Autour du 1er mai 2026, au Québec, plusieurs initiatives qui relaient la vague de mobilisations de l’automne 2025 se conjuguent ou se superposent pour exprimer le tollé soulevé par les attaques tous azimuts contre les droits syndicaux et du communautaire et les droits d’exercice de la citoyenneté civile et politique. Autant de droits qinteri ont souvent été arrachés à l’issue de dures luttes – que l’on songe au droit de grève à présent restreint par la loi 89 – et qui constituent de nécessaires contre-pouvoirs, comme le sont certaines institutions, tels les tribunaux, eux aussi de plus en plus contournés par l’utilisation répétée de la clause dérogatoire et par la cascade de lois et projets de loi pilotés par le gouvernement caquiste de François Legault ainsi que par les gouvernements libéraux successifs de Justin Trudeau et Mark Carney[1].
Cette montée de l’autoritarisme mise en évidence par les attaques répétées contre les droits[2] prend tout son sens dans le contexte ouvertement « va-t-en guerre » marqué par la hausse des budgets militaires et couronné par la décision de Trump et Netanyahou d’attaquer l’Iran, semant ainsi la mort parmi les populations du Moyen-Orient. Toute dénonciation de cette politique impérialiste attire les menaces ou les sarcasmes du fasciste Trump à l’encontre de leurs auteurs, soient-ils chefs d’État. Mais dans de nombreux pays déjà, tout citoyen ou citoyenne qui s’oppose même pacifiquement aux abus et aux violences antidémocratiques, ou proteste contre l’adoption de politiques inégalitaires, court aujourd’hui le risque d’aller en prison ou même de perdre la vie. En réalité, on assiste depuis plusieurs années déjà à la judiciarisation des conflits et à la montée en violence de la répression policière dans nombre de pays considérés comme des démocraties. C’est un mouvement convergent de criminalisation de la contestation politique et des opposants et opposantes, typique d’un processus de fascisation par le haut.
Non à la restriction des droits
Comme le rappelait France-Isabelle Langlois, la directrice d’Amnistie internationale Canada francophone lors d’une audition en commission parlementaire sur le projet de loi 1 (PL1), la restriction des droits, « on sait où cela commence, on ne sait jamais où cela finit[3] ». Dénonçant la vision gouvernementale de la laïcité, elle soulignait que le sujet n’était pas de savoir si on était « pour ou contre le port du voile », mais si on était « pour ou contre la restriction des droits ».
La criminalisation de la contestation politique commence toujours par la criminalisation de boucs émissaires. Au Québec, on peut aisément rendre visible le processus qui a conduit des attaques ciblées contre des catégories de personnes par la remise en cause généralisée des contre-pouvoirs institués. Il a démarré avec les déclarations et les lois islamophobes puis les discours, tenus par des responsables de presque tous les partis politiques (à l’exception du Nouveau Parti démocratique et de Québec solidaire) jusqu’aux gouvernements fédéral et provincial, de diabolisation des personnes demandeuses d’asile et migrantes temporaires – celles-là mêmes qui étaient appelées « anges gardiens » pendant la pandémie. Le tout a soutenu le déploiement d’un autoritarisme identitaire mis en œuvre de façon rampante, c’est-à-dire sans le bruit et la fureur des violences commises par ICE aux États-Unis contre les personnes migrantes et les citoyens et citoyennes solidaires. Pour l’instant, car avec la loi fédérale C-12 et le renforcement des pouvoirs des agents frontaliers, il est à craindre que se multiplient encore les arrestations et les déportations de personnes migrantes dont le seul « crime » est d’avoir perdu leur statut, ou de ne pouvoir obtenir la régularisation de leur situation en conséquence des politiques d’immigration à plusieurs vitesses et de leurs règles changeantes sans préavis[4].
Cependant, la restriction de droits est souvent euphémisée quand elle « ne fait que » s’en prendre à des groupes sociaux présentés comme des minorités. Le sens commun a tendance à percevoir les droits des groupes minorés, c’est-à-dire dominés dans les rapports sociaux, que ces groupes soient ou non minoritaires, comme « spécifiques » à ces groupes. Ce n’est bien sûr pas le cas. Ces droits visent en réalité à encadrer par la loi des rapports sociaux de domination et d’exploitation pour les limiter, voire les annihiler. L’objet des chartes – elles aussi contournées depuis la loi 21 sur l’interdiction du port du voile aux personnes en autorité dont les enseignantes, interdiction étendue aujourd’hui avec la loi 94 et le projet de loi 9 aux éducatrices et parents bénévoles des services de garde – est d’empêcher que les droits des groupes minorés, ou tout simplement leur possibilité d’exercer les droits reconnus normalement à toute et tout citoyen ou travailleur, ne soient niés ou piétinés par la majorité, ou par le groupe dominant, qui n’est pas nécessairement majoritaire en nombre. Soulignons, par ailleurs, que les attaques contre les femmes voilées sont des attaques contre le droit des femmes à disposer de leur corps et, jusqu’à nouvel ordre, les femmes ne constituent pas une minorité.
Mais pour le sens commun, tout se passe comme si s’attaquer à ces droits qualifiés de « spécifiques », et à ce titre perçus comme des avantages, préservait les droits considérés comme « universels ». Jusqu’au jour où, d’attaque en attaque, le voile d’illusions se déchire car même les droits dits universels sont remis en cause. C’est le cas actuellement au Québec avec le projet de loi 1 sur une future constitution québécoise, élaborée de façon condescendante, sans réelle consultation, qui nie la reconnaissance des Autochtones comme peuple et qui remet en cause l’État de droit.
Mais quoi de surprenant ? Autoritarisme et fascisation ne sont jamais le fait d’un groupe d’extrême droite isolé. Si l’on fait le tour des démocraties occidentales où de telles dynamiques se déploient, on constate qu’elles sont conduites par les gouvernements eux-mêmes, qui privilégient les intérêts des classes dirigeantes et des milieux d’affaires, et cherchent à éliminer les freins aux processus d’accumulation de richesses[5]. Au point qu’il ne semble plus y avoir de limites à la prédation qui soutient ces processus depuis l’arrivée au pouvoir de Trump et sa mise à mort d’un ordre mondial qui n’avait rien de juste ni d’égalitaire, mais qui reposait sur certaines règles prévisibles ou discutées, telles les tentatives de limitation des changements climatiques. Carney a d’ailleurs pris acte de ce changement de paradigme dans son discours à Davos, qui appelait à une redistribution des alliances entre classes dirigeantes. Peut-être s’est-il montré prêt à accepter dans la « gang » quelques pays malmenés par les rapports de force globaux, pour autant que cela perpétue un système où la marchandisation du travail, de la nature et de tout le vivant prime sur le respect des peuples et sur leur droit à disposer d’eux-mêmes.
L’interdépendance des droits
Si l’on se recentre sur les contestations et mobilisations en cours au Québec, on peut constater qu’elles s’expriment aujourd’hui avec la volonté de faire converger l’ensemble des luttes et d’étendre le droit de grève à des enjeux dépassant la seule convention collective, afin de mener des grèves sociales contre les attaques tous azimuts aux droits. Cependant, il n’est pas acquis que soit rendue visible l’interdépendance des droits, et donc la nécessité de revendiquer un ensemble de droits indissociables. Car une attaque à un droit est une attaque à toute l’armature des droits ; et une attaque aux droits d’un groupe, aussi minoritaire ou minoré soit-il, est une attaque portée contre le droit de tous et toutes à avoir des droits. Partir de cette prémisse est une condition pour que des grèves sociales relaient les volontés de transformations sociales, économiques et sociétales des classes travailleuses et populaires, qui sont plurielles et diverses.
Sans doute une éducation populaire sur la nécessité de prendre en compte et de protéger tous les droits y compris ceux des minorités ou des groupes minorés – par exemple en intégrant dans les plateformes revendicatives le respect des droits de ces groupes minorés – serait bienvenue, au risque sinon de laisser ouverte la porte pour que cela recommence dès que des élu·e·s voudront se dédouaner de leurs responsabilités, comme le fait aujourd’hui la CAQ face à la croissance des inégalités dans tous les domaines. Ces inégalités se traduisent notamment par : la réduction de l’accès aux services publics et en particulier au droit à la santé ; la crise de l’abordabilité des logements et un manque criant de logement social, source d’une forte montée de l’itinérance ; le maintien d’un système d’éducation à trois vitesses qui écarte les classes populaires de choix de vie et de carrière rémunérateurs et valorisants ; une pauvreté insurmontable quand on n’a plus accès à la couverture de chômage ou qu’on se retrouve sur l’aide sociale, dont le montant des prestations est indigne d’un pays qui se veut démocratique comme le Québec ; l’abandon des personnes handicapées en les privant d’aide à la mobilité ; etc.
Cette énumération nous rappelle que l’interdépendance des droits provient aussi du fait que les droits civils et politiques ne peuvent être pleinement exercés sans une armature de droits sociaux (droit à l’éducation, à la santé, au logement, à de l’aide sociale et à des prestations de chômage dignes de ce nom, à des conditions de travail décentes[6], à des services publics et à des services de garde pour toutes et tous, etc.) qui contrecarrent les inégalités matérielles et symboliques engendrées par les différents types de domination et d’exploitation inscrits dans les rapports sociaux de genre, de race, de classe, pour citer les principaux rouages des inégalités dans nos sociétés.
Comme évoquée ci-dessus, la pleine prise en compte de l’interdépendance des droits inclut un positionnement solidaire avec les peuples opprimés par des dictatures ou des occupations coloniales génocidaires, comme c’est le cas notamment du peuple iranien ou du peuple palestinien, en respectant et en faisant en sorte de faire respecter leur droit à l’autodétermination, qui ne peut rimer avec des interventions militaires par ceux-là mêmes qui commettent les génocides ou par ceux qui leur vendent des armes. L’implosion en cours du système de droit international qu’est l’ONU pourrait être saisie comme une occasion de réécrire un droit international qui encadre les marges de manœuvre des pays dominants, au lieu de donner un droit de veto aux puissances impérialistes qui siègent au Conseil de sécurité de l’ONU.
Ce positionnement solidaire suppose aussi que l’on connaisse et reconnaisse les inégalités globales entre pays dominants et dominés, notamment pour revoir le droit local, mais aussi le droit international en matière d’immigration, afin qu’il ne soit plus possible d’exploiter des travailleuses et des travailleurs étrangers avec des permis fermés ou des statuts temporaires ne donnant pas accès à la résidence permanente dès l’entrée au pays recruteur et la mise en œuvre du contrat de travail. L’objectif pourrait être de créer une sorte de citoyenneté internationale de la migration, ou d’attacher les mêmes droits à toute personne migrant pour travailler dans un autre pays.
Au Québec, à l’heure où la question de la défense des droits s’impose comme un enjeu commun, et pour que les luttes convergent, il est nécessaire de partager une compréhension des rouages des rapports sociaux de domination, d’oppression et d’exploitation dans les différents lieux de mobilisation et de convergence. Partager comment ces rapports sociaux transforment la mise en œuvre des droits dits universels, comme le droit d’expression ou le droit de revendiquer, en parcours d’obstacles pour les groupes minorés, qu’ils soient minoritaires ou quasi majoritaires, comme le sont les femmes. Partager aussi une connaissance des répercussions de l’absence d’un socle de droits sociaux pour contrecarrer des inégalités empêchant de s’approprier le droit à l’éducation ou à la santé ou d’exercer ses droits civils et politiques. Partager également une connaissance des contraintes de tous ordres pesant sur des peuples qui sont étouffés par les diktats économiques imposés par des pays dominants.
Comment organiser cette diffusion et ce partage des connaissances à même de rendre effectives les possibilités de convergence et de créer des liens solides entre les différentes mobilisations ? Sans doute en partant de la parole et de l’expérience des premières et premiers concernés. Ce travail de reconnaissance mutuelle entre actrices et acteurs des mobilisations s’opère déjà à travers diverses initiatives qui montrent le souci de nombre d’organisations communautaires de faire vivre une intersectionnalité des luttes, en rendant visibles les différentes dimensions qui s’entrecroisent dans les enjeux qu’elles affrontent et sur lesquelles elles revendiquent. Ainsi, la Fédération des femmes du Québec veut éclairer l’importance de prendre en compte les droits des femmes migrantes pour réellement défendre les droits des femmes. Le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dénonce de son côté non seulement l’instrumentalisation d’un discours anti-migrant pour masquer les véritables causes de la crise du logement, en particulier du logement social, qui ne date pas de la croissance du nombre de travailleurs temporaires, mais qui remonte à plus d’une vingtaine d’années, ainsi que le fait que ce sont les personnes migrantes qui logent le plus souvent dans les taudis insalubres. De même, les luttes pour l’environnement n’ignorent plus que ce sont les populations pauvres ou à bas revenu dans les villes occidentalisées ou dans les pays anciennement colonisés, qui sont aussi les premières victimes des changements climatiques et de la pollution.
Relier ces différents éclairages et connaissances à une analyse systémique des sources d’inégalités, pour revendiquer un système de droits qui ne laisse personne au bord de la route, apporterait à ces revendications de réforme de la société une dynamique transformatrice susceptible de mettre en cause les racines mêmes de ce système mondial prédateur et extractiviste.
Par Carole Yerochewski pour le comité de rédaction
- En plus de la loi 89 déjà citée, nommons entre autres le projet de loi 3 sur la cotisation facultative et la limitation du pouvoir des syndicats de contester une loi ; le projet de loi 7 qui attaque l’autonomie des groupes communautaires et limite la protection contre la censure institutionnelle ; le projet de loi 13 sur la sécurité publique qui porte atteinte au droit de manifester, la loi 84 sur l’intégration à la nation québécoise, etc. ↑
- Voir Carole Yerochewski, « Le nationalisme identitaire comme justificatif de l’autoritarisme au Québec. Entrevue avec Paul-Étienne Rainville, historien », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 34, automne 2025. ↑
- Voir l’extrait à : <https://www.facebook.com/reel/1671343007317606>. ↑
- Voir notamment : Carole Yerochewski, « Menace fasciste, boucs émissaires et défense des personnes migrantes », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 33, printemps 2025 ; Charline Caro, « Abolition du PEQ – Des vies brisées par le rêve québécois », La Converse, 21 novembre 2025. ↑
- En témoigne au Canada l’adoption à marche forcée par le gouvernement Carney de la loi C-5 sur les grands projets d’infrastructures qui nie les droits autochtones et sa décision de ne plus poursuivre l’objectif d’abaissement des émissions de gaz à effet de serre. ↑
- Au sens de l’Organisation internationale du travail (OIT). Cela comprend un salaire minimum décent, la protection sociale, le respect du droit d’association syndicale et des droits des travailleuses et travailleurs, en particulier le droit à la santé et à la sécurité dans l’exercice du travail, ce dont beaucoup de travailleuses et travailleurs migrants sont privés aujourd’hui, y compris au Canada et au Québec. ↑





