remettre au centre de la réflexion cer­tains élé­ments fon­da­men­taux, qui ne sont certes pas absents du livre, mais qui y sont évo­qués de façon trop péri­phé­rique ou allu­sive. Revenons donc d’abord quelque peu à Marx et Engels, pour ensuite pou­voir repar­tir de la (non-)conclusion des Nouveaux pro­lé­taires et aller au delà.

Les trois dimensions du concept marxiste de prolétariat

Une idée majeure de Marx et Engels est que l’accumulation du capi­tal, c’est l’accumulation du pro­lé­ta­riat : en tant quecontra­dic­toires, bour­geoi­sie et pro­lé­ta­riat forment unité et tota­lité, et cette tota­lité – que les crises per­mettent tra­di­tion­nel­le­ment de mettre en évi­dence – est l’essence dia­lec­tique même du capi­ta­lisme. Affirmer la « dis­pa­ri­tion » du pro­lé­ta­riat, à un titre ou un autre, sans que n’ait dis­paru la bour­geoi­sie (entendre la classe capi­ta­liste domi­nante, aussi hété­ro­gène soit-elle), c’est lais­ser croire que le capi­ta­lisme a pro­fon­dé­ment muté et qu’il conti­nue d’exister aujourd’huisans être struc­turé par l’antagonisme fon­da­men­tal bour­geoi­sie-pro­lé­ta­riat, et plus lar­ge­ment, capi­tal-tra­vail. Dès lors : si le pro­lé­ta­riat n’est plus, la « lutte des classes » pola­ri­sée par l’antagonisme pro­lé­ta­riat-bour­geoi­sie n’est plus, et il faut donc défi­ni­ti­ve­ment cher­cher ailleurs les sup­ports théo­riques et les axes poli­tiques de la lutte. Défendre le terme de pro­lé­ta­riat, c’est plus que défendre un mot : c’est défendre une vision de l’état de choses établi et des moyens de l’abolir.

Chez Marx et Engels, de façon extrê­me­ment sché­ma­tique, il y a trois niveaux de for­mu­la­tion du pro­blème du pro­lé­ta­riat : socio­lo­gique, éco­no­mique, his­to­rico-stra­té­gique. C’est chez eux les pre­miers que ces trois approches sont convo­quées : com­prendre com­ment ils les arti­cule, ce sera donc voir en quoi la limite à laquelle S. Abdelnour s’arrête peut et doit être dépas­sée, et cela revien­dra à dire que, si son livre ana­lyse bien ces trois dimen­sions, elle n’en fait pas les traits d’un concept à la fois uni­taire et évo­lu­tif, por­teur d’une dia­lec­tique qu’il convient de déployer plei­ne­ment.

L’approche socio­lo­gique d’abord, four­nit une défi­ni­tion empi­rico-his­to­rique, des­crip­tive, inté­grant les effets de la divi­sion du tra­vail, de la révo­lu­tion indus­trielle, en rela­tion, enfin et sur­tout, à cer­taines condi­tions de vie (loge­ment, habi­tat, consom­ma­tion, struc­ture fami­liale, sco­la­ri­sa­tion, etc.) impropres à tout accom­plis­se­ment de la sen­si­bi­lité et des facul­tés intel­lec­tuelles et morales. Les pro­lé­taires, ces ouvriers bêtes de somme haras­sées, ces « misé­rables » (maté­riel­le­ment et mora­le­ment par­lant) décrits dans la Situation des classes labo­rieuses en Angleterre du jeune Engels [22] ou dans le long cha­pitre consa­cré au machi­nisme dans le livre I du Capital, sont-ils une image du passé ? Officiellement, cette « situa­tion » socio­lo­gique a été défi­ni­ti­ve­ment dépas­sée dans les socié­tés du capi­ta­lisme déve­loppé sous l’effet des Trente Glorieuses. Mais notons d’emblée que si sur ce plan socio­lo­gique le cri­tère est celui, comme on les nomme aujourd’hui, des « seuils de pau­vreté » et la satis­fac­tion des besoins « fon­da­men­taux », il s’en faut que ce qui est « fon­da­men­tal » se limite à la simple survie ani­male. Pour parler de moyens de consom­ma­tion « néces­saires » (de « sub­sis­tance » par oppo­si­tion aux mar­chan­dises « de luxe »), dit Marx, « … il est abso­lu­ment indif­fé­rent que tel pro­duit, par exemple le tabac [mais il suffit de penser à la voi­ture, au télé­phone mobile, etc.], soit ou ne soit pas un moyen de consom­ma­tion indis­pen­sable au point de vue phy­sio­lo­gique, il nous suffit que l’habitude l’ait rendu indis­pen­sable » [23].

Et les tech­niques de façon­ne­ment (publi­cité) ou d’imposition (dans le cadre pro­fes­sion­nel) des habi­tudes sont chaque jour un peu plus éla­bo­rées. Toute vision affir­mant qu’au plan « socio­lo­gique » les condi­tions d’existence ne sont plus « pro­lé­ta­riennes » doit donc admi­nis­trer la preuve que les besoins sociaux moyens sont satis­faits, après avoir dûment défini ce que sont ces « besoins sociaux moyens ». Si l’on rabat ces der­niers sur la simple survie maté­rielle, alors dans l’évidence les condi­tions d’existence du pro­lé­ta­riat ont assez pro­fon­dé­ment évolué dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mon­diale. Mais il s’en faut que cette réduc­tion soit légi­time. D’autant plus que, malgré la pré­sen­ta­tion domi­nante, cinq mil­lions de Français-es vivent aujourd’hui sous le seuil de pau­vreté [24], et que la crise conduit à un pro­ces­sus accé­léré de pau­pé­ri­sa­tion pour de larges sec­teurs du pro­lé­ta­riat. En outre, il n’est pas pos­sible de res­treindre les condi­tions de vie des exploité-e-s du capi­ta­lisme fran­çais à celles des seuls natio­naux, étant donnée la dimen­sion impé­ria­liste de ce der­nier, et la misère qu’il impose notam­ment aux masses afri­caines.

L’approche éco­no­mique ensuite. Le pro­lé­taire c’est le sala­rié qui pro­duit le capi­tal et le fait fruc­ti­fier mais ne le pos­sède pas. Il ne main­tient son niveau de vie que par la vente de sa force de tra­vail et non par un profit quel­conque. Cette défi­ni­tion « fonc­tion­nelle » fait du pro­lé­ta­riat la classe des sala­riés qui vendent leur force de tra­vail en contre­par­tie d’un salaire pour sub­ve­nir à leurs besoins. Très sou­vent, dans son examen des struc­tures essen­tielles du capi­ta­lisme et pour lais­ser de côté les élé­ments conjonc­tu­rels ou non-essen­tiels [25], Marx limite expli­ci­te­ment les classes (fon­da­men­tales) en ce sens, bien qu’elles n’apparaissent jamais en réa­lité jamais dans leur « forme pure » parce que « les stades inter­mé­diaires et tran­si­toires estompent les démar­ca­tions pré­cises » [26]. A ce niveau d’abstraction l’affaire se com­plique sin­gu­liè­re­ment : dire ici que le pro­lé­ta­riat a dis­paru, c’est dire que le sala­riat en géné­ral (ouvrier ou non), comme rap­port social entre des indi­vi­dus juri­di­que­ment libres et égaux carac­té­risé au plan maté­riel par le fait que la liberté du tra­vailleur, est la liberté de celui qui n’a rien sinon son corps et son esprit, que ce rap­port social n’existe plus. Ce qui n’est évi­dem­ment pas à l’ordre du jour.

On a affaire ici à un concept théo­rique d’ordre « éco­no­mique » qui repose sur l’idée pré­cise de la force de tra­vail comme mar­chan­dise vendue, et exploi­tée, c’est-à-dire sur la théo­rie de la plus-value : dès lors le pro­lé­ta­riat n’est plus tout un concept « empi­rique » ou socio­lo­gique, mais un concept abs­trait et cri­tique qui sup­pose toute l’armature du Capital et de la cri­tique de l’économie poli­tique. Affirmer la « dis­pa­ri­tion du pro­lé­ta­riat » ici c’est alors pure­ment et sim­ple­ment affir­mer l’obsolescence de la théo­rie mar­xiste du capi­ta­lisme et de son fon­de­ment : la théo­rie de la valeur-tra­vail. Tel est le pas que beau­coup des théo­ri­ciens des « Adieux » au pro­lé­ta­riat fran­chirent en leur temps et conti­nuent aujourd’hui d’ânonner.

L’approche poli­tique, enfin. Cette troi­sième dimen­sion est celle du pro­lé­ta­riat comme « classe uni­ver­selle ». Le « peuple » (demos) hérité des Lumières était encore la réfé­rence du jeune Marx dans la Critique du droit poli­tique hégé­lien en 1843. Mais il se trans­for­mera en « pro­lé­ta­riat » dans l’Introduction (rétros­pec­tive) publiée en 1844 à cette Critique. Or un second dépla­ce­ment accom­pagne le pre­mier : au voca­bu­laire de « l’émancipation » se sub­sti­tue du même coup celui de la « révo­lu­tion ». Autrement dit, à partir de 1844, le concept de pro­lé­ta­riat, chez Marx, est une arma­ture majeure de son concept de révo­lu­tion. Le pro­lé­ta­riat a ceci d’unique qu’il est une classe par­ti­cu­lière dont l’essence est uni­ver­selle. Il est la classe abso­lu­ment exploi­tée et oppri­mée, dont l’existence est abso­lu­ment niée : le capi­ta­lisme est défini par la pro­priété, et les pro­lé­taires sont les sans-pro­priété. A ce titre il est la seule classevéri­ta­ble­ment révo­lu­tion­naire, qui ne peut s’émanciper de sa posi­tion de classe exploi­tée, qu’en abo­lis­sant le prin­cipe de cette exploi­ta­tion, la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion. En résumé il ne peut se libé­rer comme classe par­ti­cu­lière qu’en libé­rant toute la société, voilà pour­quoi il porte en lui l’abolition de toutes les classes.

En 1844, Marx dis­tin­guait encore les deux moteurs, exté­rieurs l’un à l’autre, de la révo­lu­tion : sa tête, les « armes intel­lec­tuelles » (la phi­lo­so­phie, la théo­rie), et son cœur, les « armes maté­rielles » le pro­lé­ta­riat, et s’interrogeait sur la façon dont la « théo­rie » pou­vait « s’emparer des masses pour deve­nir une puis­sance maté­rielle » [27], c’est-à-dire sur la façon dont les deux moteurs pou­vaient se « réa­li­ser » mutuel­le­ment. A partir de L’idéologie alle­mande, et cela sera lim­pide dans le Manifeste en 1848, l’approche change : cette dua­lité est trans­for­mée en ten­sion stric­te­ment interne au « pro­lé­ta­riat », entre les condi­tions objec­tives de la révo­lu­tion qu’il doit mener, et les « condi­tions sub­jec­tives » par les­quelles il se trou­vera dans la dis­po­si­tion effec­tive pour la mener à bien. Cette « inter­na­li­sa­tion » au pro­lé­ta­riat des deux condi­tions-moteurs de la révo­lu­tion, dans les termes d’une dia­lec­tique de la sub­jec­ti­va­tion, conduira alors Marx et Engels à mettre au centre la ques­tion stra­té­gique des formes et des moda­li­tés de l’organisation (en « parti ») des pro­lé­taires, enten­due comme tra­duc­tion concrète de la ques­tion de la for­ma­tion de la « conscience de classe ».

On voit bien que ces trois déter­mi­na­tions socio­lo­gique, éco­no­mique et his­to­rico-poli­tique chargent le concept d’une dua­lité, d’une bi-dimen­sion­na­lité pro­fonde, qui va bien plus loin que celle qui, pour­tant, est active dans le livre de S. Abdelnour : outre la dimen­sion diag­nos­tique conden­sée par dimen­sions socio­lo­gique et éco­no­mique, le pro­lé­ta­riat devient, avec la troi­sième, le sup­port de la pros­pec­tive révo­lu­tion­naire, l’agent de la néces­sité his­to­rique dont les contra­dic­tions du capi­ta­lisme ne sau­raient indé­fi­ni­ment empê­cher le mou­ve­ment explo­sif.

Le concept vient donc redou­bler et com­plexi­fier les deux autres approches, et en par­ti­cu­lier en ce qu’il n’est pas un concept des­crip­tif, mais le concept d’une dyna­mique : c’est le concept d’un pro­ces­sus de poli­ti­sa­tion, de la trans­for­ma­tion de la classe des tra­vailleurs sala­riés, des ouvriers, en ces « pro­lé­taires de tous les pays » qui doivent « s’unir », c’est-à-dire en sub­jec­ti­vité révo­lu­tion­naire, qui doit se doter en pleine conscience de sa mis­sion, c’est-à-dire sur la base d’une appar­te­nance de classe, d’une simi­la­rité de condi­tions de vie et d’intérêts recon­nus, des orga­ni­sa­tions (syn­di­cats, partis, Association Internationale, etc.) adé­quates à sa lutte. Ici le pro­lé­ta­riat n’est plus une caté­go­rie d’analyse stricto sensu : il est devenu un concept « ten­dan­ciel » stra­té­gique, que par ana­lo­gie l’on peut rap­pro­cher, ici, du Tiers-Etat de 1789. Celui-ci, selon la for­mule de Siéyes, devait deve­nir, d’un rien, le tout de la nation : le vec­teur du pro­grès, le Sujet de l’émancipation, le fon­de­ment de toute légi­ti­mité, etc. En résumé, ici il est déjà clair que « pro­lé­ta­riat » dit qua­li­ta­ti­ve­ment plus que « classe ouvrière ».

Le concept dialectique, historique et matérialiste, de contradictions agissantes

Hypostasier le point de vue pure­ment socio­lo­gique peut donner prise au misé­ra­bi­lisme des « pauvres », et sus­ci­ter la cha­rité plus que la jus­tice ; le point de vue pure­ment éco­no­mique, lui, permet de couper l’herbe sous le pied au misé­ra­bi­lisme, mais rend pos­sible une exten­sion et une opa­ci­fi­ca­tion déli­cates du concept, on le verra plus loin. Enfin le point de vue his­to­rico-poli­tique, celui des condi­tions « sub­jec­tives » en gros, condi­tion­nant le sens des fins qui est consti­tu­tif de la praxis révo­lu­tion­naire, peut à lui seul ouvrir à un mes­sia­nisme [28], un fina­lisme tom­bant dans l’exhortation s’il fait l’impasse ou minore les deux autres ordres de déter­mi­na­tion. En résumé le concept d’ensemble n’est pas le simple agré­gat cumu­la­tif des trois approches, et simul­ta­né­ment aucune de ces trois dimen­sions ne doit être lais­sée de côté. Les trois approches cor­res­pon­dant à ces der­nières dif­fractent le concept, et montrent qu’il est un concept his­to­rique et dia­lec­tique par excel­lence, le concept de la contra­dic­tion intrin­sèque du capi­tal : concept du pro­duit (par­ti­cu­lier) du capi­tal (il est pro­duit par le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste comme sa condi­tion récur­rente), et concept de son abo­li­tion (uni­ver­selle).

Mais ce concept n’est pas seule­ment dia­lec­tique et his­to­rique : c’est bien évi­dem­ment aussi un concept maté­ria­liste, qui a son fon­de­ment dans l’ordre de la pro­duc­tion et la repro­duc­tion de la société au niveau de sa capa­cité d’ensemble à satis­faire au moins a minima les besoins des indi­vi­dus. Cette thé­ma­tique de la « repro­duc­tion » four­nit ici un fil direc­teur pri­vi­lé­gié : il n’y a pas de pro­duc­tion capi­ta­liste sans repro­duc­tion du capi­ta­lisme. Cette der­nière ren­ferme la repro­duc­tion de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, laquelle ren­ferme natu­rel­le­ment la repro­duc­tion des classes et des rap­ports sociaux. Autrement dit la repro­duc­tion du capi­ta­lisme est par défi­ni­tion repro­duc­tion de toute la société [29]. Or parler en ces termes de « repro­duc­tion » montre plus que toute autre chose que c’est la dimen­sion du pro­ces­sus qui importe, et « pro­lé­ta­riat » doit être com­pris en ce sens : il n’est pas et n’a jamais été chez Marx un concept de « chose » ou d’« état ». Et parler de pro­ces­sus, c’est parler de pro­lé­ta­ri­sa­tions ou dé-pro­lé­ta­ri­sa­tions, sur-pro­lé­ta­ri­sa­tions ou sous-pro­lé­ta­ri­sa­tions des tra­vailleurs, et natu­rel­le­ment selon les trois points de vue abs­trai­te­ment (métho­do­lo­gi­que­ment) dis­tin­gués ici. Marx dans le Capital a par exemple lon­gue­ment détaillé l’exemple des petits pro­duc­teurs agri­coles ou des arti­sans deve­nus sala­riés de l’agriculture indus­tria­li­sée ou exilés dans les usines des centres urbains [30], mais dès 1843-1844, avec Engels il expli­quait clai­re­ment que le pro­lé­ta­riat est le pro­duit de la dis­so­lu­tion des « classes moyennes », des « couches inter­mé­diaires », de la « petite bour­geoi­sie » : il est le pro­duit d’une radi­ca­li­sa­tion des ten­sions sociales et de l’appauvrissement des popu­la­tions, c’est-à-dire le pro­duit de trans­for­ma­tions d’ensemble, plus ou moins convul­sives, de la société.

Conclusion : les concepts de pro­lé­ta­riat, de bour­geoi­sie, mais aussi de « petite bour­geoi­sie » et de « Lumpenprolétariat », etc. sont rela­tifs les uns aux autres, exi­geant autant un sens de la tota­lité concrète que des contrastes, des ambi­va­lences, bref un sens des évo­lu­tions concrètes – que l’ouvrage de S. Abdelnour pos­sède dans l’évidence. Certes, Marx a mis au cœur de la cri­tique de l’économie poli­tique l’idée que l’évolution du capi­ta­lisme allait dans le sens d’une pola­ri­sa­tion crois­sante sur le seul véri­table anta­go­nisme, celui du tra­vail et du capi­tal, c’est-à-dire du pro­lé­ta­riat et de la bour­geoi­sie : mais ce fai­sant, il ne les a jamais traité comme des enti­tés closes et homo­gènes, mais comme des dyna­miques ten­dan­cielles, ainsi que la tota­lité de ses œuvres, his­to­riques en par­ti­cu­lier, le montre sans ambi­guïté [31]. Epistémologiquement par­lant, toute défi­ni­tion de ce qu’est une « classe » res­sort comme une opé­ra­tion dou­ble­ment dif­fé­ren­tielle : « syn­chro­nique », struc­tu­relle (arti­cu­lant les trois dimen­sions) et « dia­chro­nique », tem­po­relle (évo­lu­tion du point de vue de cha­cune de ces approches), parce que l’existence concrète des classes est le fruit d’un pro­ces­sus per­ma­nent et tota­li­sant d’unification et de divi­sion sociales.

Prolétariat intégré ou prolétariat révolutionnaire ? Derrière le mot, l’enjeu stratégique : brève évocation du débat Marcuse et Mandel des années 1960-1970

L’extension du sala­riat dont parle S. Abdelnour a fait couler beau­coup d’encre dans les années 1960-1970. Le pro­ces­sus a consisté en quelque sorte à sur­ajou­ter sous le label du « sala­rié », aux « cols bleus » de la classe ouvrière une frac­tion élar­gie des tra­vailleurs non ouvriers, les « cols blancs ». La classe des tra­vailleurs s’est objec­ti­ve­ment élar­gie au-delà de la figure his­to­rique de la classe ouvrière (employés, admi­nis­tra­teurs, ensei­gnants, ges­tion­naires…), et en cela, l’échelle de l’exploitation du tra­vail s’est éten­due. De façon converse, la classe ouvrière a subi unemino­ra­tion, puisqu’elle s’est trans­for­mée alors en une simple partie des classes tra­vailleuses. Or pour beau­coup, cette classe labo­rieuse, ouvrière et non ouvrière, s’est en partie « inté­grée » au sys­tème, au tra­vers de la coges­tion de l’Etat capi­ta­liste menée par ses orga­ni­sa­tions syn­di­cales et poli­tiques. Ce mou­ve­ment aurait accom­pa­gné, cause et effet à la fois, la « moyen­ni­sa­tion » maté­rielle et cultu­relle de la classe, la frac­tion stric­te­ment pro­lé­ta­rienne étant de plus en plus faible quan­ti­ta­ti­ve­ment. La ques­tion qui se pose alors, c’est la nature et le visage du tri­angle socio­lo­gique-éco­no­mique-poli­tique qui a été le résul­tat de cette période his­to­rique.

Un bref exemple des enjeux qui se cachent der­rière les débats sur le terme sera utile ici : celui des deux lec­tures du pro­ces­sus res­pec­ti­ve­ment pro­po­sées par Ernest Mandel, théo­ri­cien et mili­tant, diri­geant d’un des cou­rants issus de la IVème inter­na­tio­nale, et Herbert Marcuse, phi­lo­sophe alle­mand exilé aux Etats-Unis en 1933 (connu pour avoir consti­tué – malgré lui – le théo­ri­cien, via Eros et civi­li­sa­tion et L’homme uni­di­men­sion­nel [32], de la jeu­nesse étu­diante en révolte dans les années 1960), ardent défen­seur de la visée révo­lu­tion­naire, uni­ver­si­taire mar­gi­na­lisé qui ne fut pas, lui, un mili­tant ins­crit dans une orga­ni­sa­tion. Mandel a refusé le type d’analyse prôné par le second, qui a effec­ti­ve­ment sous­crit en 1964 dans L’homme uni­di­men­sion­nel (ce qu’il nuança par la suite, après 1968 en par­ti­cu­lier) à cette idée de l’intégration de la classe ouvrière au capi­ta­lisme par la consom­ma­tion. Ce qui importe ici, c’est d’identifier les res­sorts de la lettre des désac­cords, pour en saisir l’esprit sous-jacent. Pour Mandel cette période fut celle d’une « pro­lé­ta­ri­sa­tion » géné­rale du tra­vail intel­lec­tuel, celui du col blanc comme celui de l’ingénieur ou du pro­fes­seur, sur le modèle du pro­lé­taire de l’industrie. Par « pro­lé­ta­ri­sa­tion » il enten­dait avant tout sou­mis­sion-dépos­ses­sion (c’est-à-dire alié­na­tion) du tra­vail, via le sala­riat, au capi­tal, que ce soit dans l’ordre de la pro­duc­tion ou de la repro­duc­tion (cir­cu­la­tion). Exploitation éco­no­mique donc, mais pas appau­vris­se­ment maté­riel « socio­lo­gique » au sens strict. Ainsi le syn­thé­ti­sait-il dans une confé­rence reprise dans le recueil Les étu­diants, les intel­lec­tuels et la lutte des classes, où il résu­mait des argu­ments lon­gue­ment déve­lop­pés dans son ouvrage majeur de 1972 Le troi­sième âge du capi­ta­lisme : « De par cette nature de l’industrialisation géné­ra­li­sée de toute acti­vité humaine sous le néo-capi­ta­lisme, tous les traits tra­di­tion­nels de la pro­lé­ta­ri­sa­tion du tra­vail, qui aupa­ra­vant s’appliquaient sur­tout au tra­vail manuel dans la grande usine moderne, concernent aujourd’hui et de plus en plus le tra­vail intel­lec­tuel, c’est-à-dire tout tra­vail sala­rié qui s’effectue à l’intérieur et même en dehors de la sphère de pro­duc­tion pro­pre­ment dite. […] Mais l’aliénation du tra­vail intel­lec­tuel, la trans­for­ma­tion de la force de tra­vail intel­lec­tuelle en mar­chan­dise, ne s’exprime pas seule­ment dans l’insécurité de l’existence clas­sique du pro­lé­taire qui frappe aujourd’hui éga­le­ment l’intellectuel. Elle a en elle-même des consé­quences extrê­me­ment impor­tantes au niveau de l’idéologie, de la morale et de la conscience des intel­lec­tuels. » [33]

Marcuse eut la même lec­ture de cette exten­sion du sala­riat : ce n’est pas au sens socio­lo­gique « daté » du terme qu’elle était à com­prendre, mais au niveau de cette trans­for­ma­tion de la force de tra­vail intel­lec­tuelle en mar­chan­dise, objet d’un « marché du tra­vail » dominé par la loi de l’offre et de la demande plus ou moins cor­rigé sous l’effet des légis­la­tions sociales et du fonc­tion­na­riat d’Etat. Bref les deux s’entendirent sur l’élargissement au plan éco­no­mique-fonc­tion­nel de la struc­ture de l’exploitation par le salaire, et leurs termes furent simi­laires pour le défi­nir comme une géné­ra­li­sa­tion et une inten­si­fi­ca­tion de l’« alié­na­tion » comme dépos­ses­sion.

Là où les deux se sont sépa­rés, en revanche, c’est que Marcuse refusa de nommer « pro­lé­ta­ri­sa­tion » cet élar­gis­se­ment de l’aliénation-dépossession en raison de l’ancrage socio­lo­gique du terme qu’il jugeait inadé­quat, alors que Mandel la nomma « pro­lé­ta­ri­sa­tion » en raison du fon­de­ment éco­no­mique cette fois du concept de « pro­lé­ta­riat ». Leur diver­gence pro­vint donc d’une hié­rar­chi­sa­tion dif­fé­rente des strates « socio­lo­gique » et « éco­no­mique » du concept. Ce qu’il faut rete­nir ici, d’abord, c’est que la ques­tion de la dis­pa­ri­tion ou de l’existence du pro­lé­ta­riat ne peut se réduire à des appels à l’évidence sup­po­sée de telle ou telle évo­lu­tion. D’autre part, il faut éviter de croire que Marcuse et Mandel pour­raient voir leur désac­cord se résoudre par une simple cla­ri­fi­ca­tion lin­guis­tique ; c’est au troi­sième plan, his­to­rico-pros­pec­tif, c’est-à-dire poli­tico-stra­té­gique, que le pro­blème s’est cris­tal­lisé. Pour Marcuse la recons­truc­tion d’une base de masse sur le modèle auto­ges­tion­naire et conseilliste, ins­pi­rée de Rosa Luxembourg, incluant le rôle déter­mi­nant au plan « sub­jec­tif » des non-ouvriers est clai­re­ment domi­née par une pro­blé­ma­tique « post-pro­lé­ta­rienne » de l’aliénation. En revanche, pour Mandel, natu­rel­le­ment nourri de la tra­di­tion trots­kyste de l’auto-organisation, la praxis révo­lu­tion­naire ne pou­vait pas ne pas repo­ser objec­ti­ve­ment et sub­jec­ti­ve­ment sur une classe ouvrière en réa­lité moins homo­gène et moins « inté­grée » au sys­tème que Marcuse ne le croyait. Raison pour laquelle l’approche de Mandel est clai­re­ment « néo-pro­lé­ta­rienne », type d’approche per­met­tant logi­que­ment de main­te­nir la caté­go­rie stra­té­gique de « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat », contrai­re­ment à la pre­mière (ce ne fut donc pas en raison d’un refus de la « dic­ta­ture » que Marcuse la récu­sait, puisqu’il affir­mait lui-même la néces­sité d’une tran­si­tion révo­lu­tion­naire uti­li­sant la ter­reur poli­tique, c’est-à-dire la néces­sité tran­si­toire de « l’oppression des oppres­seurs » [34]). Le nœud du désac­cord, le point de ten­sion, ce fut alors, comme c’est le cas depuis au moins le vieil Engels, puis Lénine et Trotski, celui des pos­si­bi­li­tés poli­tiques de la petite bour­geoi­sie (« post » ou « néo » pro­lé­ta­ri­sée). Marcuse fut vive­ment atta­qué par les mar­xistes (ortho­doxes) de son temps parce qu’il inau­gu­rait en quelque sorte [35] le type de théo­rie dont relève celle des « mul­ti­tudes » en tant qu’alternative au pro­lé­ta­riat comme classe révo­lu­tion­naire : il pen­sait effec­ti­ve­ment, quoique sans illu­sion, que la condi­tion d’une nou­velle poli­tique révo­lu­tion­naire était l’intégration de la petite bour­geoi­sie à une nou­velle base de masse en révolte, alors que Mandel tran­chait d’emblée sur le carac­tère illu­soire, en termes de classes (et non d’individus, qui, tels ou tels, peuvent par­fai­te­ment se ranger du côté du pro­lé­ta­riat, comme Marx, Engels ou Lénine l’ont maintes fois répété) d’une telle inté­gra­tion.

La ques­tion de la subor­di­na­tion de la pay­san­ne­rie au pro­lé­ta­riat, chez Lénine, avait en son temps sus­cité exac­te­ment le même type de débats. Derrière l’usage d’un terme, il y a donc des ten­sions majeures, liées à la capa­cité poli­tique cré­di­tée ou non à la petite bour­geoi­sie « pro­lé­ta­ri­sée » ou cer­taines de ses frac­tions (qu’elle soit pay­sanne ou intel­lec­tuelle ne chan­geant en réa­lité pas grand-chose sur le fond du pro­blème tac­tique et stra­té­gique).

Ouverture : de la dialectique du « prolétariat » à celle de sa « dictature »

La situa­tion his­to­rique a certes changé, non seule­ment depuis le 19ème siècle, mais depuis les années 1970 aussi. Il s’en faut, pour­tant, que l’enjeu fon­da­men­tal, aujourd’hui, comme le montre le livre de S. Abdelnour, soit com­plè­te­ment dif­fé­rent. Ce qui res­sort de l’exemple Marcuse-Mandel, et qui est cor­ré­la­tif du sens et de l’usage (ou non) prônés du terme de « pro­lé­ta­riat » depuis Marx et Engels, c’est donc la pro­blé­ma­tique des alliances de classes, c’est-à-dire la signi­fi­ca­tion et les condi­tions du « tous ensemble », de « l’unité dans les luttes ». Certes parler de « pro­lé­ta­riat » ne risque pas avant long­temps d’aller de soi, le concept reste obligé de faire le grand écart entre des réa­li­tés dis­pa­rates et des asy­mé­tries gran­dis­santes. Mais cela ne sau­rait jus­ti­fier l’usage de vocables pré­ten­du­ment plus adap­tés.

L’ouvrage de S. Abdelnour a le mérite d’affirmer avec force, rap­pe­lons-le, que les lum­pen­pro­lé­taires sont tout autant des pro­lé­taires que les tra­vailleurs employés qui sont, eux, tou­jours près d’entrer à leur tour dans l’armée indus­trielle de réserve. Marx du reste, dans le livre I du Capital, avait déjà ana­lysé en détail l’hétérogénéité de la popu­la­tion pro­lé­taire et pro­posé une véri­table clas­si­fi­ca­tion des types de chô­mage (de « sur­po­pu­la­tion rela­tive ») du plus ponc­tuel au plus per­ma­nent, mar­quant même que ce chô­mage « pré­sente tou­jours des nuances variées à l’infini » [36], et il fut pro­longé en cela par Rosa Luxembourg dans son impor­tante Introduction à l’économie poli­tique [37] : dans les deux cas, le pro­lon­ge­ment natu­rel de l’analyse fut la prise en compte de l’hétérogénéité des repré­sen­ta­tions, ins­crip­tions et mobi­li­sa­tions poli­tiques poten­tielles. Ce n’est pas d’aujourd’hui, donc, qu’il est clair qu’une popu­la­tion de chô­meurs, par défi­ni­tion exclus des cadres de socia­li­sa­tion assor­tis à la pos­ses­sion d’un emploi stable, vivant dans des condi­tions d’insécurité sociale majeure, est com­pa­ra­ti­ve­ment bien moins acces­sible à la pro­pa­gande d’un syn­di­cat ou d’un parti qui tendent à s’adresser de façon plus ciblée, et dans la durée, à une classe de tra­vailleurs, jus­te­ment, à l’identité pro­fes­sion­nelle ou poli­tico-cultu­relle ancrée. De ce fait, les zones de com­ba­ti­vité du pro­lé­ta­riat contem­po­rain sont plus variées qu’on ne pour­rait le croire trop faci­le­ment : ce sont autant celles du tra­vail employé (usines, entre­prises, petite bour­geoi­sie employée ou fonc­tion­naire), que celles des espaces où mar­gi­na­lité, exclu­sion, dési­den­ti­fi­ca­tion socio­po­li­tique pré­do­minent, espaces bien trop déser­tés par les syn­di­cats et les partis.

Entre hégémonie ouvrière et refus de l’ouvriérisme

On a dit que « pro­lé­ta­riat » disait plus que classe ouvrière : cela devient évident à l’aune de cette double ouver­ture, d’un côté au « sous-pro­lé­ta­riat », de l’autre à la petite bour­geoi­sie, en raison des dyna­miques per­ma­nentes de dif­fé­ren­cia­tion et de recom­po­si­tion évo­quées. Autre façon de dire que, depuis Marx et Engels même, le pro­blème del’hégémonie ouvrière dans une situa­tion d’alliance de classes, n’a jamais été celui d’un ouvrié­risme quel­conque. Une poli­tique pro­lé­ta­rienne aujourd’hui doit donc être une poli­tique de front révo­lu­tion­naire, à l’opposé des fronts popu­laires réfor­mistes [38] qui ne se posent même pas la ques­tion de l’hégémonie ouvrière parce qu’ils ignorent le point de vue de la lutte des classes, et œuvrent sur le ter­rain de l’adversaire, ses lieux et ses lan­gages. Et elle doit être capable d’intégrer dans son approche cette double diver­sité des zones de com­ba­ti­vité par trop écla­tées, et donc déployer pra­ti­que­ment, autant que pos­sible, ses inter­ven­tions en ces der­nières : en direc­tion (lucide) de la petite bour­geoi­sie comme des pré­caires. Une des condi­tions est en cela de ne jamais confondre cen­tra­lité du tra­vail et cen­tra­lité du tra­vail employé – pour ne pas cher­cher, ni sur des bases incom­plètes et muti­lées, ni sur des bases trop larges et trop floues, à recons­ti­tuer une sub­jec­ti­vité col­lec­tive qui serait alors néces­sai­re­ment fic­tive, instable, et dont les luttes seraient vouées à l’échec.

Evidemment une telle poli­tique de front révo­lu­tion­naire sup­pose d’être orga­ni­sée, parce que si jus­te­ment il n’est plus de mise de fan­tas­mer un « Sujet » poli­tico-his­to­rique par­fai­te­ment ou pseudo homo­gène de la révo­lu­tion [39] , alors l’élaboration d’une stra­té­gie opé­ra­tion­nelle de lutte uni­taire sup­pose un sens des alliances à la hau­teur de l’intransigeance de ses objec­tifs, ce qui, jamais, ne se fera par miracle dans la pure et simple effer­ves­cence de luttes gran­dioses ou d’« Evénements » sal­va­teurs. Mais si le concept de « pro­lé­ta­riat », unité dyna­mique et opé­ra­tion­nelle d’une diver­sité hété­ro­gène néces­si­tant une direc­tion [40], fût-il réac­tua­lisé, reste per­ti­nent, alors la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » [41], quelle que soit la néces­sité incon­tour­nable d’en retra­cer luci­de­ment, dia­lec­ti­que­ment, les contours, mérite tout autant d’être re-débat­tue avec force. Espérons que cela soit l’objet de dis­cus­sions sérieuses dans un proche avenir.

Emmanuel Barot [42]

Source : http://​www​.ccr4​.org/​L​e​-​p​r​o​l​e​t​a​r​i​a​t​-​a​-​t​-​i​l​-​d​i​sparu

NOTES

[1] P. 10 puis p. 55
[2] Je pour­suis ici l’approche ini­tiée dans Marx au pays des soviets, ou les deux visages du com­mu­nisme, Montreuil, La Ville Brûle, 2011, p. 106 et suiv.
[3] Cf. p. 29 et suiv.
[4] Ch. I-3 p. 35 et suiv.
[5] Cf. p. 52-53
[6] Pp. 31-33, 64-65 et Conclusion
[7] Les luttes de classes en France. 1848-1850, Paris, Editions Sociales, 1981, p. 58. Marx dit alors que le « lum­pen­pro­lé­ta­riat… consti­tue une masse net­te­ment dis­tincte du pro­lé­ta­riat indus­triel », et rajoute plus loin, p. 59, que, recruté par le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, il consti­tua « face au pro­lé­ta­riat de Paris [celui, vic­to­rieux, de la révo­lu­tion de février 1848], une armée tirée de son propre milieu ».
[8] Pp. 11-12
[9] P. 10
[10] P. 106 et suiv.
[11] P. 77 et suiv., et toute la partie III, dont le chap. 1 « La pré­ca­rité comme sys­tème »
[12] P. 89
[13] Cf. p. 108 par exemple
[14] P. 115
[15] P. 114
[16] P. 121
[17] Idem
[18] P. 122
[19] Cf. p. 59-60
[20] Idem
[21] Pp. 122-123
[22] L’ouvrage paraît en Allemagne en 1845. Les deux pre­miers cha­pitres sont édités sous le titre ’La situa­tion des classes Laborieuses en Angleterre . Dans les grandes villes, Paris, Mille et Une Nuits, 2009.
[23] Le Capital, Livre II, tome 2, ch. XX « La repro­duc­tion simple », Paris, Editions Sociales, 1974, p. 56.
[24] Et cela si l’on fixe le seuil à 50% du revenu médian. Si, mesure sou­vent rete­nue, on le place à 60% de ce revenu, on arrive au chiffre fara­mi­neux de 9 mil­lions de pauvres.
[25] Le Capital est en ce sens un « modèle » sché­ma­tique du capi­ta­lisme, qu’il ramène à ses anta­go­nismes fon­da­men­taux en lais­sant de côté, par exemple, les com­bi­nai­sons sociales concrètes de rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes, semi-capi­ta­listes et non-capi­ta­listes (ces der­niers étant ten­dan­ciel­le­ment absor­bés par les pre­miers). Cette méthode d’abstraction est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans Le livre II qui porte sur la cir­cu­la­tion et la repro­duc­tion d’ensemble du capi­tal, où de sur­croît l’hétérogénéité spé­ci­fique de cha­cune deux des classes capi­ta­liste et ouvrière est volon­tai­re­ment lais­sée de côté, cf. Livre II, tome 2, ch. XXI « Accumulation et repro­duc­tion élar­gie », « Paris, Editions Sociales, 1974, p. 150.
[26] Livre III, tome 3, Paris, Editions Sociales, 1974, p. 259.
[27] Critique du droit poli­tique hégé­lien, Paris, Editions Sociales, 1975, Annexe « Introduction », res­pec­ti­ve­ment p. 212 et p. 205.
[28] Ecueil qu’incarne de façon assez frap­pante Histoire et conscience de classe de Lukacs en 1923.
[29] Le cha­pitre VI dit « Inédit » du Livre I du Capital, Manuscrits de 1863-1867, Paris, Editions Sociales/​GEME, 2010, réca­pi­tule ce carac­tère total de la repro­duc­tion du capi­ta­lisme : la repro­duc­tion du capi­tal implique celle des méca­nismes de la plus-value, donc la pro­priété privée et le sala­riat, donc implique la repro­duc­tion du pro­lé­ta­riat comme pro­lé­ta­riat, et par là, celles des pro­ces­sus idéo­lo­giques et cultu­rels qui assurent la légi­ti­ma­tion de la domi­na­tion de ce der­nier par la bour­geoi­sie.
[30] Le texte majeur sur cela reste l’enquête rétros­pec­tive sur « l’accumulation pri­mi­tive », ibid., Livre I, sec­tion VIII. En sec­tion IV, ch. 15, l’analyse de la nais­sance de la grande indus­trie passe natu­rel­le­ment par celle des pas­sages des popu­la­tions rurales aux grandes villes. Voir aussi ce texte trop oublié de Lénine de 1899, Le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en Russie, Paris, Editions Sociales, 1974, qui par défi­ni­tion porte sur les évo­lu­tions des pro­por­tions entre pay­san­ne­rie et pro­lé­ta­riat au fur et à mesure de l’extension du capi­ta­lisme indus­triel (urbain ou agro-ali­men­taire). On confron­te­rait avec profit avec profit ce livre aux rela­tions contem­po­raines du capi­ta­lisme avec les néo-colo­nies aux rap­ports de pro­duc­tion encore en partie semi- ou non-capi­ta­listes.
[31] Les luttes de classes en France et Le 18 Brumaire s’attachent autant aux dif­fé­ren­cia­tions internes au pro­lé­ta­riat, qu’à celles de la grande bour­geoi­sie (fon­cière, indus­trielle, finan­cière) et, peut-être avec plus encore de force, à celles de la petite bour­geoi­sie.
[32] Ouvrages dis­po­nibles en tr. fr. aux Editions de Minuit.
[33] E. Mandel, Les étu­diants, les intel­lec­tuels et la lutte des classes, Paris, La Brèche, 1979, p. 52-53.
[34] Cf. La fin de l’utopie, Delachaux-Niestlé / Seuil, 1968, p. 69. Ce long entre­tien est une très bonne intro­duc­tion à Marcuse, dont l’ouvrage de 1939, Raison et révo­lu­tion, consti­tuera aujourd’hui encore une porte d’entrée magis­trale dans le contenu et les contours de la dia­lec­tique de Marx, à la fois en conti­nuité et rup­ture radi­cale avec celle de Hegel.
[35] Il défen­dit l’idée que même si la classe ouvrière res­tait objec­ti­ve­ment la seule force socio-éco­no­mique à même de mettre à bas l’ordre exis­tant, les « out­si­ders » (étu­diants, mou­ve­ments de libé­ra­tion du tiers-monde) étaient main­te­nant deve­nus les seuls por­teurs de la sub­jec­ti­vité radi­cale pro­pice à une révolte glo­bale contre la contre-révo­lu­tion géné­ra­li­sée du capi­ta­lisme tardif.
[36] Le Capital, Livre I, tome 3, Paris, Editions Sociales, 1977, sec­tion VII, ch. XXV, § IV, « Différentes formes d’existence de la sur­po­pu­la­tion rela­tive. La loi géné­rale de l’accumulation capi­ta­liste », p. 83.
[37] R. Luxembourg, Introduction à l’économie poli­tique, 1907-1913, Smolny-Agone, 2009, V « Le tra­vail sala­rié », § IV « La for­ma­tion de l’armée de réserve », p. 371 et suiv., et sur­tout p. 384 (où appa­raît la cita­tion en exergue de l’article).
[38] Parlant du SPD alle­mand, Marcuse, qui en fut membre en 1917-1918 et qui en sortit après l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, disait ainsi : « Depuis 1918, j’ai tou­jours entendu parler de forces de gauche à l’intérieur de la social-démo­cra­tie, et j’ai vu ces forces glis­ser tou­jours plus vers la droite, jusqu’à dis­pa­ri­tion com­plète de la gauche. Vous com­pren­drez que je ne sois pas très convaincu par l’idée d’un tra­vail radi­cal effec­tué à l’intérieur du parti. » , La fin de l’utopie, p. 66.
[39] C’est aussi avec Sartre, autre dia­lec­ti­cien hété­ro­doxe mal­mené par les ortho­doxes de tout poil, que l’on pourra aujourd’hui retra­vailler la ques­tion stra­té­gique dès lors que, comme lui, on ne bran­dit pas l’étendard d’un Sujet mira­cu­leu­se­ment homo­gène sans pour autant aban­don­ner la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. Cf. sur cela Sartre et le mar­xisme, Paris, La Dispute, 2011.
[40] Les moda­li­tés de cette « direc­tion » sont au cœur des débats stra­té­giques depuis tou­jours (depuis le Manifeste de 1848 en réa­lité). L’on rap­pel­lera juste, ici, que pour être bien posée, la ques­tion doit être arti­cu­lée à la tota­lité des dimen­sions du pro­blème évo­quées ici, alors que le plus sou­vent, elle les masque et fausse la com­pré­hen­sion des enjeux.
[41] Pour ré-entrer dans le vif du sujet on pourra par exemple lire en regard l’un de l’autre le recueil de textes de Lénine sur le sujet, Le pro­lé­ta­riat et sa dic­ta­ture, Paris, UGE-10/18, 1970, et les textes de la pre­mière « oppo­si­tion de gauche » du prin­temps 1918, interne au Parti Bolchévik : Boukharine, Ossinski, Radek, Smirnov. Moscou 1918, La revue Kommunist. Les com­mu­nistes de gauche contre le capi­ta­lisme d’Etat, Toulouse, Smolny, 2011. Voir aussi les riches ana­lyses de Léon Trotsky, notam­ment dans son grand texte inti­tulé La Révolution Trahie, Paris, Editions de Minuit, 1973
[42] Emmanuel Barot est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à l’université du Mirail à Toulouse. Animateur du sémi­naire « Marx au XXième siècle », il est l’auteur notam­ment de « Révolution dans l’université. Quelques leçons théo­riques et lignes tac­tiques tirées de l’échec du prin­temps 2009 », Montreuil, La Ville Brûle, 2010 et de « Marx au pays des soviets ou les deux visages du com­mu­nisme », Montreuil, la Ville Brûle, 2011. Il a en outre coor­donné le livre « Sartre et le Marxisme », Paris, La Dispute, 2011.

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