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Grève politique : relâchons le potentiel de la classe ouvrière

DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 35 - Printemps 2026

La gauche est présentement dans une profonde impasse. Elle peine à rejoindre de vastes couches de la population et à résister aux attaques du patronat et de son parti, la Coalition avenir Québec (CAQ). Que l’on parle de travail parlementaire ou de mouvements d’opposition dans la rue, la gauche est incapable de mener de grandes batailles et de proposer une alternative politique logique contre le statu quo capitaliste. Les lois autoritaires du ministre du Travail Jean Boulet et compagnie détruisent nos acquis, mais aucun mouvement de masse similaire à la grève étudiante de 2012 ne semble près de se manifester. Malheureusement, ce sont souvent divers courants de droite qui incarnent cette alternative politique auprès de grands pans de la population.

Il est temps de réfléchir à nos pratiques et de renverser la tendance en cours. Sans prétendre savoir comment dépasser nos limites actuelles, je propose ici que l’organisation d’un syndicalisme de classe et une orientation vers la grève politique pourraient former une base sur laquelle rebâtir la gauche. Cette stratégie de reconstruction des forces syndicales et ouvrières en vue de la grève politique est celle adoptée par le groupe Alliance ouvrière, dont je suis un membre actif depuis sa fondation.

La grève politique

« Grève politique » est un terme hérité de la tradition marxiste. Alexandre Losovski, responsable des affaires syndicales de la Troisième Internationale, distinguait ainsi les grèves économiques des grèves plus avancées et combatives. Pour lui, il s’agissait de transformer les grèves économiques en grèves politiques. Les luttes dites « économistes » constituent selon lui la défense d’une «  série de revendications touchant de près les intérêts matériels des ouvriers occupés dans l’entreprise considérée ou dans la branche d’industrie en question (salaires, journée de travail, sécurité, etc.)[1] ». Quant à la lutte politique, Losovski la définissait comme « l’opposition de la classe ouvrière à la classe des capitalistes, la mise en avant des revendications générales de classe et la défense des intérêts de classe communs à l’ensemble du prolétariat[2] ».

Si notre leader communiste parle de changer les grèves économiques en luttes politiques, c’est parce que, comme il le précise, les luttes visant à obtenir des gains immédiats ou à protéger des acquis, malgré leur nature économique, contiennent les germes d’un conflit de classe plus généralisé. Bien sûr, nombre de conflits entre employé·e·s et patrons ne dépasseront jamais le stade du combat pour des changements limités dans la convention collective, mais l’histoire québécoise compte plusieurs grèves qui sont devenues des luttes politiques alors qu’elles n’en étaient pas au départ. La grève du Front commun de 1972, sûrement la plus célèbre des grèves sociales, n’avait clairement pas comme visée d’occuper la ville de Sept-Îles ou d’affronter l’État de manière aussi aigüe.

Bien souvent, c’est l’État ou l’un de ses organes qui pousse les grévistes vers une lutte plus large, politique, alors que ces dernières et derniers s’étaient mobilisés pour leurs conditions de travail en premier lieu. Dans La grève est un combat, ouvrage popularisé au Québec par le groupe Mobilisation, Losovski explique ainsi que c’est souvent lors de «  leur rencontre avec le patronat, l’État bourgeois, que les ouvriers recevaient des leçons politiques, car ils apprenaient par ce moyen ce qu’est la nature de l’État bourgeois[3] ». Comparons rapidement, pour donner un exemple, les deux grèves de la Société québécoise du cannabis (SQDC) qui ont eu lieu en 2022-2023. Devant l’intransigeance de l’État, les syndicats affiliés à la Confédération des syndicats nationaux (CSN) ont plié après une journée de grève alors que les syndiqué·e·s du Local 5454 du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-5454) ont lutté pendant 17 mois. Outre une différence notable entre les salaires obtenus à la fin de leur grève, les deux syndicats se différencient désormais par la conscience politique et le militantisme de leurs membres. Lutter plus d’un an contre le gouvernement capitaliste a affûté la combativité des syndiqué·e·s du SCFP et leur local 5454 est actuellement l’un des plus dynamiques et revendicateurs de leur centrale.

La grève politique, un conflit généralisé entre les classes

Si plusieurs grèves présentent des aspects politiques et comportent un affrontement entre la classe ouvrière et la classe dominante, il ne suffit pas de faire grève sur un enjeu politique quelconque pour qu’il s’agisse d’une grève politique au sens strict. Si tel était le cas, la grève politique pourrait se limiter à n’être qu’une arme quasi symbolique. Pensons aux différentes grèves du Front commun du secteur public qui n’ont pas « brassé la cage », par exemple celle de 2015[4]. Bien qu’il y ait eu un important conflit entre l’État-patron et 400 000 syndiqué·e·s, il serait difficile de qualifier de conflit de classe généralisé un conflit de travail qui s’est résumé à une poignée de jours de grève et qui a plié rapidement pour des conditions de travail correctes, sans plus. Pour citer de nouveau Losovski, « il y a encore des dizaines de millions de prolétaires qui ne discernent pas la liaison entre l’État et les classes régnantes, qui conçoivent l’État bourgeois actuel comme un édifice au-dessus des classes[5] ».

Une grève politique, c’est une grève qui devient une lutte politique entre les classes sociales. Il s’agit d’une lutte soutenue entre le mouvement ouvrier et le patronat, ainsi que son principal représentant, l’État. Ce conflit généralisé pose lui-même la question du pouvoir politique, celle de la légitimité du système politique actuel et de ses institutions. Pour revenir au Front commun de 1972, les actes concrets des grévistes posaient la question  : « Qui dirige la société ? », par exemple lors de la célèbre occupation de Sept-Îles. Lorsque des travailleurs et travailleuses hors Front commun se mettent en grève pour que l’État libère les chefs syndicaux, que des syndiqué·e·s campent devant la prison d’Orsainville – l’Opération Woodstock – ou que des employé·e·s d’hôpital prennent le contrôle de l’Institut Albert Prévost, il s’agit d’un conflit généralisé de classe, un conflit entre le prolétariat et l’État bourgeois.

La grève politique et la reconstruction de la gauche

Agiter, organiser et mobiliser des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses dans une grève opposant l’État et le grand patronat politise évidemment de nombreuses sections de la population. Il s’agit d’une manière éprouvée d’enraciner une politique de gauche radicale, lutte après lutte, dans la classe ouvrière. Les grèves à caractère politique mettent à nu les affiliations de classes de toutes sortes d’institutions, dont les médias, les tribunaux et les partis politiques. Pour reprendre l’exemple de 1972, il n’est pas anodin que les grévistes aient occupé des stations de radio partout dans la province. Ce type de lutte peut structurer un mouvement politique de plus en plus fort, capable de contester l’hégémonie capitaliste sur l’État et sur toutes les sphères de la société civile. En élargissant la base d’un mouvement politique de rupture avec le capitalisme, combat après combat, un tel mouvement est capable d’arracher de plus en plus de positions (au sens où l’entend Gramsci) dans la société afin de réduire la capacité d’action des gouvernements réactionnaires et de révéler leur « agenda caché ». De fait, puisque la grève politique est un conflit qui oppose la classe dominante et son État aux travailleurs et travailleuses, ces conflits poussent le mouvement ouvrier à développer une infrastructure qui s’oppose à la machine d’oppression des capitalistes plutôt que de développer des syndicats seulement aptes à combattre des patrons isolément.

On peut donner l’exemple de la grève de 1992 de la Transport Workers Union (TWU Local 100) à New York, représentant les employé·e·s du transport en commun. Guidé par un caucus de la base appelé New Directions, le syndicat a gagné des éléments actifs en force et en nombre, ce qui lui a permis de tenir tête à Rudy Giuliani, le maire-de-New-York-devenu-suppôt-de-Trump, et de mener une grève illégale la veille de Noël. Selon le magazine Jacobin, le Local 100 et New Directions étaient devenus plus qu’un puissant mouvement de la base, ils ont constitué le cœur de la politique municipale pendant un certain temps[6]. Hors du monde ouvrier, on peut penser à l’exemple de la grève étudiante de 2012 qui, en s’élargissant à d’autres couches de la population et en effectuant une tentative de grève sociale durant l’été, a suscité la mise sur pied de certains comités politiques qui resteront en place pendant plusieurs années, que ce soit des comités de mobilisation dans des cégeps auparavant peu actifs ou des assemblées populaires autonomes de quartier[7]. Bref, développer la capacité de mener des grèves politiques ouvre la voie à une réelle contestation de l’État capitaliste et permet la construction de notre base au sein même des milieux de travail.

Dans chaque conflit spécifique, le germe possible d’un conflit généralisé

Maintenant, comment devons-nous développer la capacité de mener des grèves politiques ? Devons-nous produire un journal qui appelle les prolétaires à faire la grève générale en tout temps ? Bien sûr que non. Il faut plutôt partir des luttes en cours et travailler au sein du mouvement ouvrier à élever le niveau de ces luttes progressivement. En effet, chaque conflit entre un groupe de salarié·e·s et son employeur possède en lui le germe d’un conflit généralisé puisqu’il représente une manifestation concrète de ce que tous les travailleurs et travailleuses vivent sous le capitalisme. Lorsque les agentes et agents de bord d’Air Canada se battaient pour un rattrapage salarial et la fin des heures non payées, la loi de retour au travail a eu pour effet la transformation du conflit en une bataille contre le recours aux lois spéciales ainsi que contre la capitulation du syndicat au détriment des intérêts des membres. De même, lorsqu’un syndicat d’une usine part en grève pour augmenter les salaires, il participe en quelque sorte à une lutte contre la vie chère.

Si le potentiel d’un conflit généralisé se trouve dans pratiquement tout conflit économique, il ne faudrait pas tomber dans l’erreur à laquelle a succombé Bakounine et penser que « toute grève peut se développer en révolution[8] ». Au contraire, il faut une organisation syndicale solide, aidée de forces externes diront certains, et ancrée parmi les masses d’un lieu de travail donné. Seulement ainsi peut-on soutenir les attaques de l’État ou du patronat sans se désorganiser et s’engager dans un réel affrontement politique. Bien des syndicats ne peuvent dépasser le stade de la lutte économique parce qu’ils arrivent à peine à obtenir des augmentations qui contrent l’inflation. On ne sera alors pas tellement porté à affronter l’État et ses lois spéciales.

Grèves spontanées, grèves de solidarité, grèves hors négociations et autres grèves illégales

Pour développer la capacité du mouvement ouvrier à élargir les luttes, à passer de l’économique au politique, il faut travailler sur deux axes. Il faut d’abord développer la combativité au sein des milieux de travail. Nous devons mener des campagnes pour améliorer les conditions de travail des syndiqué·e·s pendant les négociations des conventions collectives, mais aussi hors de celles-ci. Ces campagnes doivent s’appuyer sur l’action collective et utiliser des tactiques d’affrontement pour gagner. Il faut être capable de faire de courtes grèves lors de campagnes en dehors des négociations. Il ne faut pas hésiter à défier, ne serait-ce que brièvement, une loi de retour au travail. Mais surtout, il faut rendre le syndicat démocratique et vivant sur le lieu de travail.

Le deuxième axe est le développement de la solidarité ouvrière. Les milieux de travail doivent prendre l’habitude de se mobiliser en appui à toutes les luttes de la classe ouvrière, qu’elles soient syndicales (grève ou lockout), politiques (réforme du gouvernement, environnement, etc.) ou internationales (appui à la Palestine, contre la militarisation et les guerres, etc.). Le mouvement ouvrier doit constamment développer sa capacité à mobiliser une bonne partie de ses membres en solidarité, jusqu’à faire des grèves de solidarité ou des grèves sociales sur divers enjeux. Cette idée parait peut-être osée aujourd’hui, mais le Québec a des exemples de ce genre de grève. Pensons aux 2 000 employé·e·s de Radio-Canada qui ont débrayé pendant plus de deux mois en 1958 pour que les quelque 75 réalisateurs aient le droit de se syndiquer.

Le mouvement syndical et la grève politique

Les directions syndicales

Plusieurs personnes de la gauche radicale ont tendance à attribuer la « mollesse » des syndicats aux directions syndicales. Le manque de volonté de certains dirigeants et dirigeantes constituerait le facteur principal. C’est notamment ce qu’on peut lire dans la presse trotskiste. Nous devrions ainsi, suivant cette conception, nous concentrer à faire élire des candidates et candidats « combatifs » aux différents postes dans les centrales syndicales. Cette approche est, à mon avis, erronée. La direction syndicale est un facteur qui peut influer sur beaucoup d’éléments dans le déroulement de la lutte, mais c’est loin d’être le principal frein à la lutte politique. Se limiter à faire élire telle ou telle personne ne changera pas le mouvement syndical.

Deux facteurs expliquent la mollesse des syndicats. D’abord, le régime syndical nord-américain de l’atelier fermé (closed shops). Un syndicat doit être représentatif de tous ses membres, des plus combatifs aux plus réactionnaires. Ce modèle, contrairement à ceux de certains pays d’Europe, rend très difficile la transformation du mouvement syndical en un mouvement de lutte politique sans se couper de sa base. Dans ce contexte, il faut faire un travail de longue haleine dans tous les milieux de travail pour rallier la majorité des travailleurs et travailleuses à la lutte politique.

Notre pratique syndicale actuelle entretient cette mollesse. On a beau répéter que le syndicat n’est pas une assurance, force est de constater que la plupart des syndiqué·e·s le vivent ainsi. Si notre travail de base se limite à déposer des griefs, à promouvoir un fonds de placement et à négocier des assurances collectives, comment pensons-nous pouvoir engager des dizaines, voire des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses à faire une grève politique ?

Un rapport de force juridique

La pratique syndicale actuelle exerce son rapport de force surtout sur le plan juridique. Elle limite son rôle à l’application de la convention collective et du Code du travail. Quand vient une loi contre les travailleurs et travailleuses, les syndicats la contestent devant les tribunaux. Quand un employeur ne respecte pas la convention, le syndicat dépose un grief. Si un employeur refuse de négocier, il recourt à l’arbitrage. D’être ainsi encarcané dans le régime juridique a deux conséquences.

D’abord, cela met un poids énorme sur les épaules d’un petit nombre de personnes. Les élu·e·s et employé·e·s des syndicats effectuent l’essentiel du travail puisque le travail syndical repose principalement sur des experts, expertes et professionnel·le·s du Code du travail. Cette pratique réduit considérablement le nombre de personnes impliquées dans la lutte syndicale. Cela place le syndicat dans une position défensive complètement dépendante des lois adoptées à l’Assemblée nationale. Si un gouvernement réduit les droits des travailleurs et travailleuses, il diminue leur rapport de force et leur capacité d’action. Ils et elles se retrouvent faibles et dépendants à l’égard des lois, plutôt que capables de les utiliser tactiquement pour développer un réel rapport de force.

Pour développer la combativité dans les milieux de travail et la solidarité ouvrière, il faut cesser de limiter le rôle du syndicat à l’application de la convention collective. Les femmes et les hommes élus des syndicats ne doivent pas être des administrateurs, mais des organisateurs de terrain qui font de l’agitation, organisent et mobilisent leurs membres. Cela implique de mener des campagnes qui attaquent le droit de gestion de l’employeur, qui luttent contre le sous-investissement, contre la sous-traitance, contre les restructurations, par exemple. Ces campagnes doivent avant tout s’appuyer sur l’action collective. Ainsi pouvonsnous construire des syndicats de classe et par la suite reconstruire une gauche combative. Si nous délaissons la mobilisation en dehors des négociations et que nous ne cherchons pas à mobiliser constamment nos membres sur divers enjeux politiques, nous n’arriverons jamais à la grève sociale ou politique.

Distinguer l’économique du politique

Réduire le syndicalisme à l’application de la convention collective et du Code du travail a également pour effet de fragmenter le rôle des syndicats. D’un côté, il y a les services aux membres, dont la négociation de la convention collective, mais aussi la défense contre des mesures disciplinaires, la santé-sécurité, bref, le travail dit économique des syndicats qui a trait à la défense des intérêts immédiats des membres. De l’autre côté, il y a le travail politique contre les réformes qui attaquent le droit syndical et les droits des travailleurs et travailleuses. Bien que ces deux rôles soient intimement liés, ils sont complètement séparés dans la pratique syndicale actuelle. Par exemple, lors des dernières négociations du Front commun du secteur public, la mobilisation des travailleurs et travailleuses n’a pas été utilisée pour développer un mouvement contre les réformes en santé et en éducation malgré un appui assez significatif de la population à la cause des syndiqué·e·s. On a séparé la négociation de la convention collective et la lutte contre les réformes politiques. Les réformes ont été adoptées et, depuis, l’austérité sévit toujours en éducation et en santé. Le refus de politiser ces moments nuit grandement au développement d’un mouvement ouvrier politique de gauche radicale.

La grève politique dans le contexte de la formule Rand

Le régime juridique syndical pose un frein objectif au développement d’un mouvement ouvrier actif politiquement. D’ici la venue d’un temps béni où une forte majorité des membres des syndicats appuieront le syndicalisme de classe et l’orientation vers la grève politique, nous devons trouver des méthodes d’organisation pour avancer dans cette direction. Nous devons créer un espace politique et agir sur nos milieux de travail selon les principes du syndicalisme de classe et ainsi développer la combativité et la solidarité.

La stratégie actuelle d’Alliance ouvrière consiste à former des comités d’organisation (CO) de la base qui peuvent regrouper des représentantes et représentants syndicaux et des militantes et militants non élus, unis politiquement autour des objectifs décrits dans ce texte. Le rôle de ce CO est de commencer le travail, de mettre en branle des campagnes d’actions collectives et de mobiliser les travailleurs et travailleuses lors d’actions de solidarité. Ce CO peut également constituer un moyen pour transformer certains syndicats antidémocratiques en syndicats réellement démocratiques. En combinant cette action indépendante des CO et celle des instances démocratiques larges des syndicats actuels, nous pouvons faire progresser ce travail politique. Nous avons actuellement un CO dans un établissement d’éducation qui unit des membres de trois syndicats différents, ainsi que des étudiantes et étudiants qui se solidarisent dans la lutte syndicale contre les suppressions de postes. Réuni·e·s autour d’une volonté de sauver leur établissement, les membres de ce CO travaillent à briser le corporatisme de certains syndicats locaux, mais aussi à accélérer le rythme plutôt lent des centrales qui parlent de repousser leur tentative de grève sociale à 2028, alors que tout sera déjà réduit en miettes.

Ce réseau de CO à travers les milieux de travail, à travers les industries, doit bien sûr se coordonner et être capable de mener des campagnes communes et simultanées dans plusieurs milieux de travail. Néanmoins, l’organisation de luttes locales, si possible intersyndicales, est un premier pas vers la construction d’un rapport de force solide entre les ouvriers et l’État. Pour reprendre une citation de Mao jadis chère à Mobilisation, il faut « apprendre à faire la guerre en faisant la guerre » ; malheureusement nous en sommes encore à mener des escarmouches dans certaines entreprises d’un secteur et non dans l’ensemble du secteur.

Une partie essentielle de notre travail consiste à ramener la démocratie à la base du syndicat et à « consolider » le plus largement possible les employé·e·s d’un milieu de travail donné en vue de mener des combats. La lutte doit être menée par la majorité des salarié·e·s et non par une minorité agissante que les autres regardent organiser la lutte. Pour ce faire, il est indispensable que les membres du syndicat aient le contrôle de leurs outils de mobilisation. La grève doit être leur arme, pas un outil dans l’arsenal du conseiller ou de la conseillère du syndicat – appelée agent d’affaires dans certains milieux. Trop de syndicats planifient leur stratégie de négociation de convention collective en vase clos et n’impliquent pas l’ensemble de leurs membres. Au mieux, des assemblées ont lieu, mais bien souvent une poignée d’individus forment le comité de négociation et ne rendent pas de comptes à leurs membres avant d’avoir une entente déjà toute prête à signer. Les raisons derrière ces phénomènes sont diverses, mais ça revient généralement aux mêmes déficits : manque de confiance ou préjugés envers les employé·e·s de la base, manque de luttes formatrices des leaders et des membres, manque de marge de manœuvre face au régime juridique de plus en plus autoritaire et limitatif.

Mener la lutte de classe plutôt que la contrôler

Lors du congrès de fondation d’Alliance ouvrière, nous étions plus d’une centaine de militants et militantes à convenir de la nécessité d’une stratégie définie selon trois axes en vue de bâtir une force syndicale capable de mener des grèves politiques de longue haleine. Ce sont : la création de caucus industriels intersyndicaux, la conduite de campagnes politiques combatives intersyndicales et la mise en place d’un centre de formation pour les ouvriers et ouvrières. La grève politique, ou plutôt la « grève sociale », est redevenue un sujet d’intérêt dans les centrales syndicales, mais sans un plan sur le long terme, il est difficile de croire que la grève sociale puisse être un véritable mouvement des masses populaires.

Si nous voulons construire un mouvement ouvrier fort capable de relancer la force de la gauche, si nous voulons développer la capacité de mener des grèves politiques, nous ne devons pas avoir peur d’agiter, d’organiser et de mobiliser la classe ouvrière dans des affrontements intenses. La lutte de classe ne peut se faire sur commande lors des négociations de convention collective. Nous devons absolument cesser de faire ce que le SCFP a fait durant la grève illégale des employé·e·s d’Air Canada, c’est-à-dire utiliser la grève illégale comme un mal nécessaire pour négocier, une grève qui doit cesser dès que faire se peut. Il faut, au contraire, développer constamment l’esprit combatif des travailleurs et travailleuses de la base et organiser solidement nos milieux de travail de manière à être constamment prêts à déclencher une grève s’il le faut. Pour cela, nous devons absolument changer notre pratique et impliquer largement les travailleurs et travailleuses dans des luttes quotidiennes pour améliorer leur vie.

En conclusion, le programme d’Alliance ouvrière est clair sur l’attitude qu’il nous faut adopter dans le monde syndical : « La récupération de l’outil de la grève politique pour rétablir le rapport de force de la classe ouvrière est nécessaire. Mais, pour ce faire, nous ne pouvons pas nous contenter de crier des mots d’ordre radicaux de l’extérieur du mouvement syndical comme des clients insatisfaits – appeler à la grève politique n’amènera pas à [sic] la grève politique. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter de rester isolés dans des micro-organisations avec un membership dans les deux chiffres et aucune influence dans la société. Pour améliorer le mouvement syndical, il faut être dans le mouvement syndical. Pour avoir de meilleurs syndicalistes, il faut être les meilleurs syndicalistes[9] ».

Par Benoît Dumais, soudeur, syndicaliste et membre fondateur d’Alliance ouvrière


  1. Alexandre Losovski, La grève est un combat !, Paris, Éditions Versus, 2024.
  2. Ibid.
  3. Ibid., p. 202.
  4. Pour plus d’informations sur le Front commun de 2015, on pourra consulter l’article d’Yvan Perrier, « Fronts communs dans les secteurs public et parapublic au Québec : quid de leur impact politique ? » dans ce n° 35 des Nouveaux Cahiers du socialisme.
  5. Losovski, 2024, op. cit., p. 203.
  6. Kim Moody, « The Rank and File Strategy », Jacobin, 8 septembre 2018.
  7. À ce sujet voir Maxime Roy-Allard, De la démocratie à Montréal : les Assemblées populaires autonomes de quartier (APAQ), mémoire de maitrise, UQAM, 2016.
  8. Alexandre Losovski, Marx and the Strike Movement, 1935 (traduction de l’auteur).
  9. Alliance ouvrière, Principes, objectifs et stratégie, décembre 2024.

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