Cinq causes de l’insurrection arabe

Par Mis en ligne le 10 mars 2011

Quelles sont les causes de l’ouragan de liberté qui, du Maroc à Bahreïn, en pas­sant par la Tunisie, la Libye et l’Egypte, souffle sur le monde arabe ? Pourquoi ces désirs simul­ta­nés de démo­cra­tie s’expriment-ils pré­ci­sé­ment main­te­nant ?

À ces deux ques­tions, les réponses sont de diverse nature : his­to­rique, poli­tique, éco­no­mique, cli­ma­tique et sociale.

1. Historique. Depuis la fin de la Première guerre mon­diale et l’implosion de l’Empire otto­man, l’intérêt des grandes puis­sances occi­den­tales pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord a reposé sur deux constantes : contrô­ler les gise­ments d’hydrocarbures et garan­tir un foyer natio­nal juif. Après la Seconde guerre mon­diale et le trau­ma­tisme uni­ver­sel de l’Holocauste, la créa­tion de l’Etat d’Israël en 1948 eut comme contre­par­tie, dans plu­sieurs États arabes libé­rés du colo­nia­lisme, l’arrivée au pou­voir de forces anti­sio­nistes (oppo­sées à l’existence d’Israël) se récla­mant de deux idéo­lo­gies dif­fé­rentes : « mili­taro-natio­na­liste » en Egypte, Soudan et Yémen ; « socia­liste arabe » en Irak, Syrie, Libye et Algérie.

Trois guerres per­dues contre Israël (1956, 1967, 1973) fini­ront par conduire l’Égypte et la Jordanie à signer des trai­tés de paix avec l’État juif et à s’aligner sur les États-Unis qui exer­çaient déjà – dans le cadre de la Guerre froide – une influence déci­sive sur les pétro­mo­nar­chies de la pénin­sule ara­bique, ainsi que sur le Liban, la Tunisie et le Maroc. De la sorte, Washington et ses alliés occi­den­taux main­te­naient leurs deux objec­tifs prio­ri­taires : le contrôle du pétrole et la sécu­rité d’Israël. En échange de quoi, ils garan­tis­saient la per­ma­nence au pou­voir de cruels des­potes (le roi Hassan II, le géné­ral Ben Ali, les géné­raux Sadate et Moubarak, les monarques saou­diens Fayçal, Fahd et Abdallah, etc.).

2. Politique. Dans les États du soi-disant « socia­lisme arabe » (Irak, Syrie, Libye, Algérie), sous les com­modes pré­textes de « lutte contre l’impérialisme » et de « chasse aux com­mu­nistes », des dic­ta­tures de parti unique furent éga­le­ment éta­blies, gou­ver­nées d’une main de fer par des tyrans d’anthologie (Saddam Hussein, El Assad père et fils, et Mouammar el Kadhafi, le plus déli­rant de tous). Des auto­cra­ties qui garan­tis­saient, par ailleurs, l’approvisionnement en hydro­car­bures des grandes puis­sances et ne mena­çaient pas vrai­ment Israël (quand l’Irak parut le faire, il fut immé­dia­te­ment détruit). C’est ainsi que les aspi­ra­tions démo­cra­tiques des socié­tés arabes furent étouf­fées sous une chape de silence et de ter­reur.

Les vagues de démo­cra­ti­sa­tion se suc­cé­daient pour­tant dans le reste du monde. Les dic­ta­tures dis­pa­rurent, dans les années 1970, au Portugal, en Espagne et en Grèce. Puis, en 1983, en Turquie. Après la chute du mur de Berlin, en 1989, l’Union sovié­tique et le « socia­lisme réel » de l’Europe de l’est s’effondrèrent. En Amérique latine, l’une après l’autre, toutes les dic­ta­tures mili­taires furent balayées dans les années 1990. Entre temps, à quelques enca­blures de l’Union euro­péenne, avec la com­pli­cité des puis­sances occi­den­tales (dont la France), les socié­tés arabes demeu­raient en état de gla­cia­tion auto­cra­tique.

Comme les des­potes de cette région ne tolé­raient aucune forme d’expression cri­tique, la pro­tes­ta­tion trouva refuge dans le seul lieu de réunion non inter­dit : la mos­quée. Et autour du seul livre non cen­su­rable : le Coran. Ainsi se conso­li­dèrent les isla­mismes. La doc­trine la plus réac­tion­naire fut dif­fu­sée par l’Arabie saou­dite avec l’appui de Washington et ses alliés qui y voyaient un argu­ment pour main­te­nir les peuples arabes dans la « sou­mis­sion » (sens du mot « islam »). Cependant, sur­tout après la « révo­lu­tion isla­mique » ira­nienne de 1979, un isla­misme poli­tique allait s’épanouir qui trou­vait dans les ensei­gne­ments du Coran de solides argu­ments pour exiger la jus­tice sociale et com­battre la cor­rup­tion des mœurs, le népo­tisme et la tyran­nie. De ce tronc commun devaient naître plu­sieurs branches plus radi­cales, déci­dées à conqué­rir le pou­voir par la vio­lence, la ter­reur et la « guerre sainte ». L’une d’elles allait deve­nir Al Qaida…

Après les atten­tats du 11 sep­tembre 2001, les puis­sances occi­den­tales, avec la com­pli­cité des « dic­ta­tures amies » locales, trou­vèrent une nou­velle raison de main­te­nir sous contrôle les société arabes : la peur de l’islamisme. Au lieu de com­prendre que celui-ci était une consé­quence de l’absence de liber­tés et de la mul­ti­pli­ca­tion des injus­tices, ils ren­for­cèrent l’arbitraire, le des­po­tisme et la répres­sion…

3. Économique. Plusieurs États arabes ont subi récem­ment les réper­cus­sions de la crise glo­bale démar­rée en sep­tembre 2008. Des mil­liers de tra­vailleurs ori­gi­naires de ces États, émi­grés en Europe, ont perdu leur tra­vail. Le volume des trans­ferts d’argent à leurs familles demeu­rées au pays (qui consti­tue l’une des prin­ci­pales ren­trées de devises, par exemple, au Maroc, en Tunisie, en Égypte…) a beau­coup baissé. L’industrie tou­ris­tique (fon­da­men­tale aussi pour l’Egypte, la Tunisie, le Maroc et la Jordanie) s’est étio­lée. Les cours des hydro­car­bures (en hausse ces der­nières semaines à cause de l’insurrection popu­laire en Libye) ont rebaissé ?

Simultanément, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) impo­sait, notam­ment à la Tunisie, à l’Égypte et à la Lybie, de sévères pro­grammes de pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, des réduc­tions dras­tiques dans le budget de l’État, une dimi­nu­tion du nombre des fonc­tion­naires… Des plans d’ajustement struc­tu­rels venus dété­rio­rer davan­tage les condi­tions de vie des gens. Et dégra­der sur­tout le statut des classes moyennes urbaines (celles qui ont accès pré­ci­sé­ment à l’informatique, au télé­phone por­table et aux réseaux sociaux) en mena­çant de les faire replon­ger dans la pau­vreté.

4. Climatique. Dans un tel contexte, en soi déjà explo­sif, se pro­dui­sait, l’été der­nier, dans une région éloi­gnée du monde arabe, un désastre éco­lo­gique. Mais la pla­nète est une. Durant plu­sieurs semaines, la Russie, un des prin­ci­paux expor­ta­teurs mon­diaux de céréales, connut la pire vague de cha­leur et d’incendies de son his­toire. Conséquence : la perte d’un tiers de sa récolte de blé… Moscou déci­dait de sus­pendre l’exportation de céréales (qui servent aussi à nour­rir le bétail) dont les cours allaient immé­dia­te­ment grim­per de 45%. Cette flam­bée se réper­cu­tant rapi­de­ment sur les prix des ali­ments cou­rants : pain, viande, lait, poulet… Et pro­vo­quait, à partir de l’automne 2010, la plus impor­tante aug­men­ta­tion des prix ali­men­taires depuis 1990. Et la seconde crise ali­men­taire mon­diale en trois ans… Dans le monde arabe, impor­ta­teur massif d’aliments, les mani­fes­ta­tions contre la vie chère com­men­cèrent alors à se mul­ti­plier…

5. Social. Ajoutez à tout ce qui pré­cède : une popu­la­tion très jeune, fort nom­breuse, lar­ge­ment sco­la­ri­sée, édu­quée et en partie diplô­mée. Des niveaux explo­sifs de chô­mage. Un acca­pa­re­ment des meilleurs postes par les proches des clans au pou­voir. Une impos­si­bi­lité d’émigrer parce que l’Union euro­péenne a blindé ses fron­tières et établi d’impudents accords avec les des­potes locaux qui se chargent du « sale tra­vail » de conte­nir les émi­grants clan­des­tins…

Il ne man­quait qu’une étin­celle pour incen­dier la prai­rie. Il y en eut deux. Toutes deux en Tunisie. D’abord, le 17 décembre 2010, l’auto-immolation par le feu de Mohammed Bouazizi, un chô­meur-diplômé devenu ven­deur ambu­lant de fruits, qui mit publi­que­ment fin à ses jours en signe de dénon­cia­tion de la cor­rup­tion et du népo­tisme. Ensuite, les spec­ta­cu­laires révé­la­tions appor­tées par WikiLeaks et réper­cu­tées par les télé­phones por­tables, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), le cour­rier élec­tro­nique et la chaîne Al-Jazeera, sur la réa­lité du sys­tème d’expoliation mafieux établi par le clan Ben Ali-Trabelsi.

Le rôle des réseaux sociaux devait se révé­ler déter­mi­nant. Ils ont permis le fran­chis­se­ment du mur de la peur. En per­met­tant de savoir à l’avance que des mil­liers de per­sonnes vont se ras­sem­bler pour mani­fes­ter un jour J, à une heure H, dans un lieu L, les réseaux sociaux offrent la garan­tie qu’on ne se retrou­vera pas tout seul à pro­tes­ter en s’exposant indi­vi­duel­le­ment à la répres­sion du sys­tème. L’historique succès de cette stra­té­gie tuni­sienne de l’essaim allait ébran­ler le monde arabe.

Les commentaires sont fermés.