Vénézuela

Pourquoi Chavez ?

Version intégrale de la tribune sur Chavez publiée par Le Monde

Par , Mis en ligne le 06 mars 2013

Hugo Chavez est sans doute le chef d’Etat le plus dif­famé du monde. À l’approche de l’élection pré­si­den­tielle au Venezuela, le 7 octobre, ces dif­fa­ma­tions redoublent d’ignominie. Tant à Caracas qu’en France. Elles témoignent du déses­poir des adver­saires de la révo­lu­tion boli­va­rienne devant la pers­pec­tive (que les son­dages semblent confir­mer) d’une nou­velle vic­toire élec­to­rale de Chavez. Un diri­geant poli­tique doit être jugé sur ses actes, et non sur les rumeurs col­por­tées contre lui. Les can­di­dats font des pro­messes pour se faire élire ; rares sont ceux qui, une fois élus, les tiennent. Dès le début, la pro­messe élec­to­rale de Chavez a été claire : tra­vailler au profit de ceux, majo­ri­taires dans son pays, qui vivaient dans la pau­vreté. Et il a tenu parole.

C’est le moment de rap­pe­ler ce qui est vrai­ment en jeu dans cette élec­tion à l’heure où le peuple véné­zué­lien va voter. Le Venezuela est un pays très riche en raison des fabu­leux tré­sors de son sous-sol, en par­ti­cu­lier les hydro­car­bures. Mais presque toutes ces richesses étaient acca­pa­rées par les élites diri­geantes et des entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Jusqu’en 1999, le peuple n’en rece­vait que des miettes. Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, démo­crates-chré­tiens ou sociaux-démo­crates, cor­rom­pus et soumis aux mar­chés, pri­va­ti­saient à tout va. Plus de la moitié des Vénézuéliens vivait sous le seuil de pauvreté(70,8% en 1996). Chavez a placé la volonté poli­tique au poste de com­mande. Il a mis les mar­chés au pas et stoppé l’offensive néo­li­bé­rale puis, grâce à l’implication popu­laire, il a permis à l’Etat de se réap­pro­prier les sec­teurs stra­té­giques de l’économie. Il a recou­vré la sou­ve­rai­neté natio­nale. Et a ensuite pro­cédé à une redis­tri­bu­tion de la richesse au profit des ser­vices publics et des lais­sés pour compte.

Un ilôt de résistance de gauche au néolibéralisme

Politiques sociales, inves­tis­se­ments publics, natio­na­li­sa­tions, réforme agraire, plein emploi, salaire mini­mum, impé­ra­tifs éco­lo­giques, accès au loge­ment, droit à la santé, à l’éducation, à la retraite… Chavez s’est éga­le­ment atta­ché à la construc­tion d’un Etat moderne. Il a mis sur pied une ambi­tieuse poli­tique d’aménagement du ter­ri­toire : routes, che­mins de fer, ports, bar­rages, gazo­ducs, oléo­ducs. En matière de poli­tique étran­gère, il a misé sur l’intégration latino-amé­ri­caine et pri­vi­lé­gié les axes Sud-Sud, tout en impo­sant aux Etats-Unis des rela­tions fon­dées sur le res­pect mutuel… L’élan du Venezuela a entraîné une véri­table vague de révo­lu­tions pro­gres­sistes en Amérique latine, fai­sant désor­mais de ce conti­nent un exem­plaire îlot de résis­tance de gauche contre les ravages du néo­li­bé­ra­lisme. Un tel oura­gan de chan­ge­ments a com­plè­te­ment cham­boulé les struc­tures tra­di­tion­nelles de pou­voir au Venezuela et entraîné la refon­da­tion d’une société jusqu’alors hié­rar­chique, ver­ti­cale, éli­taire. Cela ne pou­vait lui valoir que la haine des classes domi­nantes, convain­cues d’être les pro­prié­taires légi­times du pays. Avec leurs amis pro­tec­teurs de Washington, ce sont elles qui financent les grandes cam­pagnes de dif­fa­ma­tion contre Chavez. Elles sont allé jusqu’à – en alliance avec les grands médias qu’elles pos­sèdent – un coup d’Etat le 11 avril 2002. Ces cam­pagnes se pour­suivent aujourd’hui et cer­tains sec­teurs poli­tiques et média­tiques euro­péens les reprennent en chœur. La répé­ti­tion étant – hélas – consi­dé­rée comme une démons­tra­tion, des esprits simples en viennent à croire que Hugo Chavez incar­ne­rait « un régime dic­ta­to­rial où il n’y a pas de liberté d’expression ».

Mais les faits sont têtus. A-t-on déjà vu un « régime dic­ta­to­rial » élar­gir le péri­mètre de la démo­cra­tie au lieu de le res­treindre ? Et donner le droit de vote à des mil­lions de per­sonnes dépour­vues jusque là de carte d’électeur ? Les élec­tions au Venezuela n’avaient lieu que tous les quatre ans, Chavez en orga­nise plus d’une par an (14 en 13 ans). Dans des condi­tions de léga­lité démo­cra­tique recon­nues par l’ONU, l’Union euro­péenne, l’Organisation des Etats amé­ri­cains, le Centre Carter, etc. Chavez démontre qu’on peut construire le socia­lisme dans la liberté et la démo­cra­tie. Il en fait même une condi­tion du pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale. Il a prouvé son res­pect du ver­dict popu­laire en renon­çant à une réforme consti­tu­tion­nelle refu­sée par les élec­teurs lors d’un réfé­ren­dum en 2007. Ce n’est pas un hasard si la Foundation for Democratic Advancement (FDA), du Canada, dans une étude publiée en 2011, situe désor­mais le Venezuela en tête du clas­se­ment des pays qui res­pectent la jus­tice élec­to­rale [1]. Le gou­ver­ne­ment d’Hugo Chavez consacre 43,2% du budget aux poli­tiques sociales. Résultat : le taux de mor­ta­lité infan­tile a été divisé par deux. L’analphabétisme éra­di­qué. Le nombre de pro­fes­seurs des écoles mul­ti­plié par cinq (de 65 000 à 350 000). Le pays détient le coef­fi­cient de Gini (qui mesure les inéga­li­tés) le plus per­for­mant d’Amérique latine. Dans son rap­port de jan­vier 2012, la Commission éco­no­mique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC, un orga­nisme de l’ONU) éta­blit que le Venezuela est le pays sud-amé­ri­cain – avec l’Equateur -, qui, entre 1996 et 2010, a le plus réduit le taux de pau­vreté. Enfin l’institut amé­ri­cain de son­dages Gallup classe le pays d’Hugo Chavez, 6e nation « la plus heu­reuse du monde » [2].

Le plus scan­da­leux, dans l’actuelle cam­pagne de dif­fa­ma­tion, c’est de pré­tendre que la liberté d’expression serait bridée au Venezuela. La vérité c’est que le sec­teur privé, hos­tile à Chavez, y contrôle lar­ge­ment les médias. Chacun peut le véri­fier. Sur 111 chaînes de télé­vi­sion, 61 sont pri­vées, 37 com­mu­nau­taires et 13 publiques. Avec cette par­ti­cu­la­rité que la part d’audience des chaînes publiques n’est que de 5,4%, celle des pri­vées dépas­sant les 61% [3] … Même chose pour la radio. Et 80% de la presse écrite sont contrô­lés par l’opposition ; les deux quo­ti­diens les plus influents – El Universal, El Nacional – étant hos­tiles au gou­ver­ne­ment. Tout est, certes, loin d’être par­fait dans le Venezuela boli­va­rien. Où existe-t-il un régime par­fait ? Mais rien ne jus­ti­fie ces cam­pagnes de men­songes et de haine. Le nou­veau Venezuela est la pointe avan­cée de la vague démo­cra­tique qui a balayé les régimes oli­gar­chique de neuf pays dès le len­de­main de la chute du mur de Berlin quand d’aucuns annon­çaient « la fin de l’histoire » et « le choc des civi­li­sa­tions » comme seuls hori­zons pour l’humanité. Le Venezuela boli­va­rien est une source d’inspiration où nous pui­sons sans aveu­gle­ment ni naï­veté. Mais avec la fierté d’être du bon côté de la bar­ri­cade et de réser­ver nos coups à l’empire mal­fai­sant des Etats Unis et de ses vitrines si chè­re­ment pro­té­gées au Proche-Orient et par­tout où règnent l’argent et les pri­vi­lèges. Pourquoi ses adver­saires en veulent-ils tant à Chavez ? Sans doute parce que, tel Bolivar, il a su arra­cher son peuple à la rési­gna­tion. Et lui donner l’appétit de l’impossible.

NOTES

[1] Le Venezuela obtient 85 points ; les Etats-Unis 30 ; le Canada 26 … http://​vene​zue​la​na​ly​sis​.com/​n​e​w​s​/6336 [2] Etude publiée le 29 avril 2011. http://www.gallup.com/…/Masses-Countries-Worldwide [3] Mark Weisbrot et Tara Ruttenberg, « Television in Venezuela : Who Dominates the Media ? » (pdf),Center for Economic and Policy Research, Washington, D.C., décembre 2010.

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