Après la crise, le capitalisme d’intimidation

Par Mis en ligne le 11 mars 2012

Le capi­ta­lisme vient d’entrer dans une nou­velle ère qui n’a rien de beau, une qui fonc­tionne peut-être bien pour les action­naires de ce monde, mais pas pour les autres, pas pour nous.

J’ai pas pu m’empêcher de remar­quer que, exac­te­ment la même jour­née où Caterpillar a fermé les portes de son usine de loco­mo­tives à London, en Ontario, pour démé­na­ger en Indiana, où les salaires sont plus bas, le Wall Street Journal rap­por­tait que la recette fis­cale fédé­rale sur les entre­prises comme part des pro­fits a des­cendu à son plus bas niveau depuis au moins 40 ansaux États-Unis. Malheureusement, ça ne se passe pas que chez nos voi­sins du Sud.

Des impôts moins élevés et des salaires plus bas : c’est un coup de poing, un enchaî­ne­ment droite-gauche pour être plus précis, qui a été dif­fi­cile à esqui­ver en cette période post-crise, et pas parce que le sec­teur com­mer­cial est dans les cordes. Comme Caterpillar, le sec­teur com­mer­cial état­su­nien au grand com­plet ins­crit des pro­fits records à ses livres.

Avec le taux de chô­mage élevé qui s’entête, tout ce ver­biage au sujet de l’austérité et les niveaux d’endettement des ménages fara­mi­neux, les gens s’inquiètent, des deux côtés de la fron­tière, et cer­tains employeurs uti­lisent cette peur à leur avan­tage. Les entre­prises requièrent, avec une agres­si­vité nou­velle, que les tra­vailleurs abdiquent une part de leurs reve­nus en plus de deman­der conti­nuel­le­ment depuis des décen­nies que les gou­ver­ne­ments abdiquent une part de leurs reve­nus. On s’entend impli­ci­te­ment pour dire que des impôts moins élevés créent plus d’investissements et que des struc­tures de prix com­pé­ti­tives créent plus de demande. Les deux créent soi-disant plus d’emplois qu’on sup­pose bien payés. Des impôts moins élevés ? Check ! Des coûts de main-d’œuvre moins élevés ? Check ! Plus d’emplois bien payés ici, chez nous… enten­dez-vous le cricri des grillons ?

Selon le Congressional Budget Office, le taux d’imposition effec­tif du sec­teur des affaires aux États-Unis — la recette fis­cale fédé­rale sur les entre­prises comme part des pro­fits internes — a chuté à 12,1% à l’exercice comp­table 2010-11. Il attei­gnait en moyenne 25,6% entre 1987 et 2008.

Au Canada aussi l’impôt fédé­ral sur les pro­fits baissent depuis des décen­nies, chu­tant à 16,6% à l’exercice comp­table 2010-11 après avoir briè­ve­ment plongé à 13,2% en 2008, un niveau qui ne s’est pas vu depuis la Grande Dépression. La tra­jec­toire à long terme s’enligne vers les taux d’impôts effec­tifs pour les entre­prises qu’on trou­vait durant les années 30 alors que les taux fédé­raux conti­nuent, d’une marche ferme, leur ten­dance à la baisse, au cours des réces­sions *et* des reprises.

Graphique 1 : Taux d’imposition effec­tif des entre­prises, Canada, 1926 à 2010.

Source : Fiscal Reference Tables et Statistique Canada

Contrairement aux années 30, les pro­fits au Canada ont rebondi depuis la crise de 2008-2009, s’approchant des som­mets pré­cé­dents (204 mil­liards $ au troi­sième tri­mestre de 2011 — frappé par les mar­chés en dents de scie — à la hausse à partir des 135,8 mil­liards $ dans le deuxième tri­mestre de 2009 mais man­quant de peu le pic, 247 mil­liards $ au troi­sième tri­mestre de 2008).

Dans les années 60, une entre­prise qui connais­sait du succès pou­vait s’attendre à rendre au moins 25 cents par dollar gagné au gou­ver­ne­ment fédé­ral, pour aider à bâtir le Canada. Ça n’avait pas l’air de les empê­cher de bâtir des com­pa­gnies aussi et d’engranger des pro­fits. En fait, l’économie était en pleine une pous­sée de croissance.

Malgré le fait que nous ayons renoué avec la crois­sance, il ne manque pas de com­pa­gnies ren­tables qui disent à leurs employés qu’ils ne peuvent conser­ver leur emploi que s’ils acceptent de gagner moins. Oui, la crois­sance d’aujourd’hui est plus basse, et oui, plus de com­pa­gnies se font main­te­nant concur­rence sur la scène mon­diale. Mais la basse crois­sance est exa­cer­bée par la vision — domi­nante chez les inté­rêts cor­po­ra­tifs, et par­ta­gée par plu­sieurs bureau­crates et poli­ti­ciens — des impôts et des salaires plus bas comme meilleure voie à suivre. Disons que ce sont des sciences éco­no­miques sociopathiques.

L’histoire de Caterpillar se résume à celle d’une com­pa­gnie qui a fait à un syn­di­cat une offre qu’il devait refu­ser : couper les salaires de moitié, éli­mi­ner les hausses liées aux coûts de la vie, éli­mi­ner les retraites à pres­ta­tions déter­mi­nées et aug­men­ter les quotes-parts sur les pres­ta­tions. Fin de la partie, pas de dis­cus­sions pos­sibles. La pro­duc­tion s’est dépla­cée à Muncie, en Indiana, où les salaires oscil­lent entre 12,25$ et 14,50$ de l’heure, moins de la moitié de ce que les sou­deurs qua­li­fiés payés 35$ de l’heure fai­saient au Canada jusqu’en décembre. Le jour­nal local à Muncie note à quel point il est dif­fi­cile, avec de tels salaires, de trou­ver et de rete­nir des tra­vailleurs qua­li­fiés. Il men­tionne éga­le­ment que les entre­prises locales éprouvent des dif­fi­cul­tés lorsque leur clien­tèle perd du ter­rain sur le plan économique.

La bataille de Caterpillar a largué dans l’eau du sang frais pour les requins. Mais ce n’est que l’exemple le plus récent, le plus fla­grant dans une série d’histoires qui sont sor­ties à la suite du krach éco­no­mique mondial.

Au Québec, Rio Tinto veut aug­men­ter le nombre de sous-trai­tants dans ses effec­tifs de 10,7 % en 2010 à 27 % en 2012. Ces tra­vailleurs reçoivent que la moitié des salaires de ceux qui sont syn­di­qués. Les reve­nus de l’entreprise au cours de la der­nière année, éta­blis à 15,5 mil­liards $, battent des records de même que les attentes du marché.

En Colombie-Britannique, les tra­vailleurs d’Extra Foods résistent à la ten­ta­tive de Loblaws deréduire leur salaire de moitié. Loblaws, avec un chiffre d’affaires annuel de près de 40 mil­liards, annonce une hausse de 19,8% de ses pro­fits tri­mes­triels en novembre.

À Fort Frances en Ontario, les tra­vailleurs de Resolute Forest Products (alias Abitibi Bowater) ont subi une cou­pure sala­riale de 10$ de l’heure, ont perdu des vacances payées et paient main­te­nant 180 $ par mois pour des rentes d’invalidité à court terme, tota­li­sant une cou­pure sala­riale de 18 % l’année der­nière. Néanmoins, la com­pa­gnie n’est pas mal en point : elle achète pré­sen­te­ment une autre entre­prise pour 71,5 millions $.

Le géant minier Vale a vu ses reve­nus dou­bler depuis l’an der­nier pour atteindre 46,5 mil­liards $ en 2010 tout en résis­tant à une grève de 14 mois en Ontario et une de 18 mois dans Voisey’s Bay au Labrador. Vale a demandé, et obtenu, des conces­sions qui ont ramené sa pro­duc­tion cana­dienne en ligne avec le reste de son réseau de pro­duc­tion, la plu­part duquel est dans des pays en développement.

Des employés de casino à Atlantic City aux élec­tri­ciens en Angleterre et aux tra­vailleurs des bou­chers gros­sistes en Nouvelle-Zélande, des entre­prises exces­si­ve­ment ren­tables disent à leurs employés qu’ils ne peuvent pas conser­ver leurs acquis.

Au cœur de ces his­toires se mani­feste un désir sans dégui­se­ment, voilà qui est cho­quant : celui de réduire les reve­nus et le pou­voir de négo­cia­tion des tra­vailleurs. Ce n’est pas parce qu’il manque d’argent.

Les entre­prises d’ici et d’ailleurs « dé-délo­ca­lisent » les tra­vailleurs à faible revenu, grâce à des permis de tra­vail étran­gers pour les emplois peu spé­cia­li­sés et ceux de plus haut niveau. D’autres créent des régimes de salaire à double ou triple palier pour mieux réduire les coûts de main-d’œuvre et divi­ser les inté­rêts des tra­vailleurs. Ces tac­tiques mettent une pres­sion à la baisse sur les salaires et les reve­nus des chaînes d’approvisionnement et des éco­no­miques locales associées.

Les coûts de pro­duc­tion dans cer­tains mar­chés état­su­niens en manque d’emplois rat­trapent les coûts liés à pro­duire dans les mar­chés émer­gents, une fois pris en compte le trans­port et la pro­duc­ti­vité. Des para­dis de bas salaires se trouvent, et peuvent être créés, chez nous.

Ces ten­dances ne se pro­duisent pas qu’aux États-Unis.

La Society of Energy Professionals de l’Ontario ont tenu bon contre Hydro One (leur Hydro-Québec) durant 105 jours de grève en 2005 pour pré­ve­nir l’imposition d’un régime de salaire à double palier, espé­rant pro­té­ger la pro­chaine géné­ra­tion de recrues, prin­ci­pa­le­ment de jeunes femmes et mino­ri­tés visibles. Ils avaient gagné, mais c’est devenu le sujet prin­ci­pal à la table de négo­cia­tions col­lec­tives dans les der­nières années, une demande cou­rante d’employeurs à la fois dans le sec­teur public et dans le sec­teur privé.

Le recours à des tra­vailleurs étran­gers tem­po­raires a aussi explosé depuis le début de la réces­sion, et ce n’est qu’une ques­tion de poli­tique publique fédé­rale. La pré­sence de dif­fé­rentes com­pen­sa­tions pour des per­sonnes qui occupent le même emploi aug­mente dans les milieux syn­di­qués comme non-syn­di­qués, par­tiel­le­ment en raison de l’utilisation accrue de sous-trai­tants et de tra­vailleurs tem­po­raires. Le résul­tat : les nou­veaux-venus et la jeu­nesse sont dres­sés contre les tra­vailleurs qui cumulent plus d’ancienneté et de per­ma­nence, et tout le monde détourne l’attention de la capa­cité de payer de l’employeur.

Le plan­cher sala­rial s’affaisse, entraî­nant avec lui les pers­pec­tives de tout le monde mis à part l’élite. La Metcalf Foundation a récem­ment montré dans une étude que la pro­por­tion de petits sala­riés à Toronto a aug­menté de 42 % de 2000 à 2005, alors que l’économie était encore en crois­sance. De ces tra­vailleurs à faible revenu, 73 % n’étaient pas nés au Canada.

D’où est sensé pro­ve­nir la classe moyenne pour nos enfants et les immi­grants, les gens sur qui nous nous fie­rons et qui créons le nou­veau Canada ?

C’est vrai que ce n’est pas la pre­mière fois que les employeurs ont sommé les tra­vailleurs d’arrêter de chia­ler. Après les accords de libre marché des années 1980 et 1990, les com­pa­gnies ont tout sim­ple­ment démé­nagé leur pro­duc­tion dans les contrées à bas salaires, sup­pri­mant par le fait même des cen­taines de mil­liers d’emplois cana­diens bien payés. Dans les années 1930, alors que de telles solu­tions n’étaient pas à porter de main, les patrons ont com­battu les syn­di­cats avec vigueur, mais pour éviter de payer plus, pas pour impo­ser des cou­pures de force.

Il faut recu­ler jusqu’aux indus­triels véreux des années 1880 et 1890, sur­nom­més les robber barons, pour voir des entre­prises pour qui le succès est au rendez-vous — comme les che­mins de fer et les mines de char­bon — faire croître les pro­fits en arra­chant des conces­sions sala­riales aux tra­vailleurs existants.

Aujourd’hui, un nombre crois­sant d’employeurs dans des éco­no­mies déve­lop­pées demandent des condi­tions d’embauche qui nous ramènent quelques décen­nies en arrière. Pour garder son emploi il faut accep­ter un salaire et des condi­tions de tra­vail qui dimi­nuent l’écart entre les tra­vailleurs d’ici et ceux dans les mar­chés émergents.

Souvenons-nous que la mon­dia­li­sa­tion a été pré­sen­tée comme une occa­sion d’exporter l’économie et les condi­tions des pays déve­lop­pés et non pas d’importer des stan­dards tiers-mon­distes pour les travailleurs.

Certaines entre­prises, pas toutes, voient à la fois le gou­ver­ne­ment et les syn­di­cats comme des obs­tacles aga­çants dans leur quête du profit. Ces com­pa­gnies ne parlent pas, ne donnent pas. Mais elles pren­dront sans hési­ter. Et il n’y a pas de fin à ce qu’elles pren­dront, une vraie pré­oc­cu­pa­tion si leur nombre conti­nue de grossir.

Les ins­tances démo­cra­tiques et la négo­cia­tion col­lec­tive donnent des façons d’exprimer de mul­tiples points de vue et de trou­ver un véri­table équi­libre entre dif­fé­rents inté­rêts. Sans ces pro­ces­sus où l’on parle, où l’on en prend et l’on en donne, l’intimidation règne. Récemment, le nombre de petites brutes a aug­menté, et le pou­voir cor­po­ra­tif est célé­bré… comme si c’est tout ce qui comp­tait pour une éco­no­mie ou une société.

L’esprit de vol à la tire qui a émergé à la suite de la crise éco­no­mique mon­diale peut engrais­ser le béné­fice net d’une entre­prise prise indi­vi­duel­le­ment ; mais si trop de com­pa­gnies jouent ce jeu, tout le monde sauf les géants sera perdant.

En abais­sant leurs coûts et en engran­geant des pro­fits tou­jours plus élevés, ces grands joueurs cor­po­ra­tifs consti­tuent leur trésor de guerre pour ache­ter leurs concur­rents. Cette approche trans­forment les tra­vailleurs, four­nis­seurs et gou­ver­ne­ments en pre­neurs de prix, et nous force tous à nous déme­ner pour atti­rer capi­tal et emplois à l’aide de —vous avez deviné— des impôts et des salaires plus bas.

C’est comme une mau­vaise blague : plus le sec­teur des affaires réus­sit à abais­ser ses coûts, plus ça devient dif­fi­cile pour les familles et les com­mu­nau­tés de s’occuper de leurs affaires.

Le gra­phique ci-dessus montre leur carte de poin­tage rem­plie de succès sur le plan fiscal. L’inégalité dans les reve­nus qui s’intensifie rapi­de­ment retra­cera l’héritage de la nou­velle guerre menée contre les tra­vailleurs, et les ten­dances du passé pas­se­ront pour de la petite bière.

Ce n’est pas le type de capi­ta­lisme que qui que ce soit devrait encou­ra­ger si l’on recherche une reprise, une crois­sance et une pros­pé­rité durables.

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