De la crise de régulation à la crise systémique

Par Mis en ligne le 07 mai 2012

Dans un pre­mier temps au moins, la crise a donné une nou­velle jeu­nesse aux thé­ma­tiques social­dé­mo­crates : key­né­sia­nisme, régu­la­tion de la finance, des banques et du capi­ta­lisme en géné­ral, retour de l’intervention de l’Etat, rôle de l’Etat social dans l’amortissement de la réces­sion, appel à une plus grande jus­tice dans la répar­ti­tion des reve­nus et dans la fis­ca­lité, etc. La crise sem­blait ouvrir un bou­le­vard à la social-démo­cra­tie, et il est impor­tant de savoir pour­quoi son espace poli­tique ne s’est pas élargi, quand il ne s’est pas rétréci.

La social-démo­cra­tie euro­péenne a été, elle aussi, sou­mise à des stress tests et elle n’a pas bien passé l’épreuve. Le pro­to­type est Papandreou, le pre­mier ministre socia­liste grec, qui a affronté la crise de manière abso­lu­ment lamen­table. Il aurait pu enta­mer un bras de fer en disant : « La Grèce ne peut pas payer, il faut donc dis­cu­ter ». C’est ce qu’avait fait l’Argentine en sus­pen­dant sa dette en 2001 et en obte­nant une rené­go­cia­tion de sa dette. Mais Papandreou s’est au contraire lit­té­ra­le­ment couché et a accepté sans dis­cu­ter toutes les exi­gences de la « troïka » (BCE, FMI, Union euro­péenne).

En France, les deux prin­ci­paux can­di­dats à la can­di­da­ture pour le PS se sont ali­gnés sur l’austérité. François Hollande le fait très clai­re­ment : « il faut rééqui­li­brer nos comptes publics dès 2013 (…) Je ne le dis pas pour céder à je ne sais quelle pres­sion des mar­chés ou des agences de nota­tion mais parce que c’est la condi­tion pour que notre pays retrouve confiance en lui ». Martine Aubry lui emboîte le pas et s’engage elle aussi sur les « 3% en 2013, puisque c’est la règle aujourd’hui »14. Cette ter­rible for­mule (« puisque c’est la règle aujourd’hui ») en dit long et donne la clé de l’impasse dans laquelle se trouve la social-démo­cra­tie. Elle peut se résu­mer ainsi : tout pro­gramme authen­ti­que­ment social-démo­crate impli­que­rait un degré élevé d’affrontement avec la bour­geoi­sie, que la social-démo­cra­tie n’est pas prête à assu­mer. La réa­lité actuelle est que toute issue pro­gres­siste à la crise sup­po­se­rait un affron­te­ment direct avec la logique du Capital, donc un niveau très élevé de conflic­tua­lité. Les exemples qu’on vient de rap­pe­ler montrent au fond qu’en deçà d’un seuil mini­mum de radi­ca­lité qu’ils se refusent à atteindre, les pro­grammes social­dé­mo­crates ne se dis­tinguent que très mar­gi­na­le­ment de la logique néo­li­bé­rale. Ils n’ont pas pris la mesure de la crise.

Le cadre d’analyse pré­cé­dent permet en effet de com­prendre pour­quoi la crise de régu­la­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral est en train de se trans­for­mer en crise sys­té­mique : ce qui est désor­mais en cause, c’est le mode capi­ta­liste de satis­fac­tion des besoins sociaux. On a vu que le capi­ta­lisme pou­vait revê­tir deux formes polaires en fonc­tion de l’usage qu’il fait des gains de pro­duc­ti­vité. S’il les redis­tri­bue aux sala­riés, on a un capi­ta­lisme régulé dont le pro­to­type est la période des Trente glo­rieuses. Si au contraire, il tend à les conser­ver sous forme de rentes, alors on a un capi­ta­lisme déré­gulé dont le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral est un par­fait exemple. Avec la crise actuelle, le capi­ta­lisme entre dans une sorte d’impasse.

Mais il y a une raison peut-être plus fon­da­men­tale à l’impossibilité d’une re-régu­la­tion du capi­ta­lisme, c’est la chute des gains de pro­duc­ti­vité. Le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral a ceci de très par­ti­cu­lier qu’il a réussi à réta­blir le taux de profit en dépit d’un rela­tif épui­se­ment des gains de pro­duc­ti­vité. Il n’a plus grand-chose à redis­tri­buer et n’a donc d’autre recours qu’une élé­va­tion conti­nue du taux d’exploitation. Du coup, il est en train de perdre toute légi­ti­mité parce qu’il refuse de satis­faire une partie crois­sante des besoins sociaux, parce que ceux-ci ne sont pas por­teurs de gains de pro­duc­ti­vité com­pen­sa­toires. Aujourd’hui, le capi­ta­lisme ne pro­fite qu’à une frac­tion de la popu­la­tion. Pour le reste (les 99 % des occu­pants de Wall Street), il n’offre plus qu’une pers­pec­tive de régres­sion sociale sans fin. Voilà pour­quoi, il n’y a d’alternative que radi­cale, met­tant en cause les fon­de­ments mêmes du capi­ta­lisme.

Ce pano­rama est cepen­dant incom­plet : dans les pays émer­gents, le capi­ta­lisme jouit d’un dyna­misme impres­sion­nant. Certes, il s’agit d’un capi­ta­lisme sau­vage, voire bar­bare, qui évoque celui de l’Angleterre du XIXème siècle. Mais son poids dans l’économie mon­diale est crois­sant (gra­phique 5). Au cours des 20 der­nières années (1991-2011) la pro­duc­tion indus­trielle n’a aug­menté que de 24 % dans les pays avan­cés. Dans le même temps, celle des pays émer­gents a été mul­ti­pliée par 3,4 et leur part dans les expor­ta­tions indus­trielles mon­diales est aujourd’hui de 51 %. Ce retour­ne­ment, sym­bo­lisé par l’appel de l’Union euro­péenne aux fonds chi­nois, est sans pré­cé­dent dans l’histoire du capi­ta­lisme. Il ouvre une nou­velle période, char­gée d’incertitudes, et c’est pour­quoi aussi une partie des ana­lyses pré­sen­tées ci-dessus ne valent vrai­ment que pour les pays dits avan­cés. On peut ima­gi­ner par exemple que le capi­ta­lisme mon­dial se recentre sur les pays émer­gents, ou qu’il se frac­tionne. Mais dans les deux cas, sa per­pé­tua­tion dans les vieux pays capi­ta­listes ne peut repo­ser que sur la régres­sion et la dis­lo­ca­tion sociales.

Michel Husson, Extrait de « Le néo-libé­ra­lisme, stade suprême ? », Actuel Marx n°51, 2012

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