Capitalisme contre démocratie

Mis en ligne le 15 mars 2010

par Thomas Coutrot

Contrairement à l’idée domi­nante que la conver­gence entre capi­ta­lisme, libé­ra­lisme et démo­cra­tie serait iné­luc­table et sou­hai­table, Thomas Coutrot montre que leurs rela­tions ne cessent d’être contra­dic­toires et délé­tères : tandis que le capi­ta­lisme des mono­poles contre­dit l’idéal concur­ren­tiel, le libé­ra­lisme éco­no­mique sape le libé­ra­lisme poli­tique, et la démo­cra­tie for­melle va déri­vant loin de la démo­cra­tie sub­stan­tielle, qui signi­fie l’exercice effec­tif de la sou­ve­rai­neté populaire.

La démo­cra­tie capi­ta­liste libé­rale consti­tue­rait la forme supé­rieure et défi­ni­tive de l’organisation des socié­tés humaines. Telle est la doxa qui s’est impo­sée à l’échelle mon­diale après la chute de l’URSS. Cette « pensée unique » pos­tule la conver­gence iné­luc­table entre des prin­cipes d’organisation de l’économie (le capi­ta­lisme), de l’État (le libé­ra­lisme) et de la sou­ve­rai­neté (la démo­cra­tie). Ses argu­ments sont bien connus : la liberté d’entreprendre, la libre concur­rence et le libre marché, bref, le capi­ta­lisme, sont des aspects intan­gibles de la liberté humaine. La démo­cra­tie est le seul mode de gou­ver­ne­ment qui sup­pose et déve­loppe la liberté des citoyens. Elle n’est enfin que l’application au marché poli­tique des lois du capi­ta­lisme : libre choix du consom­ma­teur-élec­teur, libre concur­rence, loi de l’offre et de la demande… La syner­gie entre capi­ta­lisme, libé­ra­lisme et démo­cra­tie fait du modèle occi­den­tal la « fin de l’Histoire » et le des­tine à gagner l’ensemble de la pla­nète du fait de son dyna­misme éco­no­mique sans équi­valent (ver­sion Francis Fukuyama) ou à sus­ci­ter la haine et l’envie des autres « civi­li­sa­tions » (ver­sion Samuel Huntington).

Le recul quasi géné­ral de la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale, la montée du popu­lisme de droite, l’effritement des soli­da­ri­tés sociales, le recul des liber­tés civiles depuis le 11 sep­tembre 2001, pour­raient avoir fis­suré ce bel édi­fice idéo­lo­gique. Mais, aussi fra­gi­lisé soit-il dans la réa­lité, le modèle de la démo­cra­tie capi­ta­liste libé­rale conserve son hégé­mo­nie intellectuelle.

Pourtant la supé­rio­rité pré­ten­due de la démo­cra­tie capi­ta­liste libé­rale repose sur des fon­da­tions théo­riques par­ti­cu­liè­re­ment pré­caires. Dans le dis­cours domi­nant, capi­ta­lisme, libé­ra­lisme et démo­cra­tie sont deve­nus des syno­nymes qua­si­ment inter­chan­geables. En réa­lité ces trois concepts ont des his­toires et des signi­fi­ca­tions très dif­fé­rentes. Leurs rap­ports mutuels sont tra­ver­sés de graves ten­sions dont l’exacerbation éclaire l’actuelle crise de la démocratie.

Les rap­ports ambi­gus du capi­ta­lisme et du libéralisme

On connaît les deux visages du libé­ra­lisme. Sa face poli­tique – liberté d’expression, d’association, de presse ou de reli­gion – est sédui­sante et fait qua­si­ment l’unanimité, même si elle passe sous silence que ces droits « libé­raux » sont deve­nus réa­lité grâce aux luttes sociales. Sa face éco­no­mique est plus contro­ver­sée : les vertus du lais­sez-faire, de la main invi­sible du marché, le carac­tère sacré de la pro­priété privée, sont des croyances certes ancrées dans l’idéologie domi­nante mais aucu­ne­ment consensuelles.

Malgré l’apparente aver­sion du libé­ra­lisme poli­tique pour la concen­tra­tion du pou­voir éco­no­mique, « qui est à la société éco­no­mique ce que le des­po­tisme est à la société poli­tique » selon Adam Smith, le capi­tal n’a cessé de se concen­trer. Marx a décrit mieux que qui­conque cette ten­dance inexo­rable qui ne s’est pas inter­rom­pue une seconde depuis son époque. Le « capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant » ne vit que par et pour la concen­tra­tion et les rentes de mono­pole. Par le jeu inces­sant des fusions-acqui­si­tions, sous la pres­sion de la finance, grande ama­trice de posi­tions domi­nantes, le mono­poly mon­dial s’accélère aussi, recons­ti­tuant à l’échelle glo­bale les oli­go­poles un moment désta­bi­li­sés par la concur­rence. Le libé­ra­lisme éco­no­mique accé­lère la concen­tra­tion capi­ta­liste et ren­force les féo­da­li­tés de l’argent. Il sape par là même les bases du libé­ra­lisme poli­tique, l’égalité des citoyens devant la loi et la chose publique. La ten­dance sécu­laire à la concen­tra­tion du capi­tal rend sans cesse plus aiguë la contra­dic­tion entre les droits des citoyens et ceux des pro­prié­taires, aujourd’hui les action­naires et leurs char­gés de pou­voir. Qu’on pense par exemple à la concen­tra­tion dans le sec­teur des médias et de l’édition, ou aux pres­sions que les trans­na­tio­nales font peser sur les déci­deurs politiques.

Cette aporie du libé­ra­lisme, qui semble condamné à s’autodétruire, ren­voie à la contra­dic­tion entre libé­ra­lisme poli­tique et libé­ra­lisme éco­no­mique. « Le libé­ra­lisme conçoit l’État comme État de droit autant que comme État mini­mal » (Norberto Bobbio, Libéralisme et démo­cra­tie, Cerf, 1996). L’État de droit est sup­posé pro­té­ger le citoyen de la vio­lence et de l’arbitraire. Mais l’État mini­mal laisse les pro­prié­taires du capi­tal accu­mu­ler des pou­voirs illi­mi­tés ; en même temps, pour les pro­té­ger des pro­tes­ta­tions des oppri­més, il use de son mono­pole de la vio­lence légi­time, selon la défi­ni­tion que Max Weber don­nait de l’État. Quand les inéga­li­tés s’accroissent et quand l’insécurité se répand, l’État mini­mal devient auto­ri­taire et com­mence à mettre à mal l’État de droit : en France les réformes « Sarkozy » de 2003-2006, aux États-Unis le Patriot Act ou Guantanamo… L’état de guerre per­ma­nent devient le meilleur argu­ment élec­to­ral, pour Bush, Poutine et leurs nom­breux émules.

Capitalisme et démo­cra­tie : mariage tumul­tueux ou divorce consommé ?

Les rap­ports entre capi­ta­lisme et démo­cra­tie sont eux aussi conflic­tuels. Tocqueville s’inquiétait de cette contra­dic­tion : « Pense-t-on qu’après avoir détruit la féo­da­lité et vaincu les rois, la démo­cra­tie recu­lera devant les bour­geois et les riches ? ». Le socio­logue amé­ri­cain Robert Dahl parle de « mariage tumul­tueux » pour décrire les rap­ports du capi­ta­lisme et de la démo­cra­tie. Si tumul­tueux que le divorce a sou­vent été pro­noncé : le fas­cisme, le nazisme, le fran­quisme et bien d’autres régimes auto­ri­taires ont été ins­tau­rés pour sauver le capi­ta­lisme en sacri­fiant la démocratie…

Après la Seconde Guerre mon­diale, les luttes sociales imposent le com­pro­mis key­né­sien – l’État-providence – dans bien des nations occi­den­tales : les sub­stan­tielles conces­sions faites au plus grand nombre per­mettent de redon­ner une légi­ti­ma­tion à un capi­ta­lisme aux abois. Mais la crise et l’offensive néo­li­bé­rale mettent fin à cette alliance éphé­mère entre démo­cra­tie et capi­ta­lisme, recon­dui­sant la pro­fonde division…

La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale finit par vider les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques de leur sub­stance, n’en conser­vant que la forme. La mobi­lité du capi­tal lui donne un pou­voir coer­ci­tif sans équi­valent. Si les poli­tiques d’un gou­ver­ne­ment ne satis­font pas les exi­gences des inves­tis­seurs, ces der­niers le sanc­tionnent immé­dia­te­ment en reti­rant leurs capi­taux. Le déve­lop­pe­ment du chô­mage finit par démo­ra­li­ser les couches popu­laires et convaincre les élec­teurs de consen­tir sans vio­lence aux mesures exi­gées : réduc­tion des dépenses publiques, lutte prio­ri­taire contre l’inflation, pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, flexi­bi­lité des contrats et du tra­vail… La consti­tu­tion­na­li­sa­tion des poli­tiques néo-libé­rales, sanc­tua­ri­sant les inté­rêts de la finance au dessus du poli­tique, s’inscrit dans les trai­tés inter­na­tio­naux, dans les sta­tuts des Banques cen­trales « indé­pen­dantes », dans les auto­ri­tés « indé­pen­dantes » de régulation…

Démocratie ou libéralisme

Cette ten­sion entre capi­ta­lisme et démo­cra­tie appa­raît ainsi irré­duc­tible et en voie d’aggravation. La démo­cra­tie est elle aussi un concept à deux visages. Comme le capi­ta­lisme des mono­poles contre­dit l’idéal concur­ren­tiel, comme le libé­ra­lisme éco­no­mique sape le libé­ra­lisme poli­tique, la démo­cra­tie for­melle va déri­vant loin de la démo­cra­tie sub­stan­tielle, qui signi­fie l’exercice effec­tif de la sou­ve­rai­neté populaire.

Car, selon Bobbio, le terme de démo­cra­tie recouvre au moins deux concepts dis­tincts : d’une part, la « démo­cra­tie for­melle » qui consiste dans le res­pect des règles – suf­frage uni­ver­sel, droits civiques et poli­tiques…- visant à ce que « le pou­voir fasse l’objet d’une dis­tri­bu­tion tou­chant la majo­rité des citoyens » ; d’autre part, la « démo­cra­tie sub­stan­tielle » fondée sur l’idéal d’égalité et de par­ti­ci­pa­tion des citoyens aux déci­sions col­lec­tives. La démo­cra­tie for­melle est une condi­tion abso­lu­ment néces­saire, mais pas suf­fi­sante : la démo­cra­tie sub­stan­tielle exige aussi une cer­taine éga­lité des condi­tions éco­no­miques, des capa­ci­tés réelles de com­pré­hen­sion et d’intervention des citoyens.

La dif­fé­rence de point de vue entre libé­ra­lisme et démo­cra­tie est claire : les libé­raux sont par­ti­sans d’un État qui gou­verne le moins pos­sible et assure la sécu­rité. La démo­cra­tie for­melle leur suffit. Les démo­crates veulent un état où le gou­ver­ne­ment soit le plus pos­sible entre les mains des citoyens, et reven­diquent la démo­cra­tie substantielle.

Dans la mon­dia­li­sa­tion actuelle, coexistent une exten­sion géo­gra­phique inédite des pro­cé­dures démo­cra­tiques et une explo­sion des injus­tices sociales. Avec la déré­gu­la­tion et les pri­va­ti­sa­tions, les capa­ci­tés d’action des domi­nants creusent l’écart avec celles des domi­nés. D’un côté la démo­cra­tie for­melle pro­gresse, et cela contri­bue indis­cu­ta­ble­ment à la légi­ti­mité du sys­tème ; mais de l’autre la capa­cité effec­tive des domi­nés à se faire entendre recule, ce qui affai­blit la démo­cra­tie sub­stan­tielle. Il y a une étroite cohé­rence entre ce recul de la capa­cité d’action des domi­nés et l’indifférence (au mieux) des poli­tiques publiques à la ques­tion des inéga­li­tés. Car seule la démo­cra­tie sub­stan­tielle pro­duit des orien­ta­tions poli­tiques qui reflètent la volonté bien infor­mée de la majo­rité de la popu­la­tion. Elle seule peut garan­tir que les orien­ta­tions rete­nues seront justes aux yeux de cette population.

Sortir du libé­ra­lisme par le haut

Les grands pen­seurs modernes de la démo­cra­tie étaient assez lucides sur les contra­dic­tions entre capi­ta­lisme et démo­cra­tie. Qu’auraient-ils dit alors s’ils avaient pu voir à quel point la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale aggrave ces ten­sions ! Certains ne sont pas loin d’envisager des alter­na­tives non capi­ta­listes plus com­pa­tibles avec la démo­cra­tie. Ainsi John Rawls, un des plus impor­tants pen­seurs libé­raux de notre époque, juge conforme à sa Théorie de la jus­tice un « régime socia­liste libé­ral », où « les moyens de pro­duc­tion sont pro­priété publique et les entre­prises diri­gées par des conseils ouvriers ». Autrement dit, un socia­lisme démo­cra­tique auto­ges­tion­naire, où les déci­sions éco­no­miques n’échapperaient plus à l’emprise de la déli­bé­ra­tion démocratique.

Plus que des rai­sons théo­riques bien fon­dées, c’est à mon sens le recul de la cri­tique anti­ca­pi­ta­liste jusqu’à la fin du XXe siècle qui explique l’actuel dis­cré­dit poli­tique de la pers­pec­tive auto­ges­tion­naire. Pendant des décen­nies de guerre froide, l’opposition fron­tale entre libé­ra­lisme et com­mu­nisme a limité l’espace vital de la pensée socia­liste démo­cra­tique. L’alternative entre dic­ta­ture du marché ou dic­ta­ture du parti unique n’a pu être dépas­sée. Pourtant, au lieu du tri­angle inco­hé­rent capi­ta­lisme-libé­ra­lisme-démo­cra­tie, on peut iden­ti­fier deux figures assez cohé­rentes : un « tri­angle néo­li­bé­ral » (capi­ta­lisme de mono­poles – libé­ra­lisme éco­no­mique – démo­cra­tie for­melle), auquel pour­rait s’opposer un « tri­angle post-libé­ral » (socia­lisme auto­ges­tion­naire – libé­ra­lisme poli­tique – démo­cra­tie sub­stan­tielle). Dans le pre­mier tri­angle, le libé­ra­lisme impulse la concen­tra­tion et l’interpénétration des pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques ; la démo­cra­tie for­melle légi­time le tout, s’appuyant sur la démo­bi­li­sa­tion popu­laire, la mani­pu­la­tion média­tique et la logique sécu­ri­taire. Dans le second, la répar­ti­tion éga­li­taire des pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques s’appuie sur et ren­force les liber­tés posi­tives, à tra­vers la par­ti­ci­pa­tion directe des citoyens aux affaires de l’économie et de l’Etat.

Eric Olin Wright (« Taking the social in socia­lism seriously ») défi­nit le socia­lisme démo­cra­tique comme un ordre social où la société civile contrôle démo­cra­ti­que­ment l’Etat et l’économie. Le déve­lop­pe­ment du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste exprime la réac­tion de la société civile aux menaces de plus en plus graves que la logique du capi­tal finan­cier fait peser sur les droits civils et sociaux, la démo­cra­tie, l’environnement, la paix… Faits nou­veaux : la conver­gence inédite de mou­ve­ments sociaux clas­sistes (les syn­di­cats) et non clas­sistes (les ONG) ; le carac­tère d’emblée inter­na­tio­nal, voire mon­dial, de l’alliance qui se des­sine. Ce mou­ve­ment refuse la mar­chan­di­sa­tion sys­té­ma­tique des acti­vi­tés humaines, et exige que les popu­la­tions et leurs repré­sen­tants élus puissent maî­tri­ser les grands choix éco­no­miques, sociaux et éco­lo­giques, aujourd’hui pris dans des enceintes pri­vées ou « indé­pen­dantes ». Il appa­raît aujourd’hui por­teur d’exigences fortes de contrôle citoyen sur l’Etat et sur l’économie : les mobi­li­sa­tions sociales contre l’OMC, le G8 ou le FMI, le déve­lop­pe­ment des formes de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, le har­cè­le­ment des trans­na­tio­nales (Nike, Monsanto, Total…) par les ONG, les mou­ve­ments de com­merce équi­table et de consom­ma­tion res­pon­sable, l’essor de l’économie soli­daire, tous ces traits saillants du mou­ve­ment social signalent l’exigence d’un renou­veau pro­fond de la démo­cra­tie et de son exten­sion à des domaines qui lui échappent encore. Dans la vie éco­no­mique, en par­ti­cu­lier en France, l’opinion publique mani­feste régu­liè­re­ment sa désap­pro­ba­tion mas­sive de la ges­tion néo-libé­rale des entre­prises, qui pré­ca­rise, licen­cie et délo­ca­lise en fonc­tion du seul cri­tère de la ren­ta­bi­lité finan­cière. Les citoyens veulent pou­voir peser sur les déci­sions majeures concer­nant la pro­duc­tion, les condi­tions de tra­vail et de rému­né­ra­tion, l’emploi, les rela­tions de tra­vail, etc. A l’inverse des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion et de déré­gle­men­ta­tion, la maî­trise col­lec­tive du déve­lop­pe­ment éco­no­mique devient aussi un enjeu majeur avec l’aggravation de la crise éco­lo­gique glo­bale. L’extension du champ d’action de la démo­cra­tie, sa revi­ta­li­sa­tion par le déve­lop­pe­ment de la par­ti­ci­pa­tion popu­laire à tous les niveaux, consti­tuent à la fois la fina­lité majeure et le moyen d’action pri­vi­lé­gié du mou­ve­ment social. A terme, ce mou­ve­ment devra repo­ser la ques­tion du socia­lisme auto­ges­tion­naire comme le pro­lon­ge­ment du pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion des socié­tés modernes engagé par le libé­ra­lisme et les Lumières.

Thomas Coutrot est éco­no­miste et statisticien.

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