Aux racines de la crise économique mondiale

Par Mis en ligne le 07 mai 2012

La crise finan­cière euro­péenne est la mani­fes­ta­tion dans la sphère de la finance de la situa­tion de semi-para­ly­sie dans laquelle se trouve l’économie capi­ta­liste mon­diale. Elle en est en ce moment la mani­fes­ta­tion la plus voyante, mais en aucune manière la seule. Les poli­tiques d’austérité menées simul­ta­né­ment dans la plu­part des pays de l’Union euro­péenne (UE) contri­buent à la spi­rale réces­sion­niste mon­diale. Elles n’en sont pas l’unique cause. Les têtes de cha­pitre de la note de pers­pec­tive de l’OCDE de sep­tembre 2011 étaient élo­quentes : « L’activité mon­diale est proche de la stag­na­tion» ; « Le com­merce mon­dial s’est contracté, les dés­équi­libres mon­diaux per­sistent» ; « Sur le marché du tra­vail, les amé­lio­ra­tions sont de moins en moins per­cep­tibles» ; « La confiance s’est dégra­dée », etc. A la suite des pro­jec­tions d’Eurostat à la mi-novembre d’une contrac­tion éco­no­mique de l’UE, à laquelle même l’Allemagne ne fait pas excep­tion, la toute der­nière note de l’OCDE (28 novembre 2011) fait état d’une « dété­rio­ra­tion consi­dé­rable » avec une crois­sance pour l’ensemble de l’OCDE de 1,6% et de 3,4% pour l’économie mon­diale.

En Europe, l’attention des tra­vailleurs et des jeunes se concentre, de façon com­pré­hen­sible, sur les consé­quences de la « fin de par­cours » et du « sauve-qui-peut » des bour­geoi­sies euro­péennes. La crise poli­tique de l’Union euro­péenne et de la zone euro et la valse-hési­ta­tion de la Banque cen­trale euro­péenne (BCE) autour du finan­ce­ment direct des pays les plus en dif­fi­culté sont les expres­sions les plus voyantes. Leur pen­dant est l’accentuation des poli­tiques d’austérité et la mise en place accé­lé­rée d’un « tout-sécu­ri­taire » auquel aucun pays n’échappe. Pourtant, la situa­tion euro­péenne ne peut pas être com­prise indé­pen­dam­ment de celle de l’économie mon­diale prise comme un tout. La CNUCED écrit au tout début de son rap­port que « le degré d’intégration et d’interdépendance éco­no­miques dans le monde aujourd’hui est sans pré­cé­dent » [1].C’est là un pro­grès intel­lec­tuel indé­niable, dont beau­coup de com­men­ta­teurs et même de mili­tants de gauche pour­raient uti­le­ment s’inspirer. Le champ de la crise est celui du « marché mon­dial consti­tué », dont Marx parle très tôt dans ses écrits éco­no­miques [2]. Aujourd’hui, depuis la réin­té­gra­tion de la Chine et la pleine incor­po­ra­tion de l’Inde dans l’économie capi­ta­liste mon­diale, le marché mon­dial connaît un degré dans la den­sité des rela­tions d’interconnexion et la rapi­dité des inter­ac­tions jamais connu aupa­ra­vant. C’est dans ce cadre que les ques­tions les plus essen­tielles – sur­ac­cu­mu­la­tion et sur­pro­duc­tion, sur­puis­sance des ins­ti­tu­tions finan­cières, concur­rence inter­ca­pi­ta­liste – doivent être abor­dées.

Aucune « fin de crise » n’est en vue

Dans le lan­gage éco­no­mique cou­rant d’inspiration key­né­sienne, la for­mule « sortie de crise » désigne le moment où l’investissement et l’emploi reprennent. En termes mar­xistes, c’est le moment où la pro­duc­tion de valeur et de plus-value, moyen­nant l’embauche et la mise au tra­vail de sala­riés, et la vente de mar­chan­dises per­met­tant de réa­li­ser leur appro­pria­tion par le capi­tal reposent de nou­veau sur une accu­mu­la­tion de moyens en équi­pe­ment nou­veaux, la créa­tion de nou­velles capa­ci­tés de pro­duc­tion. Très rares sont les éco­no­mies qui sont insé­rées dans des rap­ports d’interdépendance mais qui conti­nuent, comme la Chine, à jouir d’une cer­taine auto­no­mie et où la sortie de crise est conce­vable au niveau de l’économie de l’Etat-nation. Toutes les autres sont insé­rées dans des rela­tions d’interdépendance dans les­quelles le bou­clage du cycle du capi­tal – A-M-P-M’-A’ – d’une grande partie des entre­prises, en tous les cas toutes les grandes, se fait à l’étranger ; les plus grands groupes délo­ca­li­sant car­ré­ment le cycle entier d’une partie de leurs filiales.

C’est ce qui consti­tue la portée de l’impasse enre­gis­trée lors du der­nier G20 (Cannes, novembre 2011). Plus de quatre après le début de la crise (août 2007) et plus de trois ans après les convul­sions pro­vo­quées par la faillite de la banque Lehman Brothers (sep­tembre 2008), la situa­tion d’ensemble est mar­quée par l’incapacité du « capi­tal » – les gou­ver­ne­ments, les Banques cen­trales, le FMI et les centres privés de cen­tra­li­sa­tion et de pou­voir du capi­tal pris col­lec­ti­ve­ment – de trou­ver, pour l’instant au moins, les moyens de créer une dyna­mique du type indi­qué au niveau de l’économie mon­diale, ou au moins de très larges pans de celle-ci. La crise de la zone euro et ses impacts sur un sys­tème finan­cier opaque et vul­né­rable en sont l’une des expres­sions. Cette inca­pa­cité n’est pas syno­nyme de pas­si­vité poli­tique. Elle signi­fie sim­ple­ment que l’action de la bour­geoi­sie est mue de plus en plus com­plè­te­ment par la seule volonté de pré­ser­va­tion de la domi­na­tion de classe dans toute sa nudité. Pour ce qui concerne de façon immé­diate et directe les tra­vailleurs et tra­vailleuses en Europe, les centres de déci­sion capi­ta­listes sont acti­ve­ment à la recherche de solu­tions qui pro­té­ge­raient les banques, qui évi­te­raient le choc finan­cier de grande ampleur repré­senté par le défaut de paie­ment de l’Italie ou de l’Espagne et l’effondrement de l’euro, et qui feraient plus que jamais tomber tout le poids de la crise sur les classes popu­laires. En témoigne l’arrivée à la tête des gou­ver­ne­ments grec et ita­lien, à quelques jours d’intervalle, de commis du capi­tal finan­cier nommés direc­te­ment par lui, moyennent des « entorses aux pro­cé­dures démo­cra­tiques ». En témoignent sur­tout les dif­fé­rentes mou­tures d’un projet de « gou­ver­nance » auto­ri­taire en dis­cus­sion au sein de la zone euro. Ce projet a des impli­ca­tions poli­tiques d’autant plus graves pour les tra­vailleurs qu’il va de pair avec un dur­cis­se­ment du carac­tère pro-cyclique des poli­tiques d’austérité et de pri­va­ti­sa­tion, et contri­bue à la nou­velle réces­sion qui est en marche.

De l’autre côté de l’Atlantique Nord, les appels inces­sants aux diri­geants euro­péens de Barack Obama ou du secré­taire d’Etat au Trésor, Tim Geithner, pour qu’ils donnent une réponse poli­tique à la crise de l’euro au plus vite, tra­duisent le fait que « le moteur amé­ri­cain », comme le disent les jour­na­listes, est « en panne ». Le fonc­tion­ne­ment macroé­co­no­mique état­su­nien a été construit à peu près entiè­re­ment depuis 1998 (choc en retour de la crise asia­tique) sur l’endettement contraint des ménages, des PME et des col­lec­ti­vi­tés locales. Ce « régime de crois­sance » est pro­fon­dé­ment ancré. Il a ren­forcé si for­te­ment le jeu des méca­nismes de répar­ti­tion inégale des reve­nus (le mot d’ordre d’Occupy Wall Street (OWS), « nous sommes les 99%», tra­duit l’écart béant entre les très, très hauts reve­nus et ceux du reste des Américains) que la seule pers­pec­tive à laquelle les diri­geants s’accrochent vrai­ment est celle du moment – loin­tain – où les gens pour­ront, ou devront abso­lu­ment, s’endetter à nou­veau. Les dif­fé­rends « incon­ci­liables » entre Démocrates et Républicains portent sur deux ques­tions inter­con­nec­tées : com­ment assu­rer le désen­det­te­ment de l’Etat fédé­ral, au mieux dans cette pers­pec­tive ? et celui-ci peut-il et doit-il même s’endetter davan­tage ou non pour atteindre cet objec­tif ? Cette inca­pa­cité de conce­voir tout autre « régime de crois­sance » tra­duit la force éco­no­mique et poli­tique presque inen­ta­mée de la finance et de l’oligarchie poli­tico-finan­cière des 1% (voir gra­phique sur l’évolution des reve­nus aux Etats-Unis qui met en relief la crois­sance de l’accaparement par le 1%; source : The Economist, 26 octobre 2011 ; Congressional Budget Office). Le mou­ve­ment OWS est un pre­mier signe de cra­que­ment de cette domi­na­tion, mais tant qu’un séisme mon­dial incluant les Etats-Unis ne se sera pas pro­duit la poli­tique éco­no­mique amé­ri­caine se réduit aux injec­tions d’argent par la Banque cen­trale (la Fed), en un mot au fonc­tion­ne­ment de la planche à billets, sans que qui­conque sache jusqu’à quand cela pourra durer.

La Chine et l’Inde peuvent aider, comme elles l’ont fait en 2009, à limi­ter la contrac­tion de la pro­duc­tion et du com­merce. La Chine en par­ti­cu­lier conti­nuera, mais avec plus de mal qu’avant, à éta­blir un plan­cher à la contrac­tion mon­diale. C’est de la pleine inté­gra­tion de l’Inde et de la Chine dans l’économie mon­diale qu’est venu le saut qua­li­ta­tif dans la dimen­sion de l’armée indus­trielle de réserve à la dis­po­si­tion du capi­ta­lisme mon­dial pris comme un tout. De façon com­plé­men­taire, c’est en Chine que se trouvent cer­tains des plus impor­tants foyers de sur­ac­cu­mu­la­tion et de sur­pro­duc­tion. On fait beau­coup de cas de l’effet de ciseau entre la baisse des PIB des pays capi­ta­listes indus­triels « anciens » et la hausse de ceux de « grands émer­gents ». La crise a éga­le­ment accé­léré la fin de la période d’hégémonie mon­diale des Etats-Unis, hégé­mo­nie éco­no­mique, finan­cière et moné­taire depuis les années 1930, hégé­mo­nie mili­taire sans par­tage à partir de 1992. Pour autant la Chine n’est en aucune façon en mesure de prendre le relais des Etats-Unis comme puis­sance hégé­mo­nique.

La nou­veauté de l’enjeu poli­tique majeur de la période

Dans cet article, il s’agit de rap­pe­ler la racine et la nature des crises capi­ta­listes qui sont ren­dues par­ti­cu­liè­re­ment saillantes dans la crise en cours et de situer cette der­nière dans « l’histoire longue ». La crise en cours a éclaté au terme d’une très longue phase (plus de cin­quante ans) d’accumulation presque inin­ter­rom­pue, la seule phase de cette durée de toute l’histoire du capi­ta­lisme. Elle peut s’étendre sur des années, voire une décen­nie entière car elle a comme sub­strat une sur­ac­cu­mu­la­tion de capa­ci­tés de pro­duc­tion par­ti­cu­liè­re­ment élevée et comme excrois­sance une accu­mu­la­tion de capi­tal fictif d’un mon­tant lui aussi sans pré­cé­dent. De son côté, la situa­tion très dif­fi­cile des tra­vailleurs par­tout dans le monde, aussi dif­fé­ren­ciée qu’elle soit d’un conti­nent et même d’un pays à l’autre de par leurs tra­jec­toires his­to­riques anté­rieures, résulte de la posi­tion de force que le capi­tal a acquise grâce à la mon­dia­li­sa­tion de l’armée indus­trielle de réserve née de l’extension à la Chine de la libé­ra­li­sa­tion des échanges et de l’investissement direct.

S’il n’y a pas de « sortie de crise » pour le capi­tal dans un hori­zon de temps pré­vi­sible, de façon com­plé­men­taire et anta­go­nique l’avenir des tra­vailleurs et des jeunes dépend très lar­ge­ment, sinon entiè­re­ment, de leur capa­cité à s’ouvrir des espaces et des « temps de res­pi­ra­tion » poli­tiques propres, à partir de dyna­miques dont désor­mais eux seuls peuvent être le moteur. On est dans une situa­tion mon­diale où ce qui est devenu déci­sif est la capa­cité qu’auront des mou­ve­ments, nés sans se faire annon­cer, de s’organiser de façon à entre­te­nir une dyna­mique « d’auto-alimentation » et cela même en l’absence de débou­ché poli­tique clair ou défini à court terme. C’est cela qui s’exprime en Tunisie, en Grèce, en Egypte ; mais aussi aux Etats-Unis avec le mou­ve­ment Occupy Wall Street, dans le contexte natio­nal par­ti­cu­lier de la pre­mière puis­sance capi­ta­liste du monde et d’un espace géo­gra­phique conti­nen­tal. Ce que les mili­tants poli­tiques peuvent faire de plus utile est d’aider ceux qui en sont les acteurs à affron­ter les obs­tacles, divers et nom­breux, aux­quels les mou­ve­ments ayant cette poten­tia­lité se heurtent, et d’y défendre l’idée qu’en der­nier res­sort les ques­tions cru­ciales sont : « qui contrôle la pro­duc­tion sociale, dans quel but, selon quelles prio­ri­tés et com­ment ce contrôle social peut-il être construit poli­ti­que­ment ? ». Tel pour­rait être le sens des termes pro­ces­sus et mots d’ordre « tran­si­toires » aujourd’hui. Certains me diront qu’il en a tou­jours été ainsi. Pour un très grand nombre de mili­tants, dite dans les termes qui viennent d’être uti­li­sés, une telle appré­cia­tion est lar­ge­ment, sinon com­plè­te­ment, nou­velle.

La valo­ri­sa­tion « sans fin et sans limites » du capi­tal comme moteur de l’accumulation

Avant de reve­nir à la crise com­men­cée en 2007, il faut expli­ci­ter les res­sorts de l’accumulation capi­ta­liste. Arrêtons-nous un ins­tant sur la théo­rie de l’accumulation en longue période. Sa fonc­tion est d’aider, à partir d’une com­pré­hen­sion pré­cise des res­sorts du mou­ve­ment de la pro­duc­tion capi­ta­liste, à expli­ci­ter la nature des crises et à situer chaque grande crise dans l’histoire sociale et poli­tique mon­diale. Comme l’écrit Paul Mattick, en com­men­tant une remarque d’Engels, « chaque crise concrète ne se com­prend que dans le rap­port qu’elle entre­tient avec le déve­lop­pe­ment de la société glo­bale » [3]. L’ampleur et les traits spé­ci­fiques des grandes crises résultent des moyens aux­quels le capi­tal, entendu comme incluant les gou­ver­ne­ments des plus impor­tants pays capi­ta­listes, aura recouru dans la période pré­cé­dente, pour « dépas­ser les limites qui lui sont imma­nentes » avant de voir « les mêmes bar­rières se dres­ser devant lui à une échelle encore plus impo­sante ». Les crises éclatent au moment où le capi­tal est de nou­veau « rat­trapé » par ses contra­dic­tions, confron­tées aux bar­rières qu’il se crée à lui-même. Plus ces moyens auront été impor­tants, plus aura été longue la période au cours de laquelle des moyens de dépas­se­ment auront atteint leur objec­tif, plus la révé­la­tion de la sur­ac­cu­mu­la­tion aura été dif­fé­rée, plus la crise sera impor­tante et plus sera longue et dif­fi­cile la recherche de nou­veaux moyens pour « dépas­ser les limites imma­nentes ». C’est de cette façon que l’histoire enva­hit la théo­rie des crises.

Chaque géné­ra­tion lit et relit Marx. Elle le fait aussi bien pour suivre l’évolution his­to­rique que pour tenir compte de l’expérience d’impasses théo­riques aux­quelles elle s’est heur­tée. Pendant de nom­breuses décen­nies, la pro­blé­ma­tique du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives dans ses dif­fé­rentes variantes a dominé, avec les rémi­nis­cences des théo­ries du pro­grès qu’elle pou­vait encore char­rier. Aujourd’hui, le Marx qu’il faut relire en mili­tant-cher­cheur est celui qui aide à com­prendre ce que signi­fie la prise de pou­voir de la finance A – l’argent dans sa bru­ta­lité –, celui qui écrit dans les Manuscrits de 1857-58 que « le capi­tal en tant qu’il repré­sente la forme uni­ver­selle de la richesse – l’argent –, est la ten­dance sans borne et sans mesure de dépas­ser sa propre limite » [4]. Ou encore dans le Capital que la « cir­cu­la­tion de l’argent comme capi­tal pos­sède son but en elle-même ; car ce n’est que par ce mou­ve­ment tou­jours renou­velé que la valeur conti­nue à se faire valoir. Le mou­ve­ment du capi­tal n’a donc pas de limite.» [5] Au cours du XXe siècle le capi­tal a démon­tré, plus encore qu’au moment où Marx l’étudiait, un degré pro­fond d’indifférence quant à l’usage social des mar­chan­dises pro­duites ou de la fina­lité des inves­tis­se­ments.

Depuis trente ans, la « richesse abs­traite » a pris tou­jours plus la forme de masses de capi­tal-argent en quête de valo­ri­sa­tion, pla­cées entre les mains d’institutions – grandes banques, socié­tés d’assurance, fonds de pen­sion et hedge funds – dont le « métier » est de valo­ri­ser leurs avoirs de façon pure­ment finan­cière, sans quit­ter la sphère des mar­chés de titres et d’actifs fic­tifs « déri­vés » de titres, sans passer par la pro­duc­tion. Alors que les actions et les titres de dette – publique, d’entreprises ou de ménages – ne sont que des « à-valoir », des droits à s’approprier une partie de la valeur et de la plus-value, des concen­tra­tions immenses de capi­tal-argent empruntent le « cycle rac­courci A-A’» qui repré­sente l’expression suprême de ce que Marx nomme le féti­chisme de l’argent. Exprimée par des formes d’argent de plus en plus abs­traites, fic­tives, « notion­nelles » (terme uti­lisé par les éco­no­mistes de la finance), l’indifférence aux consé­quences de la valo­ri­sa­tion sans fin et sans limites du capi­tal imprègne l’économie et la poli­tique, même en « temps de paix ».

Les traits majeurs du capi­tal-por­teur d’intérêt sou­li­gnés par Marx – « exté­rio­rité à la pro­duc­tion » et convic­tion que « l’intérêt repré­sente le fruit pro­pre­ment dit du capi­tal, la chose pre­mière, le profit d’entreprise appa­rais­sant comme un simple acces­soire et addi­tif qui s’ajoute au cours du procès de repro­duc­tion » – mettent les diri­geants capi­ta­listes face à la société tout entière, la répar­ti­tion (le 1% face aux 99% d’OWS) étant seule­ment l’expression la plus faci­le­ment sai­sis­sable de pro­ces­sus bien plus pro­fonds. Au sommet des grands groupes finan­ciers, ceux dits « à domi­nante indus­trielle » au même titre que tous les autres, il y a fusion quasi com­plète entre le « capi­tal-pro­priété » et le « capi­tal-fonc­tion » iden­ti­fiés par Marx pour les oppo­ser en partie. « L’ère des mana­gers » a cédé la place à une nou­velle ère où il y a une iden­tité de vues à peu près com­plète entre les action­naires et les diri­geants. Pour un capi­tal où la finance est aux postes de com­mande, la pour­suite de la valo­ri­sa­tion « sans fin et sans limite » doit être menée d’autant plus impi­toya­ble­ment que le sys­tème est en crise. Les « à-valoir » sur la pro­duc­tion, dont l’appropriation sous forme de divi­dendes ou d’intérêts est mena­cée, atteignent des mon­tants qui n’ont jamais été aussi élevés depuis les années 1920. C’est pour­quoi, qu’il s’agisse des tra­vailleurs que le capi­tal par­vient encore à employer étant donné la situa­tion de sur­pro­duc­tion, des res­sources de base qui se raré­fient ou encore du posi­tion­ne­ment face au chan­ge­ment cli­ma­tique et à ses consé­quences pré­vi­sibles, le réflexe qui l’emporte au sein du capi­tal pris dans son ensemble est l’exploitation des « deux sources d’où jaillit toute richesse, la terre et le tra­vailleur » [6] et cela sans limites, jusqu’à épui­se­ment, quelles qu’en soient les consé­quences. Dans cet article, il n’est pas pos­sible d’étendre l’analyse aux ques­tions éco­lo­giques et à leur inter­ac­tion avec le mou­ve­ment de l’accumulation et ses contra­dic­tions. La crise a rendu les inter­ac­tions plus étroites encore, ainsi que le der­nier rap­port de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie (AIE) le montre [7].

Centralisation et concen­tra­tion du capi­tal et inten­si­fi­ca­tion de la concur­rence inter­ca­pi­ta­liste

L’idée asso­ciée à l’expression les « maîtres du monde », celle d’une société pla­né­taire à la Métropolis de Fritz Lang, vient d’être confor­tée par la publi­ca­tion de trois cher­cheurs du Department of Management, Technology and Economics (D-MTEC) de l’ETHZ de Zurich d’une étude sta­tis­tique et mathé­ma­tique («The Network of Global Corporate Control») très pous­sée sur les inter­con­nexions finan­cières entre les plus grandes banques et entre­prises trans­na­tio­nales [8]. Un autre article serait néces­saire pour exa­mi­ner la métho­do­lo­gie, les don­nées de base et les conclu­sions de cette étude. Celle-ci est ambi­tieuse, les impli­ca­tions de ses résul­tats sont impor­tantes, mais ces résul­tats exigent d’être croi­sés avec d’autres faits. Quel sens donner au clas­se­ment de cinq groupes finan­ciers fran­çais (dont Axa au 4e rang et la Société Générale au 24e) dans les cin­quante pre­miers groupes mon­diaux rangés par le nombre de leurs liens, carac­té­ri­sés comme étant de « contrôle » sur d’autres banques et entre­prises ? Comment récon­ci­lier cette infor­ma­tion avec l’obligation de leur venir en sau­ve­tage ? La den­sité des inter­con­nexions finan­cières ne tra­duit-elle pas sur­tout des flux d’opérations finan­cières dont les groupes en ques­tion sont les inter­mé­diaires, ceux avec le plus grand nombre de liens n’ayant que le statut de nœuds dans le sys­tème, et pas celui de cen­tra­li­sa­teurs de valeur et de plus-value [9]?

La publi­cité donnée à cette étude exige de faire deux séries d’observations théo­riques, qui sont au demeu­rant indis­pen­sables à la com­pré­hen­sion de la situa­tion mon­diale. Les pro­ces­sus de libé­ra­li­sa­tion et de pri­va­ti­sa­tion ont for­te­ment ren­forcé les méca­nismes de cen­tra­li­sa­tion et de concen­tra­tion du capi­tal, tant au plan natio­nal que de façon trans­na­tio­nale. Ces pro­ces­sus ont concerné le « Sud » autant que le « Nord ». Dans des sec­teurs donnés des pays dits « émer­gents » – la banque et les ser­vices finan­ciers, l’agro-industrie, les mines et les métaux de base –, on a vu la cen­tra­li­sa­tion et la concen­tra­tion du capi­tal et son expan­sion vers les pays voi­sins. Au Brésil et en Argentine par exemple, la for­ma­tion d’oligarchies « modernes » puis­santes est allée de pair avec de forts pro­ces­sus endo­gènes d’accumulation finan­cia­ri­sée et la mise en valeur « d’avantages com­pa­ra­tifs » conformes aux besoins en matières pre­mières de cette accu­mu­la­tion mon­diale, dont la Chine est deve­nue le pivot. Des oli­go­poles riva­li­sant avec leurs sem­blables nord-amé­ri­cains ou aus­tra­liens dans l’extraction et la trans­for­ma­tion des métaux et l’agro-industrie s’y sont consti­tués, en par­ti­cu­lier au Brésil. Du fait de la mon­dia­li­sa­tion, les inter­con­nexions entre les banques et entre celles-ci et les entre­prises enga­gées dans la pro­duc­tion indus­trielle et les ser­vices sont deve­nues plus for­te­ment trans­na­tio­nales qu’elles ne l’ont jamais été. Le champ d’action de ce que Lénine nom­mait « l’entrelacement » est celui de l’économie mon­diale. Le capi­ta­lisme n’est pas mono­li­thique pour autant. L’entrelacement n’efface pas la concur­rence entre les oli­go­poles qui ont retrouvé à l’occasion de la crise des traits natio­naux et des com­por­te­ments peu coopé­ra­tifs. Ce qui pré­vaut aujourd’hui dans l’arène mon­diale est ce que Marx nomme « l’anarchie de la pro­duc­tion », dont l’aiguillon est la concur­rence, même si le mono­pole et l’oligopole sont la forme abso­lu­ment domi­nante des « capi­taux nom­breux » qui déclinent le capi­tal pris comme tota­lité. Les Etats, ou plus exac­te­ment cer­tains Etats, ceux qui en ont encore les moyens, sont de plus en plus les agents actifs de cette concur­rence. Le seul qui en garde les moyens en Europe conti­nen­tale est l’Allemagne. Ce n’est pas le cas de la France où la bour­geoi­sie s’est faite de nou­veau finan­cière et ren­tière, a laissé un pro­ces­sus de dés­in­dus­tria­li­sa­tion se faire, s’est enfer­mée dans le choix éner­gé­tique du nucléaire et voit désor­mais ses « cham­pions natio­naux » som­brer les uns après les autres. D’où les inter­ro­ga­tions sur le sens de la pré­sence des banques fran­çaises dans les cin­quante « maîtres du monde ».

L’autre remarque majeure concer­nant la cen­tra­li­sa­tion-concen­tra­tion du capi­tal nous ramène à notre fil conduc­teur. La raison pour laquelle les lois coer­ci­tives de la concur­rence défont les ten­dances allant dans le sens de l’entente entre les oli­go­poles mon­diaux est que le capi­tal, aussi cen­tra­lisé qu’il soit, n’a pas le pou­voir de se libé­rer pour autant des contra­dic­tions qui lui sont consub­stan­tielles, pas plus qu’il ne peut blo­quer le moment où il se retrouve face à ses « limites imma­nentes ».

Le capi­tal « rat­trapé » par les méthodes choi­sies depuis qua­rante ans pour sur­mon­ter les bar­rières imma­nentes

La crise com­men­cée en août 2007 sur­vient donc au terme d’une très longue phase (plus de cin­quante ans) d’accumulation presque inin­ter­rom­pue. Les bour­geoi­sies ont tiré plei­ne­ment parti de la poli­tique mise en œuvre à partir de l’URSS et plus tard de la Chine (en Indonésie notam­ment entre 1960 et 1965) pour conte­nir la révo­lu­tion sociale anti­ca­pi­ta­liste et anti-impé­ria­liste par­tout où elle est appa­rue et pour briser le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire anti­bu­reau­cra­tique depuis Berlin en 1953 et Budapest en 1956 jusqu’à Tiananmen en 1989. Le capi­tal – les gou­ver­ne­ments des prin­ci­paux pays capi­ta­listes dans des rap­ports chan­geants avec les foyers privés de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal et de pou­voir de la finance et de la grande indus­trie – a pu trou­ver à partir de 1978-1980 des réponses aux bar­rières résul­tant de ses contra­dic­tions internes. En 1973-75, la période dite des « trente glo­rieuses » – dont le fon­de­ment, on ne le dira jamais assez, a été l’immense des­truc­tion de capi­tal pro­duc­tif et de moyens de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion pro­vo­quée par l’effet suc­ces­sif de la crise des années 1930 et de la Seconde Guerre mon­diale – a pris fin avec la réces­sion. Le capi­tal s’est trouvé de nou­veau confronté à ses contra­dic­tions internes, sous la forme de ce que cer­tains ont nommé la « crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme ».

Trois réponses suc­ces­sives – qui se sont non pas sub­sti­tuées mais ajou­tées les unes aux autres – ont permis au capi­tal de pro­lon­ger l’accumulation de plus de trente ans. C’est d’abord, après une der­nière ten­ta­tive de « relance key­né­sienne » en 1975-77, l’adoption à partir de 1978 des poli­tiques néo­con­ser­va­trices de libé­ra­li­sa­tion et de déré­gle­men­ta­tion dont la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal est issue. La « troi­sième révo­lu­tion indus­trielle » des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion y est étroi­te­ment asso­ciée. Même si les TIC ont été un fac­teur qui a contri­bué à en assu­rer le succès, cette réponse a été avant tout poli­tique. Elle a reposé sur ce socle idéo­lo­gico-théo­rique très fort construit par Friedrich Hayek et Milton Friedman [10]. Puis, à partir de la pre­mière moitié des années 1990, la seconde réponse a été la mise en place de ce « régime de crois­sance » décrit plus haut, dans lequel l’endettement privé et, dans une moindre mesure, l’endettement public sont deve­nus le sou­tien cen­tral à l’accumulation. La troi­sième réponse a été l’incorporation par étapes de la Chine dans les méca­nismes de l’accumulation mon­diale, l’entrée de celle-ci à l’OMC en étant le cou­ron­ne­ment.

En pre­nant l’idée que le capi­tal voit « les mêmes bar­rières se dres­ser devant lui à une échelle encore plus impo­sante » comme fil conduc­teur, c’est en par­tant de ces trois séries de fac­teurs que l’ampleur et la durée pro­bable de la grande crise com­men­cée en août 2007 peuvent être appré­ciées.

La sur­ac­cu­mu­la­tion comme sub­strat fon­da­men­tal de la crise

La lon­gueur excep­tion­nelle de la phase d’accumulation – qui a connu des moments de ralen­tis­se­ment et un nombre crois­sant d’avertissements (dont la crise asia­tique de 1988 en par­ti­cu­lier), mais qui n’a pas connu de vraie césure – et l’intégration en fin de période de la Chine dans le marché mon­dial font de la sur­ac­cu­mu­la­tion la plus impor­tante bar­rière que le capi­tal retrouve de nou­veau devant lui. Au-delà des traits spé­ci­fiques de chaque grande crise, la sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal en est la raison pre­mière. La soif insa­tiable de plus-value du capi­tal et le fait que le capi­tal « veut qu’on pro­duise exclu­si­ve­ment pour lui, alors que les moyens de pro­duc­tion devraient servir à une exten­sion conti­nue de la vie sociale » [11] expliquent que les crises sont tou­jours fon­da­men­ta­le­ment des crises de sur­ac­cu­mu­la­tion de capa­ci­tés de pro­duc­tion, dont le corol­laire est la sur­pro­duc­tion de mar­chan­dises. Cette sur­ac­cu­mu­la­tion et cette sur­pro­duc­tion sont « rela­tives » [12], le point de réfé­rence étant le taux de profit mini­mum auquel les capi­ta­listes conti­nuent d’investir et de pro­duire. L’ampleur de la sur­ac­cu­mu­la­tion aujourd’hui tient à ce que les condi­tions spé­ci­fiques qui ont conduit à la crise et qui la prolongent,ont pen­dant long­temps masqué le mou­ve­ment sous-jacent de baisse du profit. Il s’agit de bien autre chose que de l’euphorie clas­sique des booms de fin de cycle. Moins encore de faits impu­tables aux tra­ders. Il y a eu, cas dans le cas des Etats-Unis et des pays de l’UE, une désac­ti­va­tion par l’endettement tou­jours élevé permis par les « inno­va­tions finan­cières » des méca­nismes d’avertissement. Dans le cas de la Chine, ce sont des rai­sons poli­tiques qui inter­disent à la baisse du taux de profit, tout à fait iden­ti­fiable, de venir frei­ner l’accumulation de capa­ci­tés pro­duc­tives nou­velles, moins encore de la stop­per.

Dans chaque grande crise, la sur­ac­cu­mu­la­tion de capa­ci­tés de pro­duc­tion et la sur­pro­duc­tion de mar­chan­dises sont celles de sec­teurs et d’industries spé­ci­fiques. La crise pro­voque ensuite par conta­gion un état de sur­pro­duc­tion dans d’autres indus­tries et sec­teurs. Le niveau d’analyse per­ti­nent est sec­to­riel et sou­vent natio­nal. A partir du moment où la crise finan­cière a com­mencé, en 2007 et 2008, à mettre à mal les méca­nismes d’endettement et à pro­vo­quer la contrac­tion du crédit (le « credit crunch»), cer­tains sec­teurs (l’immobilier et le bâti­ment aux Etats-Unis, en Irlande, en Espagne, au Royaume-Uni) et cer­taines indus­tries (l’automobile aux Etats-Unis et dans tous les pays construc­teurs en Europe) se sont révé­lés être en très forte sur­ca­pa­cité. Aujourd’hui encore, on y trouve des stocks de loge­ments et de bureaux ni vendus, ni même loués. Dans les indus­tries élec­triques et méca­niques, les sur­ca­pa­ci­tés des rivaux oli­go­po­lis­tiques les plus faibles (Renault, Peugeot, Fiat, Goodyear) et de leurs four­nis­seurs, elles, ont été résor­bées par la fer­me­ture de sites et la des­truc­tion ou la délo­ca­li­sa­tion des machines. Les sur­ca­pa­ci­tés mon­diales res­tent intactes.

Fin 2008 et en 2009, il y a eu une des­truc­tion de « capi­tal phy­sique », de capa­ci­tés de pro­duc­tion en Europe et aux Etats-Unis. Ses effets d’assainissement en vue d’une « reprise » ont été contre­car­rés par la pour­suite de l’accumulation en Chine. De 2000 à 2010, la crois­sance de l’investissement fixe brut chi­nois a été en moyenne de 13,3% par an, fai­sant en sorte que la part de l’investissement fixe dans le PIB a grimpé de 34% à 46% (voir gra­phique « Evolution de la part des com­po­santes du PIB chi­nois », source : Lettre n° 75, juin 2010, de la Direction géné­rale du Trésor, Ministère de l’économie, France). Cette expan­sion de l’investissement est moins le fait de la hausse des dépenses gou­ver­ne­men­tales dont les autres membres du G20 se sont féli­ci­tés en 2009, que le résul­tat de méca­nismes pro­fonds qui révèlent des pro­ces­sus incon­trô­lés, voire d’une véri­table fuite en avant. Les pre­miers concernent la concur­rence achar­née que les pro­vinces et les grandes muni­ci­pa­li­tés se font pour inves­tir dans les indus­tries manu­fac­tu­rières et dans la construc­tion [13]. Il en va du pres­tige, mais aussi des reve­nus occultes des pans de la « bureau­cra­tie-bour­geoi­sie » chi­noise. Les minis­tères à Pékin recon­naissent l’existence de sur­ca­pa­ci­tés très impor­tantes dans les indus­tries lourdes [14]. Pourquoi alors ne pas inter­ve­nir ? Parce que les rap­ports poli­tiques et sociaux propres à la Chine ont enfermé le PCC dans l’étau de la situa­tion sui­vante. Comme condi­tion d’une paix sociale mini­male (voir les grèves qui se mul­ti­plient), la direc­tion du PCC a promis au peuple « la crois­sance ». Il a même cal­culé un taux de crois­sance de 7-8% comme étant le mini­mum com­pa­tible avec la sta­bi­lité poli­tique. Mais la crois­sance ne peut pas repo­ser sur la consom­ma­tion de la majo­rité de la popu­la­tion. Le PCC ne peut ni concé­der aux tra­vailleurs les condi­tions poli­tiques leur per­met­tant de se battre pour des hausses de salaires, ni ins­tau­rer des ser­vices publics (la santé, l’éducation uni­ver­si­taire, l’assurance vieillesse), puisque, dans la tra­jec­toire poli­tique chi­noise dont Tienanmen a été le jalon majeur, cela serait inter­prété comme un signe d’affaiblissement de son emprise poli­tique. Les 7 à 8% de taux de crois­sance ont donc été obte­nus par une expan­sion démen­tielle du seul sec­teur des biens d’investissement (le sec­teur I dans les sché­mas de la repro­duc­tion élar­gie). La chute entre 2000 et 2010 de la part de la consom­ma­tion privée dans le PIB, de 46% à 34%, donne une dimen­sion de l’impasse que le PCC s’est créée. L’excédent com­mer­cial de la Chine est « seule­ment » de 5 à 7% du PIB, mais ses ventes repré­sentent presque 10% des expor­ta­tions mon­diales. Les expor­ta­tions sont la sou­pape de la sur­ac­cu­mu­la­tion chi­noise, le canal par lequel celle-ci crée un effet dépres­sif sur tous les pays qui subissent la concur­rence des pro­duits chi­nois. Cet effet dépres­sif pro­voque un effet en retour de sorte que la Chine connaît depuis l’été une baisse de ses expor­ta­tions. La des­truc­tion de capa­ci­tés de pro­duc­tion dans l’industrie manu­fac­tu­rière de nom­breux pays dont on parle peu (tex­tile au Maroc, en Egypte et en Tunisie par exemple), mais aussi dans d’autres dont on parle davan­tage et où elle a été la contre­par­tie de l’exportation de pro­duits résul­tant des filières tech­no­lo­giques des métaux fer­reux et non-fer­reux et de l’agro-industrie (cas du Brésil), exprime le poids que la sur­pro­duc­tion chi­noise fait peser le marché mon­dial comme un tout.

Poids écra­sant du capi­tal fictif et pou­voir presque inen­tamé des banques

On en vient à la finance et au capi­tal fictif, dont il a été sou­vent ques­tion dans mes articles depuis 2007, ainsi que dans mon ouvrage Les dettes illé­gi­times (voir sur ce site « Les dettes illé­gi­times quand les banques font main basse sur les poli­tiques publiques »). En effet, le second trait spé­ci­fique de la crise actuelle est d’avoir éclaté au terme d’au moins vingt ans de recours à l’endettement comme forme majeure de sou­tien de la demande dans les pays de l’OCDE. Ce pro­ces­sus a com­porté une créa­tion extra­or­di­nai­re­ment élevée de titres ayant le carac­tère d’«à-valoir » sur la pro­duc­tion actuelle et à venir. Ces « à-valoir » ont eu un fon­de­ment de plus en plus étroit. A côté des divi­dendes sur les actions et des inté­rêts sur des prêts aux Etats, on a vu la crois­sance du crédit à la consom­ma­tion et du crédit hypo­thé­caire qui sont des ponc­tions directes sur les salaires. Le poids du capi­tal s’exerce sur les sala­riés à la fois sur leur lieu de tra­vail et comme débi­teur auprès des banques. Ce sont donc des « à-valoir » de plus en fra­giles qui ont servi de base pour une accu­mu­la­tion (ce mot est uti­lisé faute de mieux) d’actifs « fic­tifs au énième degré ». La crise des cré­dits hypo­thé­caires sub­prime en a momen­ta­né­ment détruit une petite partie. Mais même les banques cen­trales n’en connaissent pas vrai­ment le mon­tant astro­no­mique, ni les cir­cuits et les déten­teurs exacts en raison du sys­tème finan­cier de l’ombre (shadow ban­king system). On ne dis­pose que d’estimations assez vagues. Ce qu’on a nommé la finan­cia­ri­sa­tion a été la plon­gée quasi struc­tu­relle dans une situa­tion décrite par Marx dans un pas­sage peu com­menté du pre­mier cha­pitre du livre II du Capital. Il y note qu’aussi bizarre qui cela puisse paraître en plein triomphe du capi­tal indus­triel, « le procès de pro­duc­tion capi­ta­liste appa­raît seule­ment comme un mal néces­saire pour faire de l’argent », de sorte que « toutes les nations adon­nées au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste sont prises pério­di­que­ment du ver­tige de vou­loir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de pro­duc­tion ». A partir des années 1980, dans les pays capi­ta­listes cen­traux, Etats-Unis en tête, le « ver­tige » a com­mencé à prendre un carac­tère struc­tu­rel. La finance a donné à ce ver­tige, fruit du féti­chisme de l’argent, des assises poli­tico-ins­ti­tu­tion­nelles très fortes. Il est par­venu à faire repo­ser le « pou­voir de la finance » et les croyances fétiches qu’il char­rie sur un degré de mon­dia­li­sa­tion, notam­ment finan­cière, inédite dans l’histoire du capi­ta­lisme.

La clef de voûte de ce pou­voir est la dette publique des pays de l’OCDE. En un pre­mier temps, dès les années1980, le ser­vice de la dette a opéré à partir des impôts un immense trans­fert de valeur et de plus-value vers les fonds de pla­ce­ment et les banques, par le canal de la dette du tiers-monde bien sûr, mais à une échelle bien plus élevée par le canal de la dette des pays capi­ta­listes avan­cés. Ce trans­fert est l’une des causes de la modi­fi­ca­tion pro­fonde dans la répar­ti­tion du revenu entre le capi­tal et le tra­vail. Plus le capi­tal a ren­forcé son pou­voir social et poli­tique, plus les entre­prises, les déten­teurs de titres et les patri­moines les plus élevés ont été en mesure d’agir poli­ti­que­ment pour se libé­rer du poids de l’impôt. L’obligation pour les gou­ver­ne­ments de recou­rir à l’emprunt s’est sans cesse accrue. A partir du pre­mier gou­ver­ne­ment Clinton, on com­mence à ne plus avoir affaire aux Etats-Unis à des poli­tiques moné­taires d’accommodement de la finance, mais à un début de « cap­ture de l’Etat » par les grandes banques [15]. La nomi­na­tion de Robert Rubin, pré­sident de Goldman Sachs, a repré­senté un moment de cette cap­ture. La crise de sep­tembre 2008, avec Henry Paulson aux manettes de com­mande, a par­achevé le pro­ces­sus. Elle a ouvert la phase actuelle qui est mar­quée par la contra­dic­tion cen­trale sui­vante, propre au sou­tien de la crois­sance sur une période aussi longue. On en pren­dra conscience de façon tou­jours plus aiguë dans les mois qui viennent ! Les « mar­chés », c’est-à-dire les banques et les inves­tis­seurs finan­ciers, dictent la conduite des gou­ver­ne­ments occi­den­taux, l’axe étant, comme on le voit si clai­re­ment en Grèce, la défense des inté­rêts éco­no­miques et poli­tiques des créan­ciers quelles qu’en soient les consé­quences en termes de souf­france sociale. Mais en raison du mon­tant et des condi­tions d’accumulation des actifs fic­tifs, une crise finan­cière majeure peut se déchaî­ner à tout moment sans que ni le moment ni le point de rup­ture du sys­tème finan­cier puissent être prévus.

Les rai­sons dépassent celles propres aux opé­ra­tions des banques sur les­quelles l’accent est mis le plus sou­vent : nature des actifs fic­tifs ; épu­ra­tion très incom­plète des actifs toxiques de 2007, notam­ment pas les banques euro­péennes ; dimen­sion de ce qui est nommé « l’effet de levier » [16], etc. Le capi­tal souffre d’un manque aigu de plus-value que la sur­ex­ploi­ta­tion des tra­vailleurs employés, grâce à l’armée indus­trielle de réserve, ainsi que le pillage des res­sources de la pla­nète com­pensent de moins en moins. Si la masse du capi­tal engagé dans l’extraction de plus-value stagne ou se contracte, il arrive un moment où aucun accrois­se­ment du taux d’exploitation ne peut en contre­car­rer les effets. Que se passe-t-il lorsque le pou­voir des banques est presque inen­tamé et qu’il existe plus que jamais une masse, très impor­tante et très vul­né­rable, d’«à-valoir » sur la pro­duc­tion ainsi que de pro­duits déri­vés et autres actifs « fic­tifs au énième degré » ? Sur fond de sur­ac­cu­mu­la­tion et de sur­pro­duc­tion chro­niques, les consé­quences en sont, entre autres, les sui­vantes.

La pre­mière est de donner lieu à des poli­tiques éco­no­miques et moné­taires qui pour­suivent deux objec­tifs aux effets contra­dic­toires. Il faut, par la voie des pri­va­ti­sa­tions, ouvrir au capi­tal des sec­teurs pro­té­gés socia­le­ment, afin de lui offrir des oppor­tu­ni­tés de profit en atten­dant, ou pour mieux dire en espé­rant, que les condi­tions d’ensemble de « sortie de crise » se recréent. Les pro­jets de pri­va­ti­sa­tion et « d’ouverture à la concur­rence » pro­gram­més sont donc mis en œuvre et de nou­veaux sont conçus. Mais il faut aussi essayer d’éviter que se pro­duise un effon­dre­ment éco­no­mique qui ver­rait néces­sai­re­ment la des­truc­tion d’une partie du capi­tal fictif, à com­men­cer par celui ayant la forme de créances, de titres de dette. Or le carac­tère pro-cyclique (d’accentuation de la réces­sion) du pre­mier objec­tif a pour effet d’en ren­for­cer la pos­si­bi­lité.

Il y a, paral­lè­le­ment, la contra­dic­tion, un peu sem­blable mais quand même dif­fé­rente, qui voit les « mar­chés » impo­ser des poli­tiques d’austérité par peur du défaut de paie­ment et rendre celui-ci de plus en plus inévi­table du seul fait méca­nique de la contrac­tion accen­tuée de l’activité éco­no­mique.

L’autre consé­quence majeure du pou­voir de la finance et de la capa­cité qu’elle a eue de limi­ter très for­te­ment la des­truc­tion du capi­tal fictif dans les pays de l’OCDE est l’existence de cette masse énorme d’argent – masse fic­tive aux effets réels – qui passe conti­nuel­le­ment d’une forme de pla­ce­ment à une autre, créant une insta­bi­lité finan­cière très forte, géné­rant des bulles qui peuvent être autant de déclen­cheurs de crise géné­ra­li­sée et aigui­sant sou­vent, dans le cas de la spé­cu­la­tion sur les pro­duits ali­men­taires notam­ment, les conflits sociaux.

L’extrême fai­blesse des outils de poli­tique éco­no­mique

Le der­nier grand trait de la crise est qu’elle a éclaté et s’est déve­lop­pée alors que les poli­tiques de libé­ra­li­sa­tion et de déré­gle­men­ta­tion étaient venues détruire les condi­tions géo­po­li­tiques et macro­so­ciales dans les­quelles des ins­tru­ments anti­cy­cliques d’une cer­taine effi­ca­cité avaient été pré­cé­dem­ment mis au point. Pour le capi­tal les poli­tiques de libé­ra­li­sa­tion ont leur « bon côté », mais elles en ont aussi un « mau­vais ». La libé­ra­li­sa­tion a mis les tra­vailleurs en concur­rence de pays à pays et de conti­nent à conti­nent comme jamais aupa­ra­vant. Elle a ouvert la voie à la déré­gle­men­ta­tion et aux pri­va­ti­sa­tions. Les posi­tions du Travail face au Capital ont été très for­te­ment affai­blies, éli­mi­nant jusqu’à pré­sent la « peur des masses » comme aiguillon de la conduite du capi­tal. L’envers de la médaille est consti­tué par cette carence d’instruments anti­cy­cliques, aucun sub­sti­tut n’ayant été trouvé à ceux du key­né­sia­nisme, ainsi que par la riva­lité intense entre les pro­ta­go­nistes majeurs de l’économie capi­ta­liste mon­dia­li­sée, dans une phase où la puis­sance hégé­mo­nique en place a perdu tous les moyens de son hégé­mo­nie, à l’exception des moyens mili­taires dont elle ne peut uti­li­ser qu’une petite partie et dans ce cas-là pour l’instant sans grand succès.

Le seul ins­tru­ment dis­po­nible est l’émission de mon­naie, la planche à billets à l’intention des gou­ver­ne­ments (cas des Etats-Unis où la Fed achète une partie des bons du Trésor), mais sur­tout au béné­fice des banques. Ce ter­rain est aussi le seul où une forme de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale fonc­tionne. L’annonce le 30 novembre 2011 de la créa­tion de liqui­di­tés en dol­lars, d’un commun accord entre banques cen­trales à l’initiative de la Fed, pour contre­car­rer l’assèchement du refi­nan­ce­ment des banques euro­péennes par leurs homo­logues état­su­niens, en est le der­nier exemple en date.

Résister et s’engager dans des eaux où on n’a encore jamais navi­gué

J’ai expli­qué comme d’autres [17] la néces­sité, incon­tour­nable, abso­lue de se dis­po­ser dans la pers­pec­tive d’un krach finan­cier majeur pour saisir les banques. Cet article exige une conclu­sion plus large. Aucune « sortie de crise » ne se des­sine pour le capi­tal au plan mon­dial, dans un hori­zon de temps pré­vi­sible. Pour les grands centres sin­gu­liers de valo­ri­sa­tion du capi­tal que sont les groupes indus­triels euro­péens, l’heure est à la migra­tion vers des cieux plus clé­ments, vers les éco­no­mies qui com­binent un taux d’exploitation élevé et un marché domes­tique impor­tant. Les condi­tions de la repro­duc­tion sociale des classes popu­laires sont mena­cées. La montée de la pau­vreté et la pau­pé­ri­sa­tion ram­pante qui touche des couches tou­jours plus impor­tantes des salarié·e·s en sont l’expression. Le Royaume-Uni en a été l’un des labo­ra­toires avant même que la crise n’éclate [18]. Plus celle-ci dure, plus s’éloignera tout autre avenir pour les salarié·e·s que la pré­ca­rité et la baisse du niveau de vie.

Les maîtres mots qui sont mar­te­lés sont « adap­ta­tion », « sacri­fice néces­saire ». De temps en temps, des syn­di­cats peuvent pour main­te­nir la plus petite légi­ti­mité appe­ler à des jour­nées d’action. La grève d’un jour (30 novembre) des agents de l’Etat au Royaume-Uni en est l’exemple le plus récent. Mais comme je l’ai écrit plus haut, l’avenir des tra­vailleurs et des jeunes dépend très lar­ge­ment, sinon entiè­re­ment, de leur capa­cité à s’ouvrir des espaces et des « temps de res­pi­ra­tion » poli­tiques propres, à partir de dyna­miques dont désor­mais eux seuls peuvent être le moteur. Un autre monde est très cer­tai­ne­ment pos­sible, mais il ne peut plus se des­si­ner que pour autant que l’action ouvre la voie à la pensée, laquelle, plus que jamais, ne peut être que col­lec­tive. C’est un ren­ver­se­ment com­plet avec les périodes où il exis­tait, au moins en appa­rence, des plans pré­éta­blis de la société future, que ce soit ceux de cer­tains socia­listes uto­piques ou du Komintern de Dimitrov [1882-1949, secré­taire géné­ral du Kommintern de 1934 à sa dis­so­lu­tion en 1943].

Les navi­ga­teurs anglais ont forgé au XVIe siècle la belle expres­sion « unchar­ted waters », des eaux où on n’a encore jamais navi­gué, pour les­quelles il n’y a aucune carte. C’est notre cas aujourd’hui. (Début décembre 2011)

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[1] CNUCED, L’économie mon­diale face aux enjeux poli­tique d’après-crise, Genève, sep­tembre 2011.
[2] Marx, Manuscrit de 1857-58, Editions Sociales, Paris, 1980, vol. 1.
[3] Paul Mattick, Crises et théo­ries des crises, Editions Champ libre, Paris, 1976, pp. 113-114.
[4] Marx, Manuscrit de 1857-58, Editions Sociales, Paris, 1980, vol. 1, p. 273.
[5] Marx, Le Capital, Livre I, tome 1, Editions Sociales, pp. 113-114, 156-157.
[6] Marx, Le Capital, Livre I, tome 2, Editions Sociales, pp. 181-182.
[7] Voir le très bon article d’Antoine Reverchon, « Quelle est la vraie valeur des réserves d’éngergie fos­sile ? »,Le Monde Economie, 15 novembre 2011 (valeur bour­sière ou valeur pour la société humaine).
[8] Stefania Vitali, James B. Glattfelder and Stefano Battiston, The Network of Global Corporate Control.
[9] Autant de ques­tions qu’il fau­dait creu­ser pour voir si l’étude de l’ETHZ est jus­ti­ciable d’une pro­blé­ma­tique rele­vant du capi­tal finan­cier de Hilferding et Lénine.
[10] Voir Pierre Dardot et Christian Laval, La nou­velle raison du monde. Essai sur la société néo­li­bé­rale,Editions La Découverte, 2009.
[11] Marx, Le Capital, Livre III, tome 6, Editions Sociales, p. 263.
[12] Marx sou­lève l’hypothèse de situa­tions où il y aurait une « sur­ac­cu­mu­la­tion abso­lue » de capi­tal. Ibid., pp. 234-265.
[13] Voir l’article de Mylène Gaulard, « Les limites de la crois­sance chi­noise », in Revue Tiers Monde, n° 200, décembre 2009, pp. 875-893.
[14] Le site de l’édition en anglais du quo­ti­dien du PCC abonde d’exemples (http://​english​.peo​ple​daily​.com​.cn/). Il suffit de taper les termes China over­ca­pa­city pour les trou­ver. On peut consul­ter aussi l’étude faite pour la Chambre de com­merce euro­péenne : Overcapacity in China. Causes, Impacs and Recommendations, 2009.
[15] S. Johnson and J. Kwak, 13 Bankers – The Wall Street Takeover and the Next Financial Meltdown,Pantheon Books, New York, 2010.
[16] Voir mon livre Les dettes illé­gi­times, Raisons d’agir, 2011 et Louis Gil, La crise finan­cière et moné­taire mon­diale, M Editeur, Québec, 2011.
[17] A com­men­cer par Frédéric Lordon. Voir son blog La pompe à phy­nance sur les blogs du Diplo et son ouvrage La crise de trop. Reconstruction d’un monde failli, Fayard, 2009, ainsi que son inter­ven­tion que l’on trouve aussi sur ce site TV A l’Encontre, sur la home­page.
[18] Voir l’ouvrage de Owen Jones, Chavs. The Demonization of the Working Class, Verso Ed, avril 2011.
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