Les deals financiers du régime Kadhafi

Comment Wall Street a pris le despote libyen dans ses filets

Par Mis en ligne le 09 mars 2011

Les grosses poin­tures de la finance US ont fait la fête dans le désert libyen et ont envoyé Tony Blair négo­cier avec Kadhafi : depuis les jours de George Bush, Wall Street fai­sait les yeux doux à la rente pétro­lière libyenne – et s’est assuré des contrats de mil­liards de dol­lars. C’est aujourd’hui seule­ment qu’on découvre à quel point les temples de la finance sont allés au devant du des­pote fou.

En juillet 2010 un jet de loca­tion atter­ris­sait à Mitiga, à l’est de Tripoli, un aéro­port réservé aux VIP. Selon une « source bien infor­mée » du maga­zine US Vanity Fair, une limou­sine a emmené le pas­sa­ger d’abord chez un ministre pour dis­cu­ter « d’affaires pri­vées ». « De là, il s’est direc­te­ment rendu chez Kadhafi ».
Selon le jour­nal, le pas­sa­ger n’était autre que Tony Blair, qui, lorsqu’il était Premier Ministre bri­tan­nique fai­sait déjà la cour à Mouammar Kadhafi. Depuis son départ de Downing Street, Blair s’est recon­verti dans le privé. L’un de ses employeurs est JPMorgan Chase, la grande banque de Wall Street.
Durant sa visite en Libye de l’été der­nier – il y en a eu de nom­breuses autres, dit-on, depuis son retrait de la poli­tique il y a trois ans – Blair, selon les inves­ti­ga­tions de Vanity Fair, a passé la nuit dans la rési­dence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne. Et informé Kadhafi de la ligne poli­tique adop­tée par Cameron, le nou­veau Premier ministre, mais aussi « au moins en partie traité des affaires de la banque. »
De fait, il semble que JPMorgan Chase ait entre­tenu récem­ment encore d’étroits contacts finan­ciers avec Kadhafi. Selon des allé­ga­tions conver­gentes de plu­sieurs médias US, la seconde banque usa­mé­ri­caine d’affaires et d’investissement gérait des cen­taines de mil­lions de dol­lars appar­te­nant au fonds sou­ve­rain libyen Libyan Investment Authority (LIA).
« JPMorgan Chase gèreune partie des dépôts de la LIA et une partie des réserves de la Banque cen­trale libyenne », écrit le Vanity Fair , en se fon­dant sur les dires de ban­quiers US. Le Huffington Post ajoute que « les rela­tions entre JPMorgan et la Libye datent de 2008, l’année même où Blair a été engagé par la banque comme ‘conseiller aux affaires poli­tiques et stra­té­giques mon­diales’», pour le salaire de misère annuel d’un mil­lion de dol­lars envi­ron.
Tous deux – Blair et la banque – se retrouvent main­te­nant Gros-Jeans comme devant, et pas qu’eux. Fin février le pré­sident Obama a fait geler tous els avoirs de la famille Kadhafi dans les banques et ins­ti­tu­tions US, y com­pris l’argent de la LIA. D’après le secré­taire d’État aux Finances David Cohen, il s’agit en tout de 30 mil­liards de dol­lars, la plus grosse sanc­tion ban­caire de toute l’histoire US.
Le minis­tère des Finances ne souffle mot sur l’identité des banques déte­nant de l’argent libyen. La LIA garde ses affaires secrètes. Les infor­ma­tions sur l’ampleur exacte des avoirs et dépôts libyens aux USA sont donc maigres.

Frank Carlucci David Rubenstein

Un lunch sur Park Avenue

Selon des inves­ti­ga­tions du New York Times et du Huffington Post la filière libyenne ne concerne pas seule­ment JPMorgan Chase, mais aussi d’autres grosses poin­tures de la finance, par exemple Goldman Sachs, Citigroup et le géant new-yor­kais du capi­tal-inves­tis­se­ment (pri­vate equity) Carlyle.
Selon le New-York Times, c’est sur­tout le vice-pré­sident de LIA, Moustafa Zarti, qui a fait preuve d’un grand enthou­siasme pour Wall Street : « Le ban­quiers qui ont eu affaire à Moustafa Zarti disent que c’est un homme d’affaires super – grand admi­ra­teur des starsde Wall Street, par exemple Goldman Sachs ». En 2009, Zarti a éga­le­ment invité à son mariage, selon le Financial Times et le New York Times, Stephen Schwarzman, le légen­daire inves­tis­seur US fon­da­teur de la Société de capi­tal-inves­tis­se­ment Blackstone, ainsi que l’administrateur délé­gué de Carlyle, David Rubenstein. L’un comme l’autre auraient par­ti­cipé à la noce sous une tente gigan­tesque dres­sée à l’extérieur de Tripoli.
Schwarzman aurait éga­le­ment accueilli Saïf Al Islam, l’un des fils de Khaddafi, à un lunch offert en novembre 2008 dans son pen­thouse de Park Avenue. À l’occasion de cette visite Frank Carlucci, ex-PDG de Carlyle et ex-Secrétaire d’État à la Défense, aurait éga­le­ment donné un dîner en l’honneur de Kadhafi junior au City Club, un hôtel de luxe de petite taille, mais raf­finé de Midtown (Manhattan).
Blackstone a démenti avoir des fonds libyens en ges­tion. Carlyle et les autres banques US ne se sont pas expri­mées à ce jour.

Dans le mael­ström de la crise finan­cière US

Bon, Kadhafi a plan­qué ses richesses en partie à Wall Street, et ce n’est pas un secret pour les diplo­mates US. Une dépêche publiée par WikiLeaks dévoi­lait cette com­mu­ni­ca­tion de l’ambassade des USA à Tripoli après une ren­contre avec Mohammed Laya, le ban­quier en chef de la LIA, remon­tant à jan­vier 2010 : « Laya affirme que la LIA détient 32 mil­liards de dol­lars en liqui­deet a fait remar­quer que plu­sieurs banques US géraient cha­cune entre 300 et 500 mil­lions de dol­lars de la LIA. »
La dépêche contient d’autres cita­tions du top-ban­quier libyen : « Nous déte­nons des mil­liards de dol­lars de liqui­di­tés, en géné­ral sous forme de dépôts ban­caires, qui nous offrent de bons ren­de­ments à long terme ». Suivait un détail par­ti­cu­liè­re­ment piquant : la LIA a en ce moment « un conten­tieux juri­dique », por­tant sur un gros inves­tis­se­ment « mal géré », avec la banque d’investissement Lehman Brothers, mise en faillite en 2008. Donc même Kadhafi a été entraîné dans le mael­ström de la crise finan­cière US.
Depuis les débuts des troubles en Libye l’attention se porte sur­tout sur les avoirs de Khaddafi en Europe ; les inves­tis­se­ments « pri­maires » de la LIA se trouvent en effet, selon la dépêche citée plus haut, à Londres, sous forme « d’investissements ban­caires et dans l’immobilier privé et pro­fes­sion­nel »
Mais les grosses firmes ban­caires de Wall Street fai­saient elles aussi les yeux doux à Kadhafi dès 2004. À l’époque, George Bush a levé les sanc­tions contre la Libye en échange du ver­se­ment de plus d’un mil­liard de dol­lars aux ayants droits des vic­times de l’attentat de Lockerbie. C’est ainsi que Wall Street s’ouvrit à la Libye.


Saïf Al Islam et Mustapha Zarti au bal de l’Opéra à Vienne

En toute hâte, une opé­ra­tion « Nuit et brouillard »

« Les grandes entre­prises ainsi et les socié­tés pri­vées de capi­tal-inves­tis­se­ment US ont effec­tué un pèle­ri­nage en Libye, afin de cour­ti­ser le gou­ver­ne­ment et les employés de la LIA », raconte le Huffington Post. « Nous avons été lit­té­ra­le­ment assié­gés», se sou­vient un finan­cier libyen dans Vanity Fair. La LIA a fini par confier la « ges­tion de ces liqui­di­tés » à « quelques firmes ban­caires inter­na­tio­nales», parmi les­quelles JPMorgan Chase.
Selon le Huffington Post, Goldman Sachs a été en 2008 la pre­mière banque US à entrer offi­ciel­le­ment en affaires avec la Libye, comme inter­mé­diaire entre Tripoli et les agences de nota­tion US. La LIA aurait fini par inves­tir « des cen­taines de mil­lions de dol­lars en fonds d’investissements chez Goldman Sachs. »
Certes la Libye a hésité à s’ouvrir à Wall Street. En février 2008, le n° 1 du pétrole natio­nal libyen, Choukri Ghanem, se plai­gnait dans une inter­view accor­dée à Bloomberg TV que le marché US « ne soit pas « aussi agréable » pour son pays que « le marché euro­péen, par exemple. » « Il regorge de poli­tique et de manœuvres déplai­santes. » Le ban­quier de la LIA, Laya, se plai­gnait en outre de la fis­ca­lité aux USA, selon la dépêche publiée par WikiLeaks.
Le gel des mil­liards de Kadhafi inves­tis à Wall Street s’est déroulé comme un véri­table drame. Il a été annoncé en urgence un ven­dredi, pour ne pas per­mettre à la Libye de mettre ses fonds à l’abri dans des banques non US. De toute évi­dence cette opé­ra­tion « Nuit et brouillard » a été un succès : « Rien ne nous indique qu’on ait essayé de liqui­der ces dépôts dans les jours qui ont pré­cédé la déci­sion», a déclaré le Secrétaire d’État Cohen.
Au cours d’une com­mu­ni­ca­tion télé­pho­nique éta­blie en urgence et un dimanche ? le Ministère des Finances a informé les ins­ti­tu­tions concer­nées des moda­li­tés du blocus. Les fonds de Kadhafi ont été trans­fé­rés sur des comptes blo­qués. Les dépôts ne peuvent désor­mais plus être trai­tés comme de actifs – et les banques perdent des mil­lions d’agios.
Le décret­pré­si­den­tiel n° 13566, flan­quée de la der­nière réso­lu­tion de l’ONU rela­tive à la Libye, res­tera en vigueur aussi long­temps que la Maison Blanche le voudra. En gelant ces mil­liards de dol­lars, l’administration US s’assure une influence indi­recte sur tout suc­ces­seur poten­tiel de Kadhafi.
Mais l’appétence de la LIA pour Wall Street avait des limites. Par exemple, l’escroc de grande enver­gure Bernard Madoff, entre temps démas­qué, lui avait offert un bon inves­tis­se­ment, selon la même dépêche de l’ambassade US en 2010. Mais Laya aurait répondu : « Nous avons décliné l’offre ».



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Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 07/03/2011
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