Ces milliardaires qui veulent la peau d’Obama

Par Mis en ligne le 22 septembre 2010

Les élec­tions amé­ri­caines de mi-mandat approchent et la gauche tremble. Le mou­ve­ment du Tea Party n’a jamais été aussi assidu pour dénon­cer à ren­fort de grands ras­sem­ble­ments publics le socia­lisme de Barack Obama et la mise en péril de la liberté au pays d’Abraham Lincoln.

Derrière ce mou­ve­ment quelque peu hété­ro­clite qui ras­semble diverses ten­dances de la droite conser­va­trice amé­ri­caine se cachent des inté­rêts privés puis­sants, que l’observateur moyen peine à iden­ti­fier. Le por­trait des frères Koch publié par Jane Mayer dans le New Yorker du 30 août 2010 nous pré­sente deux de ses figures les plus mécon­nues et pour­tant les plus influentes de la vie poli­tique amé­ri­caine.

Charles Koch, 74 ans, et David H. Koch, 70 ans, sont les pro­prié­taires quasi exclu­sifs de Koch Industries, un conglo­mé­rat basé à Wichita, dans le Kensas. Grâce à sa place dans l’industrie pétro­lière, et à ses marques Brawny (papier toi­lette), Dixie (gobe­lets), Georgia-Pacific (bois), Stainmaster (tapis) ou Lycra (matière), le chiffre d’affaires de Koch Industires serait de 100 mil­liards de dol­lars par an. La for­tune com­bi­née des frères Koch est la troi­sième plus grande des Etats-Unis, der­rière celles de Bill Gates et Warren Buffett.

Les Koch sont depuis long­temps des liber­ta­riens au sens amé­ri­cain du terme. Ils défendent un taux très bas d’imposition pour les indi­vi­dus et les entre­prises, des ser­vices sociaux limi­tés et une liberté totale pour les entre­prises, notam­ment en termes de normes envi­ron­ne­men­tales. Une étude de l’Institut de Recherche en Economie Politique d’Amherst, à l’Université de Massachusetts, a d’ailleurs classé Koch Industries parmi les 10 entre­prises les plus pol­luantes des Etats-Unis. Et les frères Koch sont parmi les pre­miers mécènes de think tanks, d’organisations poli­tiques et de mou­ve­ments sociaux oppo­sés à la poli­tique d’Obama- de la réforme du sys­tème de santé jusqu’au plan de relance éco­no­mique, en pas­sant par la poli­tique de lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

D’après Jane Mayer, la par­ti­cu­la­rité de ces magnats du pétrole est qu’ils uti­lisent leur puis­sance finan­cière non seule­ment pour défendre les inté­rêts privés de leurs entre­prises mais aussi pour dif­fu­ser et pro­mou­voir une idéo­lo­gie en tous points oppo­sée à la poli­tique de l’Administration démo­crate au pou­voir. Gus diZe­rega, un ancien proche de Charles Koch devenu pro­fes­seur de science poli­tique, explique cette volonté abso­lue de peser dans le débat poli­tique par un trans­fert de la peur ances­trale du com­mu­nisme dans la droite amé­ri­caine à une défiance vis-à-vis de n’importe quelle forme de régu­la­tion. Inspirés par les thèses d’un des papes du néo-libé­ra­lisme, Friedrich Von Hayek 1, les frères Koch ont tou­jours vu le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, et son expan­sion, comme une menace grave pour les liber­tés fon­da­men­tales.

Engagés dès 1979 dans le parti liber­ta­rien, ils firent leur pre­mier pas en poli­tique en sou­te­nant acti­ve­ment la can­di­da­ture pré­si­den­tielle d’Ed Clark, situé encore plus à droite que Ronald Reagan. Pour contour­ner les règles de finan­ce­ment des cam­pagnes poli­tiques, David Koch se pré­senta même comme can­di­dat à la vice-pré­si­dence sur le ticket d’Ed Clark. De nom­breuses mesures que les frères défen­daient à l’époque ont ins­piré le mou­ve­ment Tea Party actuel : la fin de la sécu­rité sociale, du salaire mini­mum, du contrôle de port d’armes, et de tout type de taxes ; la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion, de la consom­ma­tion fes­tive de drogues, et du sui­cide. Le gou­ver­ne­ment ne doit servir qu’à pro­té­ger les droits des indi­vi­dus, ce qui rend caducs et inutiles le FBI, la CIA et toutes les agences de régu­la­tion fédé­rale, de la Securities and Exchange Commission (char­gée de contrô­ler les mar­chés finan­ciers) au Département de l’Energie.

Dépités par leur échec aux pré­si­den­tielles de 1979- le ticket liber­ta­rien obtint 1% des voix- les frères Koch auraient depuis lors nourri une haine tenace pour la poli­tique conven­tion­nelle. Ils se seraient donc déci­dés à faire de la poli­tique autre­ment. En usant de leurs moyens pour peser sur le débat d’idées, là où celles-ci se fabriquent : dans les uni­ver­si­tés et les think tanks. D’après Jane Mayer, les fon­da­tions créées par la famille Koch auraient financé en 30 ans – dans des pro­por­tions qui dépassent lar­ge­ment les 100 mil­lions de dol­lars- 34 orga­ni­sa­tions poli­tiques, dont trois qu’ils ont créées, et plu­sieurs qu’ils dirigent. Et les frères Koch sont tou­jours au pre­mier rang pour finan­cer des cam­pagnes poli­tiques ou de lob­bying. Ils ont notam­ment contri­bué à péren­ni­ser le Cato Institute, un des think tanks les plus répu­tés et les plus cités dans les médias amé­ri­cains, et qui défend géné­ra­le­ment des posi­tions néo-libé­rales. Le Mercatus Center, un think tank her­bergé par la George Mason University à Arlinton, en Virginie, et qui se pré­sente comme « la pre­mière source uni­ver­si­taire d’idées orien­tées vers le marché » 2, leur doit aussi beau­coup. Ce der­nier serait en réa­lité une machine à idées entiè­re­ment au ser­vice de l’idéologie de ses fon­da­teurs, notam­ment dans son combat contre l’Environmental Protection Agency (EPA).

Les Koch ont aussi com­pris que leurs idées devaient être dif­fu­sées et por­tées par des mou­ve­ments sociaux pour être véri­ta­ble­ment effi­caces. C’est pour­quoi ils ont créé en 1984 Citizens for a Sound Economy, un groupe chargé de mobi­li­ser des citoyens dans plus de 26 Etats pour défendre le pro­gramme des Koch à tra­vers des cam­pagnes de publi­cité, des évé­ne­ments média­tiques ou des mani­fes­ta­tions, puis Citizens for the Environment, en 1990. Plus récem­ment, ils se sont mon­trés soli­daires du mou­ve­ment Tea Party- notam­ment à tra­vers un nou­veau groupe créé en 2004, Citizens for Prosperity- et extrê­me­ment cri­tiques de l’Administration Obama. Dans une news­let­ter adres­sée à ses 70 000 employés, Charles Koch a par exemple com­paré ce gou­ver­ne­ment au régime du pré­sident véné­zué­lien Hugo Chavez.

Au regard de la puis­sance éco­no­mique et poli­tique des Koch, leur combat n’est pas prêt de s’arrêter. Jane Mayer conclut d’ailleurs son article en expli­quant que les frères ont long­temps joué de leur ano­ny­mat pour avan­cer leurs pions, mais que cette époque est révo­lue. Grâce à sa remar­quable enquête, il est en effet indu­bi­table que le nom des Koch éveillera la méfiance de tout citoyen amé­ri­cain un temps soit peu sou­cieux de la place crois­sante que prend la droite radi­cale amé­ri­caine dans le pay­sage poli­tique actuel.

* Jane Mayer, ‘Covert Operations’, New Yorker, 30 août 2010.

rédac­teur : Pierre TESTARD, Rédacteur en chef adjoint

Illustration : AP Photo/​Charles Koch

Notes :

1 – auteur de La Route de la ser­vi­tude en 1944

2 – the world’s pre­mier uni­ver­sity source for market-orien­ted ideas

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