Frei Betto :

« Il est essentiel de proposer de nouveaux paradigmes de civilisation »

En pleine crise économique et financière généralisée, la planète doit chercher de nouveaux paradigmes de civilisation, en incluant la sphère de la coopération internationale. Ces nouvelles références de relations planétaires doivent s'inscrire dans une éthique différente, basée sur le partage et sur le respect mutuel entre peuples et nations. Une thèse défendue par le théologien brésilien de la libération Carlos Alberto Libânio Christo, plus connu sous le nom de Frei Betto. Celui-ci vient de séjourner en Suisse, où il a participé au 50e anniversaire de E-CHANGER, organisation helvétique de coopération solidaire, dont il est conseiller et partenaire depuis de nombreuses années. La situation actuelle de la nouvelle démocratie populaire latino-américaine - ternie seulement par le coup d'Etat au Honduras -, le rôle moteur des mouvements sociaux, l'importance de la lutte contre la faim et ses obstacles réels, tels sont quelques-uns des thèmes centraux de cet entretien.
Par , Mis en ligne le 04 novembre 2009

Frei Betto, âgé de 65 ans, reli­gieux domi­ni­cain, est écri­vain et jour­na­liste, conseiller des mou­ve­ments sociaux de son pays et mili­tant social actif. Durant deux ans, il fut le conseiller per­son­nel du pré­sident Luiz Inacio « Lula » Da Silva, mais il a quitté ses fonc­tions gou­ver­ne­men­tales, lorsque le pro­gramme « Faim zéro » qu’il coor­don­nait, « a cessé d’être un pro­gramme d’émancipation pour deve­nir un moyen com­pen­sa­toire à des fins élec­to­rales ».

  • Nous avons besoin de nou­velles réfé­rences de société et de pla­nète
  • La coopé­ra­tion Nord-Sud exige une péda­go­gie de la modes­tie
  • Les vic­times vont nous obli­ger à chan­ger
  • Le coup d’Etat au Honduras ternit la nou­velle démo­cra­tie latino-amé­ri­caine

La crise mon­diale pré­oc­cupe l’ensemble de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Jusqu’ici, les réponses don­nées ont-elles été effec­tives ?

F.B. — Concernant des solu­tions de fonds, je doute for­te­ment que les diri­geants des prin­ci­pales puis­sances mon­diales s’en pré­oc­cupent réel­le­ment. Le sommet du G8 (les sept nations les plus indus­tria­li­sées plus la Russie), tenue récem­ment à L’Aquila (Italie), n’a pas donné de signes effec­tifs.

Néanmoins, le G8 a décidé d’affecter un mon­tant signi­fi­ca­tif pour com­battre la misère dans le monde.

Un mon­tant tota­le­ment insuf­fi­sant. Certes, le G8 a accordé 15 mil­liards de dol­lars pour faire face à la pau­vreté. Entre temps, de sep­tembre 2008 à l’été 2009, les mêmes diri­geants ont dépensé mille fois plus pour sauver le sys­tème finan­cier. Avec une vision cri­tique, nous pou­vons arri­ver à la conclu­sion que ces diri­geants sont plus pré­oc­cu­pés par le sau­ve­tage du sys­tème que par celui de toute l’humanité. C’est un cynisme ter­rible. 2 habi­tants du monde sur 3 vivent dans la pau­vreté et c’est un fait objec­tif, auquel il n’y a pas de réponse. On ne peut accep­ter que 950.000 hommes et femmes aient faim, que 23.000 per­sonnes – dont la majo­rité sont des enfants – meurent chaque jour de faim-

La crise est aussi éthique

Comment expli­quez-vous cette réa­lité ?

— La situa­tion actuelle témoigne d’une pro­fonde crise éthique. Elle touche toutes les sphères des rela­tions entre nations et elle oblige à penser de nou­veaux para­digmes. J’insiste sur ce point : les puis­sants veulent sauver le sys­tème et non l’humanité. La lote­rie bio­lo­gique qui te fait naître en Suisse ou aux Etats-Unis plutôt que dans une favela de Sao Paulo (Brésil) ou en Erythrée est abso­lu­ment injuste. Et au lieu de nous sentir pri­vi­lé­giés par ce hasard bio­lo­gique, nous devrions res­sen­tir une grande dette sociale envers ceux qui souffrent de la faim et agir en consé­quence.

Une réa­lité mon­diale qui, alors, ne réus­sit pas à sen­si­bi­li­ser réel­le­ment la pla­nète ?

— Les pays indus­tria­li­sés les plus riches sont par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pés par la menace consti­tuée par la crise sur leur niveau de consom­ma­tion, dont les racines sont absurdes. Si on vou­lait géné­ra­li­ser la consom­ma­tion du Nord à l’ensemble du globe, nous aurions de besoin de 3-4 pla­nètes pour obte­nir des res­sources suf­fi­santes. C’est une erreur de penser que l’amélioration des condi­tions de vie des gens se réa­li­sera grâce à la crois­sance éco­no­mique. Cette crois­sance ne se reflète qua­si­ment jamais sur les majo­ri­tés qui conti­nuent à vivre pauvres exploi­tées. La crois­sance réelle devrait se mesu­rer avec des para­mètres et des indi­ca­teurs de déve­lop­pe­ment humain…

Pourquoi la lutte contre la faim ne déclenche-t-elle pas une réelle mobi­li­sa­tion pla­né­taire ?

— Il y a 4 causes prin­ci­pales de morts pré­coces. Les mala­dies (SIDA, cancer, mala­ria, etc.) ; les acci­dents dues à de mul­tiples causes ; le troi­sième, la vio­lence dans ses dif­fé­rentes formes, y com­pris le ter­ro­risme ; la qua­trième cause, la faim. Les vic­times pro­duites par les trois pre­mières causes sont beau­coup moins nom­breuses que celles de la qua­trième. Néanmoins, il n’y a pas de mobi­li­sa­tion consis­tante contre la faim… La faim menace seule­ment les misé­rables de cette terre, dont nous ne sommes pas. Je fus pri­vi­lé­gié dans la lote­rie bio­lo­gique et alors notre com­por­te­ment est insen­sible face à ce grand drame pla­né­taire. La ten­dance égoïste qui touche l’être humain..

Y a-t-il une pos­si­bi­lité que ce cadre, quasi fata­liste, se modi­fie…

— Oui, mais par un chan­ge­ment de réfé­rences, de para­digmes. Ce pro­ces­sus ne sera ni facile, ni simple, mais les vic­times de l’injustice vont nous obli­ger à chan­ger d’attitude. Deux exemples évi­dents : pre­miè­re­ment, la dévas­ta­tion de l’environnement affecte tous éga­le­ment les riches et les pauvres, le Nord et le Sud. Et c’est une pres­sion sur les prises de posi­tions de quelques gou­ver­ne­ments et res­pon­sables poli­tiques mon­diaux, même au-delà de leurs propres désirs et volon­tés. Deuxièmement, les migra­tions des popu­la­tions appau­vries vers les pays riches répondent au besoin de survie de ceux qui n’ont rien. Il n’existe ni police, ni armée, ni légis­la­tion qui puisse empê­cher cette ten­dance migra­toire qui touche déjà les nations enri­chies. Ce flux ne va pas s’arrêter. Les res­pon­sables poli­tiques devront donc prendre des déci­sions consé­quentes pour per­mettre aux pays pauvres d’entreprendre un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment auto­nome qui per­mette à leurs popu­la­tions de pou­voir y vivre.

Ces nou­velles réfé­rences doivent-elles être cher­chées à l’intérieur ou hors du sys­tème ?

— Depuis ma jeu­nesse, j’ai une for­ma­tion et une expé­rience révo­lu­tion­naire. Mon para­digme, c’est la société post-capi­ta­liste. Et cette société post-capi­ta­liste s’appelle socia­lisme. Je suis un socia­liste onto­lo­gique. Cela ne signi­fie pas que je consi­dère comme un modèle toute réfé­rence socia­liste his­to­rique, spé­cia­le­ment celle de l’Europe de l’Est.

Une coopération réellement solidaire

Quel rôle joue la coopé­ra­tion Nord-Sud dans cette dyna­mique com­plexe ?

— Je pense que le concept de coopé­ra­tion réel­le­ment soli­daire acquière, dans ce contexte, une valeur impor­tante. Une atti­tude de modes­tie est essen­tielle. Les ONG du Nord qui tra­vaillent dans le Sud doivent se doter des outils de la péda­go­gie et de l’éducation de Paulo Freire. Cela implique de se mettre au ser­vice de l’autre, sans aucune arro­gance ni colo­nia­lisme, en com­pre­nant les dif­fé­rences, en assu­mant le fait que per­sonne n’est supé­rieur à l’autre, mais que chacun a une culture dif­fé­rente.

Comment s’exprimerait concrè­te­ment cette atti­tude dans le quo­ti­dien des rap­ports Nord-Sud ?

– Une règle d’or de la coopé­ra­tion soli­daire consiste à pro­mou­voir l’auto-estime des acteurs sociaux du Sud. Elle doit ren­for­cer les mou­ve­ments sociaux et conso­li­der la for­ma­tion de leurs diri­geants. L’instruction et la for­ma­tion devraient consti­tuer un apport essen­tiel. En ren­for­çant simul­ta­né­ment la conscience de la néces­sité de déve­lop­per des rap­ports éga­li­taires, basés sur une pers­pec­tive éman­ci­pa­trice de la popu­la­tion du Sud et non sur une optique cari­ta­tive ou colo­nia­liste du Nord envers le Sud. En ce sens, je veux dire que des ONG comme E-CHANGER sont excep­tion­nelles et d’une grande cohé­rence. Elles vont tra­vailler au Sud, en Amérique latine – et plus par­ti­cu­liè­re­ment au Brésil, le cas que je connais le mieux – en se met­tant au ser­vice des acteurs sociaux, sans impo­ser de vérité, à l’écoute, ouvertes à l’apprentissage constant, conscientes que tous ont beau­coup à apprendre dans cet échange à visage humain.

L’espérance latino-américaine

L’essentiel de votre réflexion glo­bale se nour­rit de la réa­lité bré­si­lienne et latino-amé­ri­caine. Quel moment poli­tique ce conti­nent vit-il ?

— Durant les der­nières décen­nies, il a connu trois étapes très dif­fé­ren­ciées. La pre­mière, entre 1960 et 1980, celle des dic­ta­tures mili­taires, avec une répres­sion géné­ra­li­sée, les dis­pa­ri­tions for­cées de per­sonnes, la prison et l’exil. Ensuite, a suivi une période de néo-libé­ra­lisme mes­sia­nique qui a fait explo­ser les contra­dic­tions et la pola­ri­sa­tion sociale. L’étape actuelle est mar­quée par un cycle de démo­cra­ties popu­laires. Les mou­ve­ments sociaux se sentent aujourd’hui écou­tés et pris en compte, comme jamais aupa­ra­vant. Beaucoup de leurs diri­geants par­ti­cipent même à des gou­ver­ne­ments.

Quel en est le signe le plus carac­té­ris­tique ?

— L’existence d’une série d’initiatives régio­nales et conti­nen­tales qui pro­meuvent des pro­po­si­tions d’intégration avec l’autonomie. Et c’est très impor­tant face à la longue his­toire de dépen­dance colo­niale que nous avons souf­fert durant des siècles. Avec une note amère dans ce cadre posi­tif : le coup d’Etat au Honduras, le 28 juin 2009. Nous avions pensé qu’il n’y aurait plus jamais de dic­ta­tures, et ce coup d’Etat ouvre un cadre pré­oc­cu­pant. La mobi­li­sa­tion latino-amé­ri­caine contre le coup d’Etat est par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive.

Un conti­nent qui a un futur ?

— J’irai jusqu’à dire que l’Amérique latine est aujourd’hui la seule région de la pla­nète qui vive un réel moment d’espérance. Elle compte des mou­ve­ments popu­laires, de types divers, très forts. Il y a des gou­ver­ne­ments comme ceux de Evo Morales (Bolivie) ou de Rafael Correa (Equateur), qui ont conclu des alliances impor­tantes avec ces mou­ve­ments et qui s’en nour­rissent

La grande pré­oc­cu­pa­tion du mili­tant Betto… ?

— La lutte contre la pau­vreté m’alimente. Dieu ne veut pas la pau­vreté. La pau­vreté résulte de l’injustice humaine. La pre­mière page de la Bible dit que Dieu a créé l’homme pour que celui-ci vive dans un para­dis. Pas dans la misère, qui est pro­duit des hommes. Dieu est père et mère, mais il n’est pas pater­na­liste…
Je ne crains ni pour ma vie, ni même de perdre ma foi. Mon unique peur, c’est de trahir l’espérance des pauvres.


Propos recueillis par Sergio Ferrari et Beat « Tuto » Wehrle
Traduction H.P. Renk,
Service de presse E-CHANGER avec la col­la­bo­ra­tion de la FEDEVACO

Le Brésil vu par Frei Betto

« Le Brésil d’aujourd’hui, celui de Lula, est bien meilleur qu’avec tout autre gou­ver­ne­ment du passé », affirme avec convic­tion Frei Betto. Il recon­naît le « rôle géo­po­li­tique, la cré­di­bi­lité et la recon­nais­sance de Lula sur le plan inter­na­tio­nal, son rôle de média­teur, sa pré­sence déter­mi­nante sur le conti­nent ». Tout comme, énu­mère-t-il, le contrôle de l’inflation, cer­tains pro­grammes sociaux qui ont réduit la misère pour 10 mil­lions de per­sonnes durant ces der­nières années, et la non-cri­mi­na­li­sa­tion et la non per­sé­cu­tion des mou­ve­ments sociaux.

Néanmoins, les cri­tiques de Betto envers la poli­tique actuelle pèsent aussi très lourd : « Pour moi, le Parti des Travailleurs (PT) est une grande dés­illu­sion : il s’est éloi­gné des mou­ve­ments sociaux, il a connu de nom­breux cas de cor­rup­tion, il a coopté le mou­ve­ment syn­di­cal ».

Son ana­lyse n’est pas tendre : « J’espérais que le gou­ver­ne­ment ait un projet natio­nal pour le Brésil… aujourd’hui, il n’a rien d’autre qu’un projet de pou­voir. Pour se main­te­nir, il doit faire alliance, y com­pris avec des forces diverses et dou­teuses. Il a renoncé à l’alliance avec le mou­ve­ment popu­laire. Il n’a pas implanté la réforme agraire, tou­jours en attente. Aujourd’hui, le gou­ver­ne­ment Lula a une grande dette agraire et éco­lo­gique. Il n’a pas eu la volonté poli­tique d’implanter la réforme agraire et 4 mil­lions de familles conti­nuent d’être sans terre. Il manque d’une sen­si­bi­lité envi­ron­ne­men­tale et l’Amazonie vit un pro­ces­sus irré­ver­sible de défo­res­ta­tion (et par consé­quent de déser­ti­fi­ca­tion) pré­oc­cu­pant » (Sergio Ferrari et Beat Wehrle)

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