La santé malade du capitalisme

Stratification sociale et santé Injustice et problèmes de santé vont de pair

Santé et capitalisme

Par Mis en ligne le 15 mai 2020

La jus­tice sociale est une ques­tion de vie ou de mort[1]

En 1848, les auto­ri­tés prus­siennes demandent à Rudolph Virchow[2], méde­cin ber­li­nois qu’on consi­dère main­te­nant comme le père de la bio­lo­gie moderne, d’enquêter sur une épi­dé­mie de fièvre typhoïde en Silésie. Il a tôt fait d’accuser la pau­vreté et son cor­tège de déplo­rables condi­tions hygié­niques et ne manque pas de cri­ti­quer les auto­ri­tés en place. Son rap­port lui valut de perdre son emploi à l’Hôpital de la Charité, mais il passa à l’histoire comme un docu­ment fon­da­teur de la méde­cine sociale. À la même époque en Angleterre, le réfor­ma­teur social Edwin Chadwick en arri­vait aux mêmes conclu­sions dans le cas d’une épi­dé­mie de tuber­cu­lose[3].

La notion d’inégalités sociales de santé est plus récente. Il aura fallu attendre les études de Whitehall I, en 1978[4], pour que Sir Michael Marmot décrive chez les fonc­tion­naires bri­tan­niques ce qu’on désigne main­te­nant comme un gra­dient social de santé. Classés en cinq caté­go­ries occu­pa­tion­nelles (des man­da­rins de l’État aux tra­vailleurs manuels), les fonc­tion­naires démon­traient à chaque palier social une inci­dence moins grande de mala­dies car­dio­vas­cu­laires que dans la classe immé­dia­te­ment infé­rieure. Contrairement à une idée reçue à l’époque, ces dif­fé­rences entre classes sociales ne s’expliquaient pas entiè­re­ment par de mau­vaises habi­tudes de vie comme le taba­gisme ou une mau­vaise ali­men­ta­tion. En effet, même en tenant compte de ces consi­dé­ra­tions, Sir Michael Marmot démon­trait l’existence d’inégalités de santé tout au long de l’échelle sociale, au-delà des dif­fé­rences déjà iden­ti­fiées entre les riches et les pauvres.

Ces dif­fé­rences, maintes fois obser­vées depuis[5], sont désor­mais dési­gnées comme les « inéga­li­tés sociales de santé », défi­nies comme des écarts sys­té­ma­tiques d’état de santé entre les groupes socio-éco­no­miques[6]. Ces dif­fé­rences de santé découlent de la struc­tu­ra­tion des rap­ports sociaux mar­quée par une dis­tri­bu­tion inégale des res­sources, du pou­voir et de l’accès aux condi­tions de vie pro­pices à une bonne santé. Elles sont donc évi­tables. On retrouve ces dis­pa­ri­tés d’état de santé entre les popu­la­tions des pays riches et des pays pauvres bien sûr, mais aussi à l’intérieur de tous les pays et dans tous les types de socié­tés[7]. Cependant, bien qu’universellement pré­sent, le phé­no­mène n’a pas par­tout la même impor­tance.

Dans cet article, nous ten­te­rons d’exposer la situa­tion à Montréal où les inéga­li­tés sociales de santé sont décrites depuis 1998. Nous abor­de­rons par la suite les modèles expli­ca­tifs de ces inéga­li­tés. Nous dis­cu­te­rons des dif­fé­rences entre pays en fonc­tion de leur sys­tème de pro­tec­tion sociale. La conclu­sion illus­trera com­ment les grandes orga­ni­sa­tions de santé publique au niveau mon­dial remettent en ques­tion la ges­tion de l’économie capi­ta­liste au nom de la réduc­tion des inéga­li­tés sociales de santé.

Les inéga­li­tés sociales de santé à Montréal

En 1998, le Directeur de la santé publique de Montréal publiait son pre­mier rap­port annuel qu’il inti­tu­lait Les inéga­li­tés sociales de santé[8]. À la sur­prise de tous, il fai­sait état de dif­fé­rences d’espérance de vie mar­quantes entre les quar­tiers de Montréal, allant jusqu’à 14 années pour ce qui est de l’espérance de vie en bonne santé. Les sta­tis­tiques vitales de cer­tains quar­tiers s’apparentaient, au point de vue sani­taire, à celles des pays les plus avan­cés comme la Suède alors que dans d’autres elles res­sem­blaient davan­tage à celles des pays à déve­lop­pe­ment moyen. Parmi l’ensemble des écarts de santé réper­to­riés dans le rap­port, les quar­tiers pauvres sont mar­qués par une pré­va­lence plus élevée que dans les quar­tiers riches de gros­sesses à l’adolescence, de faibles poids à la nais­sance, de sui­cides, de can­cers du poumon et d’hospitalisations. Le rap­port atti­rait aussi l’attention sur la mor­ta­lité exces­sive des jeunes de la rue.

L’exercice a été répété en 2011 afin de mesu­rer l’évolution de ces écarts de santé[9]. Globalement, l’espérance de vie s’était amé­lio­rée pour toutes les caté­go­ries de revenu, mais les écarts entre riches et pauvres se main­te­naient de façon constante, et ce, pour toutes les variables consi­dé­rées, que ce soit la mor­ta­lité cardio-vas­cu­laire, la mor­ta­lité néo­na­tale, les taux d’enfants de petits poids à la nais­sance ou de pré­ma­tu­rité. Par exemple, la figure 1 fait état de cette évo­lu­tion pour ce qui est de la mor­ta­lité pré­ma­tu­rée.

Figure 1 : Taux de mor­ta­lité pré­ma­tu­rée (avant 75 ans) selon le revenu à Montréal de 1989-1991 à 2006-2008

Source : Le chemin par­couru. DSP-Montréal, 2011.

Au-delà des mala­dies, les dis­pa­ri­tés dans l’état de santé se constatent aussi dans les taux de trau­ma­tismes. La figure 2 illustre le phé­no­mène des bles­sés de la route à Montréal dont le taux est envi­ron cinq fois plus élevé pour ce qui est du quin­tile de la popu­la­tion le plus pauvre par rap­port au quin­tile de la popu­la­tion mieux nantie.

Figure 2 : Nombre d’enfants bles­sés à 100 inter­sec­tions selon le revenu moyen des familles des arron­dis­se­ments ou des villes, Île de Montréal (adap­ta­tion de P. Morency et F. Tessier, 2010)

Source : Le chemin par­couru, DSP-Montréal, 2011.

Une com­pa­rai­son avec les grandes villes cana­diennes fai­sait cepen­dant res­sor­tir une carac­té­ris­tique pro­pre­ment mont­réa­laise. Bien que la popu­la­tion de Montréal soit com­po­sée d’une impor­tante pro­por­tion de per­sonnes pauvres et de familles mono­pa­ren­tales, les sta­tis­tiques de santé infan­tile y étaient parmi les meilleures au Canada. Une hypo­thèse a été for­mu­lée pour expli­quer ce phé­no­mène para­doxal : dans la der­nière décen­nie, le Québec a déve­loppé des poli­tiques fami­liales géné­reuses, ce qui n’a pas été le cas dans le reste du Canada. On pense ici aux congés paren­taux rétri­bués, aux ser­vices de garde à contri­bu­tion réduite, sans comp­ter les cré­dits d’impôt pour enfants et les allo­ca­tions fami­liales. Les dis­po­si­tifs mis en place pour sou­la­ger la pau­vreté des familles auraient pro­ba­ble­ment eu un impact à terme sur la santé des jeunes enfants.

Les modèles expli­ca­tifs

Comment ces écarts de santé se déve­loppent-ils ? Les liens entre inéga­li­tés sociales et santé sont com­plexes et, pour les expli­quer, on doit faire appel à plu­sieurs méca­nismes concur­rents. Nous les abor­de­rons cepen­dant ici indé­pen­dam­ment les uns des autres.

Certains auteurs ont évoqué des erreurs de mesure[10]. Le phé­no­mène étant main­te­nant très bien docu­menté, dans des contextes variés et avec des métho­do­lo­gies de plus en plus raf­fi­nées, il appa­raît dif­fi­cile de conti­nuer de nier la réa­lité des écarts sociaux de santé.

Une expli­ca­tion très répan­due met en cause le sen­ti­ment de défaite vécu par les membres des classes sociales infé­rieures, accom­pa­gné de son cor­tège d’émotions néga­tives comme la honte, l’anxiété et la dépres­sion[11]. Cette hypo­thèse psy­cho­so­ciale repose entre autres sur les études de Whitehall qui démon­traient que les écarts de santé mesu­rés à l’époque ne pou­vaient être la consé­quence de pri­va­tion maté­rielle, tous les par­ti­ci­pants étant des employés du ser­vice civil bri­tan­nique. Des modèles pro­po­sés pour expli­quer le com­por­te­ment d’animaux en situa­tion de « défaite » mettent en évi­dence des consé­quences néfastes pour la santé qui cor­ro­bo­re­raient cette expli­ca­tion[12].

Le socio­logue fran­çais Pierre Bourdieu a beau­coup écrit sur le capi­tal cultu­rel des classes pauvres[13] et l’impact qu’il aurait sur leur capa­cité d’adopter de saines habi­tudes de vie. Les connais­sances sur les effets des modes de vie sur la santé, mais aussi les modèles de réus­site pro­po­sés, la consom­ma­tion cultu­relle, bref tout ce qui consti­tue la culture dans les milieux popu­laires ne pré­dis­po­se­rait pas à des com­por­te­ments favo­rables à la santé, d’où le cor­tège sub­sé­quent de mala­dies chro­niques comme le cancer et les mala­dies car­dio­vas­cu­laires dans ces milieux.

D’autres auteurs[14], qui se qua­li­fient de néo-maté­ria­listes, sug­gèrent qu’au-delà des besoins de base de la vie quo­ti­dienne, d’autres res­sources sont essen­tielles à la vie en société. Ils consi­dèrent donc que le méca­nisme de pro­duc­tion des inéga­li­tés sociales de santé n’est pas que psy­cho­so­cial ou cultu­rel. Ils insistent sur l’importance de l’accès à plu­sieurs res­sources maté­rielles deve­nues incon­tour­nables comme le trans­port, l’éducation, la salu­brité des loge­ments, etc. La qua­lité des infra­struc­tures est aussi mise en cause ainsi que le finan­ce­ment des pro­grammes publics dans les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés. Les inéga­li­tés sociales de santé décou­le­raient alors de l’iniquité d’accès à ces res­sources déployées dans les socié­tés modernes.

Enfin, d’autres expli­ca­tions, basées cette fois sur la recherche bio­mé­di­cale, mettent en cause des expo­si­tions à un stress toxique durant la période néo­na­tale[15]. Dans le ventre de leur mère, les enfants seraient déjà soumis aux réper­cus­sions du stress que la pau­vreté chro­nique engendre. Leur cer­veau serait par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible aux hor­mones du stress qui passent la bar­rière pla­cen­taire. En décou­le­raient des fra­gi­li­tés per­sis­tant jusqu’à un âge avancé qui se mani­fes­te­raient par une sus­cep­ti­bi­lité accrue aux infec­tions, aux mala­dies chro­niques ainsi qu’une pro­pen­sion à déve­lop­per des dépen­dances, dont celle aux pro­duits du tabac qui est de loin la plus toxique.

Inégalités sociales, inter­ven­tions publiques et régimes de pro­tec­tion sociale

La sec­tion pré­cé­dente a évoqué les condi­tions qui engendrent des états de santé de plus en plus défa­vo­rables au fur et à mesure qu’on des­cend dans l’échelle sociale. Ces inéga­li­tés de santé ne sont pas éga­le­ment dis­tri­buées sur la pla­nète et on peut obser­ver de grandes varia­tions même dans les pays très déve­lop­pés, ce qui ren­force l’idée du carac­tère émi­nem­ment évi­table de ce phé­no­mène.

Le modèle que l’on décrira main­te­nant[16] a servi de cadre concep­tuel à une équipe de cher­cheurs de l’Université Erasmus à Rotterdam, sub­ven­tion­née par le gou­ver­ne­ment néer­lan­dais pour éva­luer les inter­ven­tions visant la réduc­tion des inéga­li­tés sociales de santé. Il for­mule l’hypothèse que le statut socio-éco­no­mique est cor­rélé avec de nom­breux déter­mi­nants qui ont un impact sur la santé.

Les inter­ven­tions peuvent se situer à quatre niveaux selon le modèle. On peut agir sur l’amélioration du statut socio-éco­no­mique des per­sonnes, c’est-à-dire sur le niveau le plus fon­da­men­tal, ce qui entraîne un effet de cas­cade sur les déter­mi­nants de santé inter­mé­diaires comme la qua­lité du loge­ment, la dépen­dance au taba­gisme ou la qua­lité de l’alimentation. On peut aussi inter­ve­nir direc­te­ment sur ces déter­mi­nants en agis­sant par exemple sur la salu­brité des loge­ments. Une mesure comme l’amélioration de l’accessibilité géo­gra­phique aux fruits et légumes par des pro­grammes muni­ci­paux de revi­ta­li­sa­tion urbaine inté­grée ou par des pro­grammes de santé publique incluant des cui­sines col­lec­tives et des jar­dins com­mu­nau­taires se situe aussi à ce niveau.

Un autre type d’interventions consiste en l’élaboration et la mise en œuvre de stra­té­gies pour éviter que la mau­vaise santé ne conduise à un statut socio-éco­no­mique encore plus bas. On pense ici aux assu­rances inva­li­dité qui font en sorte que les malades conservent leur niveau de revenu anté­rieur plutôt que de dépendre de minima sociaux. Plusieurs pays ont aussi mis en place des pro­grammes d’adaptation des loge­ments et des postes de tra­vail pour les per­sonnes han­di­ca­pées, favo­ri­sant ainsi leur inser­tion en emploi et de meilleurs reve­nus[17].

Enfin, la stra­té­gie la plus fré­quem­ment employée est liée à la mise en place de ser­vices médi­caux ciblés pour les popu­la­tions dému­nies comme les cli­niques de Médecins du Monde pour les sans-papiers. Le Québec ajuste ainsi les bud­gets des éta­blis­se­ments de santé en fonc­tion de l’indice de défa­vo­ri­sa­tion sociale et maté­rielle de Pampalon[18]. Cette stra­té­gie est coû­teuse et appa­raît bien loin dans la cas­cade des évè­ne­ments qui conduisent de la pau­vreté à la mau­vaise santé. Elle est mal­heu­reu­se­ment celle qui est sou­vent pré­fé­rée par les pou­voirs publics.

Les cher­cheurs de l’Université Erasmus ont passé à la loupe 500 inter­ven­tions de réduc­tion des inéga­li­tés sociales de santé. Leurs conclu­sions indiquent que la stra­té­gie la plus effi­cace pour y arri­ver est l’amélioration du statut socio-éco­no­mique puisqu’il se situe en amont de mul­tiples voies qui conduisent à la mau­vaise santé. Il est dif­fi­cile d’intervenir à ce niveau sans ques­tion­ner direc­te­ment les poli­tiques qui déter­minent la répar­ti­tion des res­sources dans une société, d’où l’intérêt de plu­sieurs cher­cheurs pour les com­pa­rai­sons inter­na­tio­nales.

Est-ce que cer­tains régimes de pro­tec­tion sociale réus­si­raient mieux que d’autres à créer des condi­tions favo­rables à la santé ? Deux articles publiés dans les der­nières décen­nies ont porté sur le sujet. Les auteurs en sont arri­vés aux mêmes conclu­sions par des métho­do­lo­gies dif­fé­rentes. Les deux études por­taient sur les pays les plus déve­lop­pés de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE). Ces pays étaient libé­raux, socio­dé­mo­crates ou conser­va­teurs fami­lia­listes. Bien que cer­tains pays aient été autre­fois membres du bloc de l’Est, aucun ne se réclame actuel­le­ment du socia­lisme.

La pre­mière étude a été publiée en 2001 dans la revue Social Science and Medicine[19]. Elle a été menée par Vincente Navarro, réputé pro­fes­seur de santé publique à l’Université Johns Hopkins. L’auteur s’est inté­ressé aux années glo­rieuses du capi­ta­lisme entre 1945 et 1980 et a étudié les réa­li­sa­tions des partis poli­tiques lorsqu’ils étaient au pou­voir durant cette période. Il a regroupé ces partis en quatre caté­go­ries prin­ci­pales, soit les libé­raux, les démo­crates chré­tiens, les socio­dé­mo­crates et ceux qu’il a qua­li­fiés d’« ex-fas­cistes ». Leurs réa­li­sa­tions étaient regrou­pées en quatre prin­ci­paux domaines, soit :

  1. la redis­tri­bu­tion de la richesse et des reve­nus ainsi que la situa­tion de l’emploi ;
  2. le niveau de dépenses publiques, notam­ment la cou­ver­ture d’assurance mala­die ;
  3. les dépenses sociales, comme le sou­tien aux familles ainsi que les soins à domi­cile ;
  4. le niveau de santé de la popu­la­tion géné­rale qu’il a décidé d’estimer par les taux de mor­ta­lité infan­tile.

On pour­rait résu­mer ses conclu­sions en disant que les partis qui misent davan­tage sur les poli­tiques redis­tri­bu­tives comme une fis­ca­lité pro­gres­sive et des pro­grammes sociaux géné­reux ainsi que sur l’atteinte d’un très haut niveau d’emploi réus­sissent mieux que les autres à dimi­nuer la mor­ta­lité infan­tile. Les partis socio­dé­mo­crates res­sortent donc gagnants de ces com­pa­rai­sons.

Parue sept années plus tard dans la revue Lancet, l’étude d’Olle Lundberg[20], un pro­fes­seur du Karolinska Institutet à Stockholm, a visé la modé­li­sa­tion de l’effet des poli­tiques sociales sur la santé, plus pré­ci­sé­ment des poli­tiques fami­liales et de sou­tien au revenu à la retraite. Dix-huit pays membres de l’OCDE étaient étu­diés pour des périodes com­pa­rables à celles de l’étude de Vicente Navarro, soit de 1970 à 2000 pour ce qui est des poli­tiques fami­liales, et de 1950 à 2000 pour les poli­tiques de pen­sion. Les variables dépen­dantes étaient aussi la mor­ta­lité infan­tile dans le pre­mier cas et la mor­ta­lité exces­sive des per­sonnes âgées dans le deuxième.

Un enjeu d’équité des genres est mani­feste dans les résul­tats obte­nus. Les pays qui favo­risent un modèle fami­lial conser­va­teur dans leur archi­tec­ture de poli­tiques sociales réus­sissent moins bien à dimi­nuer la mor­ta­lité infan­tile que ceux qui sou­tiennent plutôt les familles où les deux parents tra­vaillent. Chaque aug­men­ta­tion d’un point de pour­cen­tage de ce type de sou­tien s’accompagne d’une dimi­nu­tion de la mor­ta­lité infan­tile de 0,04 décès par 1000 nais­sances. Encore ici, les pays nor­diques qui conçoivent des poli­tiques sociales qui faci­litent la par­ti­ci­pa­tion des femmes au marché du tra­vail res­sortent gagnants de la com­pa­rai­son[21]. Leurs pro­grammes de congés paren­taux sub­stan­tiels durant toute la petite enfance, de ser­vices de garde sub­ven­tion­nés, de par­tage des tâches fami­liales entre les parents ainsi que l’excellence de leurs ser­vices de santé de pre­mière ligne sont fré­quem­ment évo­qués.

En ce qui regarde la mor­ta­lité chez les per­sonnes âgées, encore ici non seule­ment la géné­ro­sité des pen­sions est-elle en cause, mais aussi le type de pro­tec­tion sociale. En effet, seuls les régimes de retraite du type revenu mini­mum garanti sont effi­caces pour réduire l’excès de mor­ta­lité chez les per­sonnes âgées par oppo­si­tion à ceux qui sont plutôt reliés aux reve­nus gagnés.

Les conclu­sions de ces deux études indiquent qu’en ce qui concerne la santé, y com­pris dans les pays très déve­lop­pés, tous les régimes poli­tiques ne se valent pas. Très clai­re­ment, la social-démo­cra­tie crée des envi­ron­ne­ments plus favo­rables à la santé. Les indi­ca­teurs rete­nus étant des indi­ca­teurs très signi­fi­ca­tifs (la mor­ta­lité), on peut penser que les effets se mani­festent à de mul­tiples niveaux tout au long du par­cours de vie.

Conclusion

La redé­cou­verte par les cher­cheurs et les pra­ti­ciens de la santé publique dans les années 1980 des « déter­mi­nants sociaux de la santé » a ouvert la porte à une remise en ques­tion de plu­sieurs poli­tiques sociales, éco­no­miques et envi­ron­ne­men­tales pour contrer les effets sur la santé des éco­no­mies capi­ta­listes. Un docu­ment par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant de l’OMS Europe[22] en donne des exemples élo­quents.

Au sujet de l’alimentation, sujet tra­di­tion­nel de santé publique s’il en est, Wilkinson et Marmot affirment que : « Comme l’approvisionnement ali­men­taire est tri­bu­taire des mar­chés mon­diaux, la garan­tie d’une ali­men­ta­tion saine est une ques­tion poli­tique[23] ». Notant l’influence déter­mi­nante des dif­fé­rents accords inter­na­tio­naux sur la dis­po­ni­bi­lité d’aliments sains pour les popu­la­tions, ils appellent à « un pro­ces­sus démo­cra­tique, trans­pa­rent et res­pon­sable de prise de déci­sions pour l’ensemble des ques­tions rela­tives aux dis­po­si­tions régle­men­taires sur les ali­ments, avec la par­ti­ci­pa­tion de toutes les par­ties pre­nantes, y com­pris les consom­ma­teurs ».

En ce qui regarde les trans­ports, l’OMS Europe signale qu’« une poli­tique des trans­ports sou­cieuse de la santé décou­rage le recours à l’automobile et favo­rise la marche à pied et le vélo, tout en amé­lio­rant les trans­ports en commun ». Les actions à mener entrent en col­li­sion fron­tale avec les inté­rêts de l’industrie auto­mo­bile ou de la publi­cité par exemple.

Les tra­vaux sur les inéga­li­tés sociales de santé per­mettent d’approfondir encore davan­tage la remise en ques­tion des poli­tiques puisqu’au-delà des déter­mi­nants par­ti­cu­liers, c’est toute la struc­ture sociale qui est poin­tée du doigt. L’OMS, dans le rap­port de la Commission sur les déter­mi­nants sociaux en 2008[24], affirme haut et fort que « l’injustice sociale tue à grande échelle » et invite à remettre en ques­tion « la répar­ti­tion du pou­voir, de l’argent et des res­sources ». Les auteurs appellent à revoir les poli­tiques fis­cales, d’avantages sociaux et de ges­tion de l’économie en géné­ral.

La pro­blé­ma­tique des inéga­li­tés sociales de santé, telle qu’elle est com­prise actuel­le­ment en santé publique, met en cause direc­te­ment le capi­ta­lisme dans sa pro­pen­sion à accroître les écarts de richesses entre les groupes de la popu­la­tion. Bien que s’appuyant soli­de­ment sur des don­nées pro­bantes, l’interpellation des pou­voirs éco­no­miques à laquelle se livrent les auto­ri­tés de santé publique est encore mal connue. Plus encore, et on l’a vu, la légi­ti­mité de telles inter­pel­la­tions est contes­tée, comme en témoigne l’exemple récent au Québec[25] d’un mémoire sur les modi­fi­ca­tions à la baisse des barèmes de l’aide sociale. Bien qu’ayant été signé par l’ensemble des direc­teurs de santé publique du Québec, le mémoire – qui récla­mait une éva­lua­tion d’impact sur la santé de ces dimi­nu­tions de reve­nus – a été contesté par le gou­ver­ne­ment en place, et même direc­te­ment par le ministre de la Santé pour­tant garant selon la loi de la santé des Québécois et des Québécoises.

La ques­tion de la santé est très mobi­li­sa­trice au Québec et au Canada et se retrouve sou­vent en tête des prio­ri­tés des citoyens et des citoyennes dans les son­dages. La ques­tion des inéga­li­tés sociales de santé doit être davan­tage expli­quée pour que les choix poli­tiques tiennent désor­mais compte de cette impor­tante et tra­gique réa­lité.


  1. Commission des déter­mi­nants sociaux de la santé, Combler le fossé en une géné­ra­tion. Instaurer l’équité en santé en agis­sant sur les déter­mi­nants sociaux de la santé, Genève, OMS, 2008.
  2. Theodore M. Brown et Elizabeth Fee, « Rudolf Carl Virchow, medi­cal scien­tist, social refor­mer, role model », American Journal of Public Health, vol. 96, n° 12, 2006, p. 2104–2105.
  3. Edwin Chadwick, Chadwick’s Report on Sanitary Conditions, extrait du Report from the Poor Law Commissioners on an Inquiry into the Sanitary Conditions of the Labouring Population of Great Britain, 1842, p. 369-372, ajouté par Laura Del Col au site The Victorian Web, <www​.vic​to​rian​web​.org/​h​i​s​t​o​r​y​/​c​h​a​d​w​i​c​k​2​.html>.
  4. Michael G. Marmot, Geoffrey Rose, Martin Shipley et P. J. Hamilton, « Employment grade and coro­nary heart disease in bri­tish civil ser­vants », Journal of Epidemiology and Community Health, vol. 32, n° 4, 1978, p. 244-249.
  5. William H. Dow et David H. Rehkopf, « Socioeconomic gra­dients in health in inter­na­tio­nal and his­to­ri­cal context », Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 1186, février 2010, p. 24-36 ; Johan P. Mackenbach, Irina Stirbu, Albert-Jan R. Roskam et coll., « Socioeconomic inequa­li­ties in health in 22 euro­pean coun­tries », New England Journal of Medicine, vol. 358, 2008, p. 2468-2481 ; Richie Poulton et coll., « Association bet­ween children’s expe­rience of socioe­co­no­mic disad­van­tage and adult health : a life-course study », The Lancet, vol. 360, n° 9346, 2002, p. 1640-1645 ; Michael G. Marmot, S. Stansfeld, C. Patel et coll., « Health inequa­li­ties among bri­tish civil ser­vants : the Whitehall II study », The Lancet, vol. 337, n° 8754, 1991, p. 1387-1393.
  6. Margaret Whitehead et Göran Dahlgren, Concepts and Principles for Tackling Social Inequities in Health. Levelling up, Part 1, Copenhague, OMS-Europe, WHO Collaborating Centre for Policy Research on Social Determinants of Health, University of Liverpool, 2006.
  7. Commission des déter­mi­nants sociaux de la santé, Combler le fossé en une géné­ra­tion. Instaurer l’équité en santé en agis­sant sur les déter­mi­nants sociaux de la santé. Rapport final, Genève, OMS, 2009.
  8. Direction de santé publique de Montréal, Rapport annuel 1998 sur la santé de la popu­la­tion. Les inéga­li­tés sociales de la santé, Régie régio­nale de la santé et des ser­vices sociaux de Montréal, 1998.
  9. Direction de santé publique de l’Agence de la santé et des ser­vices sociaux de Montréal, Les inéga­li­tés sociales de santé à Montréal. Le chemin par­couru, Rapport du direc­teur de santé publique 2011.
  10. Clare Bambra, « Health inequa­lity and wel­fare state regimes : theo­re­ti­cal insights on a public health ‘‘puzzle’’», Journal of Epidemiology and Community Health, vol. 65, n° 9, 2011.
  11. Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level : Why More Equal Societies Always Do Better, Londres, Allen Lane, 2009 ; Vincent de Gaulejac, Les sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.
  12. Jean-Pierre Roy, « Socioeconomic status and health : a neu­ro­bio­lo­gi­cal pers­pec­tive », Medical Hypotheses, vol. 62, 2004, p. 222-227 ; Henri Laborit, Éloge de la fuite, Paris, Laffont, 1976.
  13. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du juge­ment, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
  14. Bruce G. Link et Jo Phelan, « Social condi­tions as fun­da­men­tal causes of disease », Journal of Health and Social Behavior, vol. 35, n° spé­cial, 1995 ; John W. Lynch, George D. Smith, George Kaplan et James S. House, « Income inequa­lity and mor­ta­lity : impor­tance to health of indi­vi­dual income, psy­cho­so­cial envi­ron­ment, or mate­rial condi­tions », British Medical Journal, vol. 320, n° 7243, 2000, p. 1200-1204.
  15. Jack P. Shonkoff, Andrew S. Garner et coll., « The life­long effects of early child­hood adver­sity and toxic stress. Technical Report » Pediatrics, vol. 129, n° 1, 2012, p. e232 à e246.
  16. Johan P. Mackenbach et Karien Stronks, « A stra­tegy for tack­ling health inequa­li­ties in the Netherlands », British Medical Journal, vol. 325, n° 7371, 2002, p. 1029-1032.
  17. Marie-France Raynault et Dominique Côté, Le bon sens à la scan­di­nave : poli­tiques et inéga­li­tés sociales de santé, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2013.
  18. Robert Pampalon, Denis Hamel et Philippe Gamache, « Évolution récente de la mor­ta­lité pré­ma­tu­rée au Québec selon la défa­vo­ri­sa­tion maté­rielle et sociale », dans Katherine Frohlich, Maria De Koninck, Paul Bernard et Andrée Demers (dir.), Les inéga­li­tés sociales de santé au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008.
  19. Vincente Navarro et Leiyu Shi, « The poli­ti­cal context of social inequa­li­ties and health », Social Science and Medicine, vol. 52, n° 3, 2001, p. 481-491.
  20. Olle Lundberg, Monica A. Yngwe, Maria K. Stjärne, J. I. Elstad, T. Ferrarini, O. Kangas, T. Norström, J. Palme, J. Fritzell et le NEWS Nordic Expert Group, « The role of wel­fare state prin­ciples and gene­ro­sity in social policy pro­grammes for public health : an inter­na­tio­nal com­pa­ra­tive study », The Lancet, vol. 372, n° 9650, 2008, p. 1633-1640.
  21. Raynault et Côté, op. cit.
  22. Commission des déter­mi­nants sociaux de la santé, OMS, 2009, op. cit.
  23. Richard Wilkinson et Michael Marmot (dir.), Les déter­mi­nants sociaux de la santé. Les faits, Copenhague, OMS, 2004, p. 33.
  24. Commission des déter­mi­nants sociaux de la santé, OMS, 2008, op. cit.
  25. Marie-France Raynault, Simon Tessier et Ak’ingabe Guyon, Modifications à l’aide sociale. Éviter l’irréparable en éva­luant d’abord les impacts sur la santé. Mémoire des direc­teurs de santé publique sur le Projet de règle­ment modifiant le Règlement sur l’aide aux per­sonnes et aux familles, Direction de santé publique de l’Agence de la santé et des ser­vices sociaux de Montréal, 2013.

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