Tunisie : la part de l’ombre.

       Le 17 décembre 2010, dans un petit village du centre de la Tunisie, un chômeur de 26 ans, acculé au désespoir, à la fois humilié et persécuté par la police, s’immole devant une foule incrédule. Martyr malgré lui, Mohammed Bouazizi de Sidi-Bouzid allait devenir ainsi le symbole de la «révolution du jasmin» puis du printemps arabe. Quelques jours plus tard, armés de leur seul courage des milliers de jeunes prenaient la rue d’assaut à Tunis et ailleurs désireux de rompre un silence de plus de 50 ans.

Zine al-Abidine Ben Ali, à la tête d’un régime à la légitimité chancelante, mais à la poigne de fer, tombe enfin le 14 janvier 2011 tel un premier verrou au cœur d’un système détesté. Sa tête mise à prix, le dictateur s’enfuira en Arabie Saoudite sans doute pour ne jamais en revenir. La chute retentissante du despote tunisien ouvrit une brèche au sein du monde arabe, lequel, pour la première fois depuis les indépendances, s’engageait au nom de la liberté sur la voie d’une transition vers un modèle de démocratie encore à définir.

 

Reconnu comme l’un des plus solides de la région, le régime de Ben Ali fut victime de sa foi inébranlable dans les vertus inhérentes à la peur et la violence comme mode efficient de régulation de l’ordre social. C’est, de plus, son incapacité à lire la dynamique des forces à l’œuvre au sein de la société tunisienne qui le mène à sa perte. Aux prises, dans certaines régions, avec un taux d’analphabétisme dépassant les 50 %, l’État s’était engagé dans les années 1990 à faciliter l’obtention du baccalauréat en rehaussant la pondération des moyennes, au primaire et au secondaire, de sorte qu’une fois le diplôme en poche, ils soient plus nombreux à poursuivre des études universitaires[ii]. Plus scolarisés que ne le sont leurs voisins, les jeunes tunisiens[iii] se sont donc retrouvés nombreux à réclamer des emplois à la hauteur de leurs compétences et de leur niveau de formation. Or entre 2008 et 2010, le pays doit faire face aux effets combinés des mauvaises récoltes, d’un recul des exportations et d’un manque de devises provoqués par la chute du tourisme et une baisse des investissements étrangers. Le taux de chômage avoisine les 16 % et frappe de plein fouet les nouveaux diplômés.

 

La crise économique, dans sa récurrence fatale, alimenta un malaise social devenu le ferment d’un soulèvement imprévisible et incarnant, de par son envergure, un point de rupture sur lequel viendront s’échoir les forces de répression. La fougue de la jeunesse, déferlant sur l’avenue Habib Bourguiba appelant le pouvoir à «dégager», eut un effet contagieux. Aux couches les plus défavorisées de la population viendront se greffer des franges de la classe moyenne[iv] que le spectre du déclassement ne cesse de hanter. Qu’ils soient artisans, boutiquiers, avocats, ingénieurs, fonctionnaires, médecins ou petits entrepreneurs, tous investirent la rue par un appel large à la solidarité transcendant, c’est à retenir, les lignes de clivages idéologiques. Profitant d’une maîtrise assurée des divers réseaux réels et virtuels, les organisations de la société civile purent, de leur côté, bénéficier de l’expertise de nombreux militants de l’opposition  rompus à la lutte sous Bourguiba puis Ben Ali.

 

 

Sociologie de la révolution

D’emblée, une sociologie de la révolution révèle deux choses essentielles. D’une part, en raison de sa spécificité historique, notamment dans le contenu de sa loi fondamentale, la société tunisienne semble, davantage qu’ailleurs, ouverte à la modernité politique. Elle est, d’autre part, mobilisée par une pluralité de discours qui circulent enfin librement dans un esprit de tolérance auquel les Tunisiens rencontrés sur la rue se disent attachés. En témoigne, à cet égard, l’élection de l’assemblée constituante le 23 octobre 2011 à laquelle participèrent plus d’une centaine[v] de partis politiques. Principale force du pays, Ennahdha, [vi]le parti islamiste de la renaissance fut alors élu (obtenant 89 sièges sur les 217 au total) et chargé de former un gouvernement transitoire s’engageant à respecter les règles démocratiques.

 

Née dans la douleur, la jeune démocratie est confrontée aujourd’hui au doute lancinant dont était porteur, dans ses dérives potentielles, le passage d’un régime autoritaire à l’établissement d’un mode pacifié de résolution des conflits que sous-tend l’état de droit. Rien n’est joué et pourtant la déception n’a jamais été aussi grande dans les rangs de ceux qui ont fait la révolution. Le corps social est traversé de tensions récurrentes qu’attestent, deux ans plus tard, de nouvelles fractures. La question de l’emploi demeure inextricable pour le gouvernement du premier ministre Ali Larayedh (Ennahdha)[vii] manifestement sans véritable programme économique et fort peu critique à l’égard des bons conseils du FMI : l’ouverture à l’investissement étranger passant par la mise aux enchères des ressources énergétiques du pays et la privatisation de l’eau potable comme du système de santé. Qui plus est, le pays occuperait la tête du peloton en matière du nombre de jeunes diplômés sans emploi avec un taux de chômage variant de 30 à 40 % selon le niveau de formation. De plus, des études récentes font mention de graves disparités régionales, lesquelles, en alimentant des rivalités, constitueraient une menace sérieuse à la stabilité politique. Ainsi, 14 régions sur 24 au total, seraient jugées «nécessiteuses» dont la région de Sidi Bouzid, berceau de la révolte. Le ralentissement économique[viii] se traduit non seulement par des taux de chômage plus élevés, mais, de surcroit, par des pressions inflationnistes sur les produits alimentaires et le rationnement des denrées incluant le lait.

 

La question religieuse

C’est dans ce contexte que la Tunisie, véritable laboratoire de la parole déverrouillée, voit l’espace public s’ouvrir à tous les antagonismes qui s’y engouffrent littéralement, après des décennies sous le couvercle du silence. Telle une scène sur laquelle tous les acteurs s’entrechoquent, la constituante est devenue depuis quelques mois le révélateur d’un conflit nouveau dont la particularité est de cristalliser, en son sein, à la fois la question sociale et politique : s’imposant comme l’ultime référent d’une révolution qui, jusque-là, le dissimulait. La question religieuse devenue ainsi hégémonique constituerait la principale pierre d’achoppement sur laquelle se serait brisée l’alliance des frères ennemis. Rappelons à cet égard que la constitution de 1959, véritable «Chef-d’œuvre d’ambiguïté»[ix], faisait de l’Islam la religion de l’État et non «religion d’État», la Charia, ici, n’étant pas à la source du droit. Ni laïque, ni islamiste, le nouvel État reconnaissait d’emblée au titre de droits fondamentaux la liberté de conscience et le libre exercice du culte[x]. Personnage controversé, à la foi estimé et détesté, le père de la nation, Habib Bourguiba gouverna donc le pays d’une main de fer de 1956 à 1987 sans remettre en question le caractère séculier et moderne de l’État issu de l’indépendance. Son successeur, Ben Ali, ne fit pas autrement.

Sévèrement réprimé depuis sa fondation au début des années 1980, le Mouvement de la tendance islamique (devenu Ennahdha) a su habilement instrumentaliser le mécontentement populaire en jouant sur cette espèce d’équivoque structurelle. Issu de la mouvance des Frères musulmans (née en Égypte), Ennahdhaentend critiquer la laïcité intégrale au nom d’une identité collective enracinée dans les valeurs arabo-musulmanes en réintroduisant un Islam ouvert et moderne comme principe éthique de gouvernance. L’Islam n’est pas seulement un référent supra-individuel devant guider chacun, il est un trait culturel distinctif, marqueur identitaire d’une distance à l’égard de la dynamique de l’Occident. Réitérant à plusieurs reprises son attachement au particularisme tunisien dans le monde arabe, c’est de la Turquie que le chef historique du parti, Rached Ghannouchi, prétend s’inspirer excluant l’islamisme radical et autres fondamentalismes. Or ce discours ne parvient pas à convaincre ses adversaires pour lesquels il s’agit là d’une stratégie qui cache mal les forces à l’œuvre au sein d’une organisation dont le verni de ses dirigeants modérés[xi] serait garant du travail de sape auquel se livrent ses militants les plus radicaux à l’intérieur comme à l’extérieur des mosquées. Ceci expliquant cela, on en vient sur place à saisir pourquoi Ennahdha semble, depuis son élection à la constituante, incapable de donner de la consistance à cette figure de mouvement modéré faisant le pont entre la Tunisie d’hier et celle de demain.

L’opposition et le mouvement syndical ont d’ailleurs été prompts à souligner l’impuissance chronique de ce parti à faire face à la montée de la violence et à la mobilisation totalement inédite des Salafistes[xii]. Ces derniers, galvanisés par un horizon aux contours indécis, sont plus nombreux à investir les rues de Tunis, certains jours pour y prier et d’autres pour y manifester. Ainsi, une semaine avant le forum social mondial en mars dernier, ils étaient quelques dizaines aux côtés de partisans d’Ennahdha[xiii] à réclamer l’adoption de la charia. Soufflant le chaud et le froid selon les tribunes, Ennahdha ne ferait, en somme, que reproduire des contradictions qui, au final, joueront en faveur d’une islamisation de la société : la charia parachevant, selon certains, un processus de régression contre lequel les libéraux, toutes tendances confondues, s’unissent aujourd’hui.

 

Un premier scénario : la peur et la dérive

Plongée dans une situation à l’évidence chaotique, la Tunisie pourrait, à terme, glisser doucement jusqu’au point de basculement sur lequel misent les militants de la mouvance sunnite rigoriste. Ce scénario envisageable renvoie à l’existence d’un réseau de forces bien réelles actives au Maghreb comme au Machrek.

Financés par des pétromonarchies (Arabie-Saoudite notamment), plusieurs radicaux convaincus disposeraient en effet dans le pouvoir des armes d’un argument de taille pour s’imposer le jour venu à ceux qu’ils auront su instrumentaliser.  Selon les sources[xiv], de 3000 à 5000 salafistes djihadistes ont fait la navette entre leur pays d’origine et la Libye en 2011 et combattent aujourd’hui en Syrie dans les rangs de la résistance. Peu qualifiés avec, en guise d’avenir, l’horizon du chômage, ces jeunes combattants déshérités mais embrigadés sont perméables aux idées que sous-tend la guerre sainte : le salafisme contribuant, dans un contexte de vide culturel et de délabrement économique, à structurer des jeunes en quête d’identité[xv]. Destinés à mourir dans la gloire comme martyrs héroïques[xvi] ou à assumer, sur le champ de bataille, les honneurs consacrés aux chefs, ils voient dans la guerre un exutoire et, dans la violence, une manière de se positionner politiquement. Aussi, le spectre de leur retour est-il d’autant plus inquiétant que l’extrémisme religieux dans ses débordements était, il y a deux ans à peine, un phénomène quasi inexistant.

Allant des djihadistes aux groupuscules en rupture totale avec une société d’impies, le salafisme[xvii] constituent une nébuleuse (pouvant compter plus de 50 000 militants) apparemment  menaçante, prompte à faire usage de la force dans une esthétique théâtrale alliant le discours haineux sur la place publique aux agressions répétées de miliciens contre des cinémas, des artistes, des syndicats[xviii], des bars, voire des écoles[xix]. Plus visibles que jamais, ils investissent les universités pour soutenir le «droit» des étudiantes à porter le niqab et cherchent à étendre, dans une espèce d’entreprise de colonisation du paysage, leur mainmise sur les mosquées. Les régions pauvres[xx] sont leur terreau fertile duquel ils puisent, forment et entrainent leurs «apprentis» auxquels on promet, une fois la lutte aux impies terminée, un nouvel ordre moral conforme à la volonté de dieu. La découverte à l’automne 2012 de camps d’entrainement à la frontière de l’Algérie et, plus récemment, de dépôts d’armes semble donner raison à ceux qui voient se déployer une stratégie finement organisée propre à exacerber le climat d’insécurité propice à une ultime confrontation. Pour les Tunisiens, qui étaient nombreux à y voir une légende urbaine, c’est le désarroi. Le 6 février dernier, Chokri Belaïd, chef du Parti des patriotes démocrates et figure emblématique de la lutte pour la démocratie, était assassiné, près de chez lui à Tunis. Désormais, pour l’opposition de gauche, la menace n’est plus simplement de l’ordre du discours.

 

Un second scénario : le pari de l’histoire

 

Expression tragique d’une polarisation du champ politique, la mort de Belaïd marque toutefois un tournant sans doute décisif  dans le processus de transition. Si la peur a gagné les esprits, personne ne semble céder à la résignation. Dès le lendemain de l’assassinat, des milliers de manifestants prenaient d’assaut les rues de Tunis à l’appel de l’UGTT (Union générale tunisienne du travail)[xxi], organisation phare de la défense des  droits et libertés. Unies par leur volonté partagée de refuser la violence des «autres»[xxii], ce sont toutes les oppositions qui se mobilisent renouant, dans leur résistance, avec l’esprit des premiers jours de la révolution.

Aveuglés par une représentation manichéenne du monde largement cultivée par le volontarisme de l’action et le culte des armes, les commanditaires de ce meurtre seraient allés trop loin en sous-estimant la capacité de la société tunisienne à se mobiliser contre une lecture de l’Islam dont la prégnance demeure relative. La cristallisation d’un front uni contre le régime et les versions dérivées de l’Islam radical signerait, de ce point de vue, l’échec de la stratégie du pire.

Peut-être plus encore que leurs adversaires, les islamistes doivent par ailleurs composer avec leurs propres lignes de clivage. Comme le rappelle le journaliste Alain Gresh, présent à Tunis le 27 mars, l’image rassurante d’une grande alliance islamique sunnite mettant en scène les émirats du Golfe et les divers avatars de l’Islam politique renvoie à des considérations géostratégiques qui peuvent, sur le plan de l’intelligibilité des luttes internes, primer sur  le jeu des acteurs. En d’autres termes, la question religieuse, particulièrement en Tunisie, serait, à des degrés divers, déterminée par des finalités étrangères aux structures réelles sur lesquelles elle prétend s’appuyer : les entités radicales qu’elle mobilise étant, somme toute, des instruments de politique extérieure. La mouvance islamique est d’autant plus divisée, qu’au-delà d’une vision conservatrice de l’Islam qui suffirait à rallier ses thuriféraires, elle est fortement traversée de l’intérieur par des divergences en matière de stratégies et de considérations politiques auxquelles s’ajoutent, de l’extérieur, les effets du ballet diplomatique et ses rivalités[xxiii]. Cela est révélateur de la complexité d’un phénomène tissé d’alliances multiples et, surtout, instables. Soutenus hier par la bienveillante Arabie Saoudite, les Frères musulmans dont Ennahdha est une émanation, seraient maintenant en rupture avec celle-ci, ce qui n’est pas sans déplaire au Qatar, lequel cherche un relais à sa politique alors que les Frères musulmans et les salafistes sont en guerre ouverte[xxiv]. Dans un pays où le sentiment national demeure fortement enraciné, les velléités des puissants voisins, en étant jugées suspectes, invalideraient d’elles-mêmes l’authenticité d’un coup de force salafiste[xxv]. À cet égard, la brutalité avec laquelle l’ancien régime usa de la violence est ancrée dans la mémoire collective des Tunisiens. Ces derniers se souviennent aussi de la guerre sanglante menée par les islamistes du FIS en Algérie durant la «décennie noire» qui fit soixante mille morts. L’effet de repoussoir généré par ces événements n’est donc pas à négliger.

Enfin, le facteur démographique joue, corollairement, contre une telle dérive. Plus instruits et nul doute plus branchés sur le monde que ne l’étaient les membres des générations précédentes, les jeunes révolutionnaires qui ont tenu tête au tyran Ben Ali craignent, comme ils le disent, de se faire confisquer leur révolution. Cette génération n’a pas vécu l’époque coloniale, ni les guerres d’indépendance qui pouvaient jadis justifier le maintien au pouvoir d’autocrates auréolés de leurs prétentions nationalistes et panarabes[xxvi]. Forts de leur témérité et de leur poids démographique, de larges pans de la jeunesse tunisienne seraient ainsi réfractaires à toute tentation autoritaire. Alliés à d’autres mouvements sociaux comme celui des femmes et l’UGTT, ces jeunes, de par leur capacité à se mobiliser massivement dans de courts délais, ont constitué jusqu’à maintenant un rempart relativement efficace contre l’empressement des conservateurs à passer outre les règles de droit. De manière paradoxale, leurs critiques et le rapport de force qu’ils sont en mesure d’établir (sur la question des femmes notamment) ont poussé les membres du gouvernement Ennahdha à faire preuve d’un pragmatisme qui rend ces derniers plus vulnérables au cœur même de leur formation.

 

Crise de légitimité et élections

 

Accusé de complaisance, voire de complicité dans le meurtre de Belaïd, Ennahdha est plongé dans une crise dont il peine à sortir faute de renoncer à une frange de l’électorat qu’il a refusé jusqu’ici de condamner[xxvii]. Principale force politique du pays, Ennahdha ne détient pas la majorité à l’Assemblée constituante d’où les laborieuses négociations au sein de ce qu’il est convenu d’appeler la « Troïka »[xxviii]. Sans cesse fragilisé par les affrontements entre les pragmatiques et les partisans d’un État théocratique, Ennahdha pourrait ne pas résister à l’éclatement qui le menace dans un contexte où le régime transitoire,  dont il devait incarner l’unité, souffre d’un déficit criant de légitimité[xxix]. Cette situation de blocage est amplifiée par la lenteur des travaux de l’Assemblée constituante[xxx] qui doit, selon le calendrier adopté à l’automne 2011, finaliser le projet de constitution dès juillet prochain de sorte que des élections puissent avoir lieu entre octobre et décembre 2013. Après le débat houleux sur la place de l’Islam, les discussions achoppent maintenant sur la nature du système politique[xxxi] et les prérogatives du président, paralysant une fois de plus le processus décisionnel.

 

Divisée, la Tunisie l’est donc assurément. D’abord par la question religieuse, laquelle, surdimensionnée, gomme des enjeux sociaux et économiques beaucoup plus fondamentaux et qui, faute de politiques cohérentes, met en péril la stabilité du pays. À gauche, diverses formations partagent la même analyse quant au lien de causalité entre la radicalisation des uns et les effets délétères du chômage. Le Front populaire, coalition fondée l’an dernier, revendique d’ailleurs une suspension du paiement de la dette extérieure afin d’investir dans la création d’emplois et une meilleure répartition des revenus entre les régions. Les forces d’opposition pourraient ainsi profiter de la débâcle des islamistes, dont les liens avec des marginaux plus ou moins criminalisés sont susceptibles, à terme, d’inquiéter les musulmans les plus sincèrement convaincus d’un dialogue fertile entre la foi et le politique.

 

Hantés par le spectre de la guerre et du sang, les Tunisiens expriment néanmoins leur attachement au pluralisme et à la démocratie, d’où cette tension contingente entre les possibles. Entre le scénario du pire et l’idéal d’une société réconciliée avec elle-même, ne reste justement que la voie d’un dialogue qu’aucune force démocratique n’a intérêt à rompre. Tel est le pari de l’actuelle révolution.

 

Stéphane Chalifour et Judith Trudeau[i]


[i] ProfesseurEs au département de sciences humaines au Collège Lionel-Groulx

[ii] -Olivier Piot, «De l’indignation à la révolution», Le Monde Diplomatique, février 2011.

[iii] – L’indice synthétique de fécondité est passé de 7 enfants par femme en 1956 à 2,05 en 2009. Démographiquement en transition du fait d’une progressive décroissance démographique, la Tunisie voit sa population vieillir. Cela dit, elle comptait lors de son dernier recensement, un nombre de jeunes relativement significatif. Ainsi, en 2009, la tranche d’âge des 0-14 ans représentait 15,8 % de la population (contre 25,1 % en 1984) alors que les Tunisiens de 15 à 69 ans constituaient 66,3 % de cette même population. À 20 ans, un jeune sur trois poursuit aujourd’hui ses études, reportant à plus tard le mariage et vivant toujours chez ses parents. Source : «Profil Démographique de la Tunisie», Ministère du développement régional,  République Tunisienne, septembre 2011.

[iv] Voir Gilbert Achcar, « Retour sur le printemps arabe», Le monde Diplomatique, mai 2012.

[v] 111 au total.

[vi] Fondé en 1981, ce parti islamiste s’est mérité le respect parce qu’il a combattu la dictature et plusieurs de ses militants ont souffert dans les geôles de Ben Ali.

[vii] En février 2013, l’assassinat de l’opposant Chokri Benhaïd, force le président, Monsef Marzouki, à remplacer Hamadi Jebali au poste de Premier ministre par Ali Larayedh issu lui aussi des rangs du parti Ennahdha.

[viii] Source : Bureau de l’économiste en chef, Banque Africaine de développement, Avril 2012.

[ix] Samy Ghorbal, «Dans La Tunisie de 1956, déjà une constituante», Le Monde Diplomatique, novembre 2011.

[x] Article 5 de la Constitution de la République tunisienne (Loi no 59-57) du 1er juin 1959.

[xi] ABDUL RAHMAN AL RASHED, «Al Ghannushi, alcohol and the bikini», Al Arabya News, Saturday, 23 July 2011 http://www.alarabiya.net/views/2011/07/23/158916.html.

[xii] Le terme signifie Ancêtre ou prédécesseur. Il s’agit d’un courant religieux fondamentaliste sunnite qui au nom d’un retour à un Islam pur, celui des premiers siècles, se déploie à travers une mouvance traditionaliste qui investit le champ politique et, une autre, djihadiste, beaucoup plus radicale.

[xiii] Thameur Mekki, «Hésitations islamistes en Tunisie», Le Monde Diplomatique, 13 avril 2013.

[xiv] – Voir notamment les nombreux articles de Jeune Afrique consacrés à ce sujet. Voir «Tunisie : des jeunes tentés par le jihad», lalibrebelgique.com, 12 avril 2013. Sur le même sujet, Malik Aït-Aoudia, «Tunisie : qui protège les camps jihadistes ?», Marianne, 26 octobre 2012.

[xv] Le journaliste Serge Halimi cite Fabio Merones spécialiste de la question, «Des islamistes au pied du mur», Le monde diplomatique, Mars 2013

[xvi] «Tunisie : un nouveau vivrier de djihadistes», Institut tunisien de relations internationales, avril 2013. Voir aussi Julie Schneider, « Ces tunisiens qui partent faire la Jihad », Le Point, 22-4-2013.

[xvii] «La mouvance salafiste est entrée en politique avec la création du parti Jabhat al-Islah (le « Front de la réforme »). Son président, Mohamed Khouja, soutient que démocratie, pluralisme et islam sont compatibles. « Nous refusons la démocratie quand elle permet au peuple de faire des choix contraires à la religion. Pour nous, la démocratie existe tant qu’elle est limitée par la charia. » Frida Dahmani, «Tunisie : les salafistes, ces très inquiétants fous de Dieu»,  jeune afrique.com, 20/6/2012.

[xviii] Les locaux de l’UGTT à Tunis ont été attaqués en décembre 2012 par des miliciens  de la Ligue de protection de la révolution (LPR) proche du pouvoir.

[xix] Le journal Le Monde nous apprenait récemment que des salafistes avaient incendié une école à Hergla au sud de Tunis qui refusait l’accès à une étudiante voilée. Le Monde.fr, 10 avril 2013.

[xx] «La Tunisie abrite des camps d’entraînement jihadistes. Deux, au moins, sont connus : l’un dans le Nord, dans la région de Tabarka, et l’autre dans le Sud, aux confins des trois frontières communes à la Tunisie, à la Libye et à l’Algérie, non loin de l’oasis libyenne de Ghadamès»(…) «En juin dernier, l’armée algérienne a ainsi transmis aux militaires tunisiens des informations qui leur ont permis de mettre la main sur un véritable arsenal enterré dans les sables du désert, à l’extrême sud du pays. Selon un haut responsable de la police tunisienne, «les combattants formés à la guérilla dans les camps sont disséminés dans tout le pays, prêts à en découdre lorsque le jihad sera déclaré en Tunisie si l’instauration de l’Etat islamique ne se fait pas par la voie légale». Ils pourraient alors récupérer les stocks d’armes sur lesquels le pays du jasmin fait semblant de dormir». Malik Aït-Aoudia, «Tunisie : qui protège les camps jihadistes ?», Marianne, 26 octobre 2012.

[xxi] À lire : Hèla Yousfi, «Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne», Le monde diplomatique, novembre 2012. Isabelle Madraud, «L’UGTT, l’autre pouvoir tunisien», Le Monde, 22 mars 2013.

[xxii] Terme utilisé pour désigner les extrémistes.

[xxiii] «Les positions opposées sur les Frères musulmans sont devenues une source de tension particulière. La famille royale saoudienne encaisse mal les victoires démocratiques des différentes filiales des Frères musulmans dans la région. Elle considère le système politique démocratique de la confrérie islamiste comme une menace pour son propre système monarchique autocratique. (…) En Tunisie aussi – berceau du soulèvement arabe –, beaucoup ont attribué le succès du parti islamiste Ennahdha à une infusion de pétrodollars qataris. Le fait que la première visite internationale post-électorale du Premier ministre Rashid al-Ghannouchi soit au Qatar, et que son gendre, auparavant chercheur pour Al-Jazzera à Doha, soit devenu son ministre des Affaires étrangères – a davantage attisé les soupçons sur les liens entre l’émirat du Golfe et le parti Ennahdha. (…) Pour contrer la montée des islamistes modérés affiliés aux Frères musulmans, l’Arabie saoudite a choisi de soutenir les rivaux des Frères musulmans, les salafistes considérés comme plus extrêmes dans leur approche de l’islam (…)En misant sur des chevaux différents en Égypte et en Tunisie, l’Arabie saoudite et le Qatar sont devenus rivaux dans un monde arabe en transition. La montée d’une forme conservatrice, mais démocratique de l’islamisme peut être une onde de choc acceptable pour le Qatar, au grand dam de l’Arabie saoudite. Giorgio Cafiero, Epochtime.fr, 10 octobre 2012. Voir également, Alain Gresh, «Les islamistes à l’épreuve du pouvoir», Le Monde diplomatique, novembre 2012.

[xxiv] «Trois postures religieuses ont structuré les scènes politiques arabes depuis les années 1970 : les soufis étaient réputés voter pour les régimes en place, les Frères musulmans appelaient régulièrement à se prononcer contre, tandis que les salafistes, considérant que les élections constituaient un facteur de division de la communauté, se tenaient éloignés des urnes. Ces lignes, toutefois, évoluent : alors que certains salafistes prennent la voie des isoloirs (en Arabie saoudite notamment, lors des élections municipales de 2005), des soufis, en Irak ou au Pakistan, prennent celle de l’opposition, y compris armée. Quant aux Frères musulmans, mouvement fondé en 1928 en Égypte par Hassan Al-Banna, ils ont su former et mobiliser des troupes électorales qui ont été convaincues peu à peu d’inscrire leur démarche dans le cadre du parlementarisme, et ils sont désormais capables d’y mobiliser des majorités». (…) «La rupture salafiste avec la tradition  » frériste  » consiste donc pour partie à rejeter certaines des conceptions politiques occidentales islamisées par les Frères : la formation de partis ou de structures organisationnelles, la participation aux élections, l’accès des femmes à l’espace politique ou professionnel. Les salafistes souligneront l’importance des sources primaires que sont le Coran et la Sunna du prophète Mohammed. Mais ils veulent  » rompre avec le savoir et l’expérience des écoles juridiques sunnites (hanafisme, malékisme, hanbalisme, chaféisme…) en matière théologique « , et donc, plus qu’interdire l’interprétation qui donne à la norme religieuse son expression sociale et politique concrète, revendiquer leur droit à la définir, voire s’en arroger le monopole. Pour insister sur le principe de l’unicité divine, les salafistes dénoncent toute sacralisation de médiateurs humains entre les croyants et leur créateur, dérisoire  » concurrence  » humaine faite à Dieu. Le constant recours au très détaillé corpus des hadith (paroles) du Prophète, censé contenir tout ce dont le croyant a besoin pour éclairer sa lecture de la révélation, a pour objet de prémunir ce dernier contre toute interférence entre lui et son Dieu. Le culte des saints, la vénération des cheikhs soufis ou encore celle des imams chiites réputés infaillibles, et même le respect accordé aux savants exégètes  » mêlant leurs voix à celle de Dieu « , sont donc dénoncés comme autant d’atteintes au principe essentiel de l’unicité de Dieu. Pour le reste, la mouvance salafiste grossit très majoritairement les rangs de troupes dites  » piétistes  » ou  » quiétistes « , qui prônent l’obéissance à tout gouvernant, fût-il  » corrompu et autocratique « , pour autant qu’il ne refuse pas de se dire musulman. Il s’agit d’éviter le pire des dommages : la fitna, c’est-à-dire l’atteinte portée à l’unité de la communauté des croyants. A l’appel des oulémas proches du régime saoudien, bon nombre de salafistes se démarquent ainsi des Frères musulmans en dépouillant leur religiosité de toute expression contestataire». François Burgat, «Salafistes contre Frères musulmans», Le Monde Diplomatique, juin 2010.

[xxv] Dans leur grande majorité, les monarchies du Golfe ont refusé de soutenir les révoltes de printemps arabes.

[xxvi] Jean-Pierre Filiu, La révolution arabe : 10 leçons  sur le soulèvement démocratique, Paris, Fayard, 2011, p51

[xxvii] Cela dit, le parti a du faire preuve de pragmatisme en se montrant, au-delà des principes idéologiques qui sont les siens, ouvert au compromis. Selon son chef, Rached Ghannouchi, Ennahdha a renoncé à toute allusion à la charia. Le parti a reculé sur la question controversée de l’article 28 de la constitution référent à l’égalité entre les hommes et les femmes plutôt que la «complémentarité» des sexes. Voir Alain Gresh, «Tunisie, compromis historique ou chaos ?», Le blog du Monde diplomatique, 1er avril 2013.

[xxviii] Ennhada forme une coalition avec deux autres formations ; Le Congrès de la République (CPR) de Moncef Marzouki et le parti Ettakatol de Mustapha Ben Jafaar.

[xxix] Le défi du prochain gouvernement sera de mettre en œuvre des mécanismes d’intégration des exclus et des radicaux au jeu politique.  Voir International Crisis Group.org, «Tunisie : violences et défi salafiste», 13 févier 2013.

[xxx] -«Pour être adopté, le projet de Constitution doit obtenir le soutien des deux tiers des députés de l’ANC dans laquelle Ennahdha compte 89 élus sur 217», «Tunisie : le projet de constitution de nouveau retardé» Jeune Afrique.com, 26 avril 2013. Sur le même sujet : «Tunisie : Divergences autour du projet de constitution», Global NET, 24 avril 2013.

[xxxi] Favorable au parlementarisme, Ennhada se heurte aux partisans d’un régime mixte consacrant  plus de pouvoirs au président.