Social-démocratie, fin de cycle

Mis en ligne le 14 mars 2010

par Ignacio Ramonet

Les idées meurent aussi. Le cime­tière des partis poli­tiques regorge de tom­beaux où gisent les dépouilles d’organisations qui déclen­chaient jadis des pas­sions, mobi­li­saient des foules, et sont désor­mais pâture de l’oubli. Qui se sou­vient en Europe, par exemple, du radi­ca­lisme ? Une des forces poli­tiques (de centre-gauche) les plus puis­santes de la seconde moitié du XIXe siècle, empor­tée par les vents de l’histoire… Qu’est deve­nue l’anarchie ? Et le com­mu­nisme sta­li­nien ? Où sont-ils ces for­mi­dables mou­ve­ments popu­laires capables naguère de battre le rappel de mil­lions de pay­sans et d’ouvriers ?

A cause de ses propres renie­ments, capi­tu­la­tions et tra­hi­sons, la social-démo­cra­tie glisse aujourd’hui, à son tour, vers le sépulcre… Son cycle de vie s’achève. Et le plus sur­pre­nant c’est que cela se pro­duit au moment où son adver­saire prin­ci­pal sup­posé, le capi­ta­lisme ultra­li­bé­ral, tra­verse l’un de ses pires moments.

Pourquoi donc la social-démo­cra­tie se meurt-elle, alors que le néo­li­bé­ra­lisme se trouve en pleine déroute [] ? Sans doute parce que, face à l’explosion des urgences sociales, elle s’est montré inca­pable de pro­po­ser des solu­tions qui sou­lèvent l’enthousiasme popu­laire. Elle navigue à tâtons, sans bous­sole et sans théo­rie ; don­nant l’impression d’être en panne, avec un appa­reil diri­geant asthé­nique, sans stra­té­gie, ni idées, ni doc­trine, ni vision d’avenir… Dépourvue, sur­tout, d’identité. C’était une orga­ni­sa­tion qui devait faire la révo­lu­tion, et elle a renoncé à cet objec­tif ; c’était un parti ouvrier, et elle repré­sente désor­mais les classes moyennes urbaines aisées.

Diverses élec­tions, au cours de l’année écou­lée, ont montré que la social-démo­cra­tie euro­péenne ne sait plus s’adresser aux mil­lions d’électeurs vic­times des bru­ta­li­tés du monde post-indus­triel pro­duit par la glo­ba­li­sa­tion. Ces mul­ti­tudes d’ouvriers jetables, de « rmistes », de néo­pauvres des ban­lieues, d’exclus, de pré­re­trai­tés en pleine force de l’âge, de jeunes pré­ca­ri­sés… Toutes ces couches popu­laires vic­times du choc néo­li­bé­ral. Et pour les­quelles, la social-démo­cra­tie ne semble pas dis­po­ser de dis­cours ni de solu­tions.

Les résul­tats des élec­tions euro­péennes de juin 2009 ont par­ti­cu­liè­re­ment révélé son effon­dre­ment actuel. La plu­part des partis socio-démo­crates au pou­voir ont vu chuter leurs scores. Et ceux qui étaient dans l’opposition ont éga­le­ment reculé, notam­ment en France.

Ils n’ont pas su convaincre les élec­teurs de leur capa­cité à répondre aux défis éco­no­miques et sociaux sou­le­vés par la crise du capi­ta­lisme finan­cier. S’il fal­lait une preuve pour mon­trer que les socia­listes euro­péens sont inca­pables de pro­po­ser une poli­tique dif­fé­rente de celle qui domine au sein de l’Union euro­péenne, elle a été four­nie par Gordon Brown et José Luis Rodriguez Zapatero quand ils ont sou­tenu la can­di­da­ture à la pré­si­dence de la Commission euro­péenne de l’ultralibéral José Manuel Durao Barroso, le qua­trième homme du Sommet des Açores – avec George W. Bush, Tony Blair et José Maria Aznar – où fut déci­dée, en mars 2003, l’invasion illé­gale d’Irak…

En 2002, les socio-démo­crates gou­ver­naient dans quinze Etats de l’Union euro­péenne. A l’heure actuelle, alors que la crise finan­cière a prouvé l’impasse morale, sociale et éco­lo­gique de l’ultralibéralisme, ils ne gou­vernent que dans cinq Etats (Espagne, Grèce, Hongrie, Portugal et Royaume Uni). Ils n’ont pas su mettre à profit le désastre néo­li­bé­ral. Et les gou­ver­ne­ments de trois de ces pays – Grèce, Portugal, Espagne, atta­qués par les mar­chés finan­ciers et frap­pés par la « crise de la dette sou­ve­raine » – vont davan­tage s’enfoncer dans le dis­cré­dit et l’impopularité lorsqu’ils com­men­ce­ront à appli­quer, d’une main de fer, les pro­grammes d’austérité et les poli­tiques anti­po­pu­laires exi­gées par la logique de l’Union euro­péenne et ses prin­ci­paux chiens de garde.

Répudier ses propres fon­de­ments est devenu une habi­tude. Il y a long­temps que la social-démo­cra­tie euro­péenne a décidé d’encourager les pri­va­ti­sa­tions, réduire les bud­gets de l’Etat sur le dos des citoyens, tolé­rer les inéga­li­tés, pro­mou­voir l’allongement de l’âge de départ à la retraite (en Espagne, les socia­listes au pou­voir viennent de pro­po­ser de le faire passer de 65 ans à 67 ans…) et déman­te­ler le sec­teur public, tout en sti­mu­lant les concen­tra­tions et les fusions de méga-entre­prises et en choyant les banques. Cela fait des années qu’elle a accepté, sans remords, de se conver­tir au social-libé­ra­lisme. Elle a cessé de consi­dé­rer comme prio­ri­taires cer­tains des objec­tifs qui fai­saient partie de son ADN idéo­lo­gique. Par exemple : le plein emploi, la défense des acquis sociaux, le déve­lop­pe­ment des ser­vices publics, la fin des inéga­li­tés ou l’éradication de la misère.

Depuis le milieu du XIXe siècle et jusqu’aux années 1940, chaque fois que le capi­ta­lisme a fait un saut pour trans­for­mer la société, les socio-démo­crates – presque tou­jours appuyés par les gauches et les syn­di­cats – ont apporté des réponses ori­gi­nales et pro­gres­sistes : suf­frage uni­ver­sel, ensei­gne­ment gra­tuit et obli­ga­toire pour tous, droit à un emploi, droit de grève, sécu­rité sociale, Etat social, Etat pro­vi­dence… Cette ima­gi­na­tion poli­tique semble aujourd’hui épui­sée.

La social-démo­cra­tie euro­péenne est dépour­vue de nou­velle utopie sociale. Et ne se dis­tingue plus des for­ma­tions conser­va­trices que dans la vitesse impo­sée à la démo­li­tion de l’Etat pro­vi­dence. Celles-ci la veulent rapide ; elle, la sou­haite plus lente…

Les temps, certes, ont changé. Et dans l’esprit de nombre de ses élec­teurs, y com­pris chez les plus modestes, la pas­sion de consom­mer l’emporte, ainsi que le désir indi­vi­dua­liste de plon­ger dans les abon­dances pro­mises par notre société de toutes les ten­ta­tions, de s’enrichir, de jouir sans entraves et sans mau­vaise conscience… Devant cet hédo­nisme domi­nant, promu en per­ma­nence par la publi­cité-pro­pa­gande et les médias de mani­pu­la­tion de masse, les diri­geants socio-démo­crates n’osent plus aller à contre-cou­rant. Ils en viennent même à se per­sua­der que ce ne sont pas les capi­ta­listes qui s’enrichissent grâce à l’effort des tra­vailleurs, mais les pauvres qui pro­fitent des impôts payés par les riches…

Ils consi­dèrent, comme l’affirme le phi­lo­sophe ita­lien Raffaele Simone, que « le socia­lisme n’est pos­sible que quand la dis­grâce est en excès sur la grâce, la souf­france en excès sur le plai­sir, et quand le chaos l’emporte sur les struc­tures []« .

C’est peut-être pour cette raison, et par contraste, qu’un nou­veau socia­lisme du XXIe siècle renaît aujourd’hui avec tant de force et de créa­ti­vité dans plu­sieurs pays d’Amérique du Sud (Bolivie, Equateur, Venezuela). Tandis qu’en Europe, pour la social-démo­cra­tie, sonne déjà le glas.

[] Lire le dos­sier « Le socia­lisme peut-il renaître ? », in Philosophie Magazine, Paris, février 2010. [] Raffaele Simone, « Les socia­listes pro­posent tou­jours le sacri­fice », in Philosophie Magazineop.cit.

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