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« Regards » sur la stratégie de la gauche radicale pour 2012

Par Mis en ligne le 25 juillet 2011

Codirigé par Clémentine Autain et Roger Martelli, Regards est un men­suel engagé pour un monde « post­ca­pi­ta­liste », mais aussi un lieu de débat pour les dif­fé­rents cou­rants de la gauche de trans­for­ma­tion sociale. Que l’on par­tage ou non les orien­ta­tions du maga­zine (dont les deux direc­teurs ont exprimé leur sym­pa­thie envers le Front de Gauche), ce der­nier permet de repé­rer les contro­verses idéo­lo­giques et stra­té­giques qui animent cette partie du spectre politique.

Une rencontre Mélenchon/​Besancenot

Le numéro d’avril 2011 pro­po­sait ainsi une ren­contre Mélenchon/​Besancenot  , dans le cadre d’un dos­sier inti­tulé « Révolution, modes d’emploi ». Depuis, le pre­mier des deux lea­ders a été investi can­di­dat du Front de Gauche, tandis que le second a renoncé à repré­sen­ter le NPA à l’élection pré­si­den­tielle. Cette déci­sion, qui com­porte une part de rai­sons per­son­nelles, se com­prend mieux d’un point de vue poli­tique à la lec­ture de l’entretien. Pour Besancenot, les chutes de Ben Ali et Moubarak enseignent entre autres « qu’une révo­lu­tion peut se faire en dehors des échéances élec­to­rales ». Car accé­der au pou­voir par les urnes n’a que peu d’intérêt selon lui, si les forces popu­laires ne sont pas impli­quées dans cette conquête. Au « pro­ces­sus par le haut » dont il attri­bue la défense à Mélenchon, il oppose ainsi un « pro­ces­sus par le bas », où l’investissement des ins­ti­tu­tions par la gauche découle d’un vaste mou­ve­ment social, et non l’inverse : « Dire qu’on peut aller au gou­ver­ne­ment et qu’ensuite on va se battre pour l’implication popu­laire, on l’a entendu pen­dant des années […] Si les reven­di­ca­tions ne sont pas por­tées par la base, ça ne mar­chera pas ». Pourquoi ? Parce que l’ex-leader du NPA conçoit la prise du pou­voir par la « vraie » gauche, comme un moment d’affrontement avec « le mur de l’argent » : « Eh bien pars et gagne [les élec­tions] ! Tu crois que les capi­ta­listes vont se lais­ser faire ? », lance-t-il à son contra­dic­teur. De son côté, Mélenchon convient que tout en se bat­tant lui aussi pour l’implication popu­laire, il consi­dère le combat élec­to­ral comme cen­tral. Il ren­voie Besancenot à une pos­ture atten­tiste, et pré­tend trou­ver dans les pro­cé­dures de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive un moyen de faire évo­luer le rap­port de forces. Pour lui, le vote est une des moda­li­tés de mobi­li­sa­tion des forces popu­laires. Il pro­pose donc de « pro­vo­quer les choses au plan ins­ti­tu­tion­nel, parce que aujourd’hui, on ne sait pas faire autre­ment ». Défendant le fait d’avoir une « méthode », on lit entre les lignes qu’il se méfie de la pos­ture quelque peu spon­ta­néiste du NPA qui mise tout sur le mou­ve­ment social. Si la révo­lu­tion est certes « un acte de rup­ture », « ensuite, ce n’est pas l’émeute per­ma­nente ». En clair, le poli­tique doit reprendre la main, notam­ment en refon­dant les ins­ti­tu­tions, via une consti­tuante, et en menant une « modi­fi­ca­tion radi­cale du régime de la pro­priété ». Au final, si l’entretien permet de cerner les dif­fé­rences des deux hommes, il laisse un peu sur sa faim le lec­teur, qui a par­fois le sen­ti­ment d’un débat non abouti. Par exemple, sur le degré de conflic­tua­lité avec les puis­sances éco­no­miques, Besancenot va jusqu’à parler du « pro­blème de la vio­lence », sans guère aller jusqu’au bout de son propos, et donc sans convaincre. De son côté, après avoir évoqué la force de la loi, Mélenchon ne répond pas à l’objection de son contra­dic­teur. Or, le risque de rétor­sions à l’application de son pro­gramme est réel, et peut inquié­ter des élec­teurs séduits par son dis­cours mais inquiets quant aux consé­quences pratiques.

Dépasser les appareils partisans ?

Le hiatus entre stra­té­gies ins­ti­tu­tion­nelle et insur­rec­tion­nelle est abordé par Roger Martelli dans un article au ton lucide, mais guère mobi­li­sa­teur pour le citoyen aux opi­nions « post­ca­pi­ta­listes » : l’une des phrases mises en exergue de la contri­bu­tion affirme qu’ « on ne sait pas très bien com­ment passer de l’espérance d’hier à celle d’aujourd’hui et de demain ». Pourtant, selon Martelli, la révo­lu­tion comme sub­ver­sion de l’ordre poli­tique par les forces popu­laires est une néces­sité. Dénonçant une société « fonc­tion­nelle pour la crois­sance des avoirs privés, [mais pas] pour le déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés humaines », il met tou­te­fois en garde contre le détour­ne­ment de la colère popu­laire par les mou­ve­ments réac­tion­naires. Surtout, il consi­dère comme une « impasse » le choix offert entre le réfor­misme léga­liste mais vul­né­rable, et le révo­lu­tion­na­risme aux poten­tia­li­tés cri­mi­nelles. Pour éviter ce dilemme, Martelli défend un pro­ces­sus consti­tué à la fois de moments de rup­ture et de moments « de seuil », qui ne bru­ta­lise pas en per­ma­nence la société. Tout cela reste déjà un peu abs­trait, mais le pro­blème prin­ci­pal pro­vient sur­tout, nous dit l’auteur, de l’absence de l’ingrédient essen­tiel à un tel pro­ces­sus : tout sim­ple­ment le sen­ti­ment que « c’est pos­sible ». Autrement dit, si le désir d’une alter­na­tive est pré­sent, si les pen­sées cri­tiques et les élé­ments de projet existent et se dif­fusent, il manque un projet mobi­li­sa­teur qui ras­semble ce désir et ces réflexions, et leur donne un débou­ché col­lec­tif concret. Selon Martelli, la seule « forme parti », trop hié­rar­chique et trop décré­di­bi­li­sée, ne pourra pas com­bler ce vide. Une gauche de trans­for­ma­tion sociale devra donc être une gauche de trans­for­ma­tion des orga­ni­sa­tions –car il en faut !- capables de porter le chan­ge­ment. Ce pro­blème stra­té­gique est aussi évoqué par Razmig Keucheyan, auteur d’un récent tra­vail remar­qué sur les pen­sées cri­tiques  , et inter­viewé par le men­suel dans le même numéro. Distinguant plu­sieurs cou­rants aux options stra­té­giques dif­fé­rentes (néo-gram­sciens, néo-liber­taires, mar­xistes clas­siques, adeptes de la « mul­ti­tude »), le socio­logue juge la réflexion insuf­fi­sante sur la stra­ti­fi­ca­tion sociale et les moda­li­tés de conquête et d’exercice du pou­voir qu’elle per­met­trait. Reformulant le diag­nos­tic qu’il posait déjà dans son ouvrage, il pointe la « socio­lo­gie des pen­seurs cri­tiques » comme un fac­teur de ce défi­cit stra­té­gique. La plu­part occupent en effet des postes d’enseignants ou de cher­cheurs, mais ne sont pas des res­pon­sables poli­tiques enga­gés dans l’action. Résultat : les sphères intel­lec­tuelle et poli­tique res­tent trop étanches, quand il fau­drait « une récon­ci­lia­tion de la théo­rie et de la pra­tique ». Les pro­blèmes de stra­té­gie poli­tique et éco­no­mique sont illus­trés de manière plus concrète dans le numéro de Regards de juin 2011. Patrick Braouezec, qui a quitté le PCF pour les Communistes uni­taires et la Fase, a l’honneur d’un « grand entre­tien ». Il y expose la même convic­tion que Martelli, selon laquelle la « forme parti » est à dépas­ser. Pas sûr que son exemple incite à aller dans cette voie, car le député est bien obligé de recon­naître qu’ « on est sans doute pas beau­coup plus nom­breux que lorsque nous sommes partis du PCF ». Et quand il affirme vou­loir être traité comme un par­te­naire et non une force d’appoint par les orga­ni­sa­tions fon­da­trices du Front de Gauche, on se demande si la fai­blesse de ses troupes et de leur struc­tu­ra­tion n’est pas un han­di­cap. A noter que Braouezec juge avec une sym­pa­thie cri­tique la can­di­da­ture de Mélenchon, dont il regrette les » réac­tions et des pro­po­si­tions très datées « . Ce qui l’empêcherait de rele­ver un défi que le député juge cru­cial : mon­trer aux jeunes des quar­tiers urbains et des zones rurales déshé­ri­tés, que leur « ennemi commun » est la « société libé­rale qui les laisse au bord du chemin ». Reste à savoir com­ment : or, tout en prô­nant la défense du droit de vote aux étran­gers, Braouezec cite dans ses recom­man­da­tions de lec­ture Fractures fran­çaises, de Christophe Guilluy  . Un auteur qui met jus­te­ment en évi­dence que l’idéal mul­ti­cul­tu­rel porté par la gauche ne trou­vera guère d’écho dans la France péri­ur­baine et rurale, dont une partie crois­sante de la popu­la­tion subit certes les consé­quences d’une insé­cu­rité éco­no­mique, mais res­sent aussi une forme d’anxiété culturelle.

Un problème stratégique concret : agir au sein de l’UE

Le men­suel consacre sur­tout un dos­sier impor­tant à l’Union euro­péenne. La ques­tion se pose en effet de la pos­si­bi­lité d’une action poli­tique radi­cale dans ce cadre ins­ti­tu­tion­nel. Roger Martelli dénonce certes la confis­ca­tion de la poli­tique moné­taire par la BCE  , mais sou­ligne à quel point les gou­ver­ne­ments gardent un pou­voir de déci­sion fort dans l’Union. D’où son rejet de la ten­ta­tion d’une cer­taine gauche sou­ve­rai­niste, de vou­loir reve­nir à de l’inter-gouvernementalisme. En effet, cette option ne ren­drait pas davan­tage de pou­voir aux peuples, qui ne seraient pas plus consul­tés qu’auparavant et ne dis­po­se­raient pas de moyen de contrôle sur les pro­cé­dures diplo­ma­tiques clas­siques. Martelli recom­mande donc de faire du « double prin­cipe de la sub­si­dia­rité et de la sou­ve­rai­neté popu­laire, [le] nou­veau socle ins­ti­tu­tion­nel » de l’UE. S’ensuit alors une suc­ces­sion de pro­po­si­tions, dont la maî­trise de l’initiative légis­la­tive par le Parlement, un contrôle de ce der­nier sur l’action de la BCE, des ser­vices publics élar­gis… Cependant, la ques­tion la plus cru­ciale pour l’heure est sans doute le destin de la mon­naie unique : com­ment la gauche radi­cale doit-elle se posi­tion­ner par rap­port à l’euro ? Benoît Borrits, à l’instar de Martelli et de son « pro­ces­sus consti­tuant », ima­gine l’Autre poli­tique idéale. Celle-ci consis­te­rait à trans­for­mer la mis­sion de la BCE, afin de ména­ger une tran­si­tion entre la situa­tion actuelle et la sortie de la dépen­dance des mar­chés finan­ciers. Création moné­taire, prêts directs aux États et sélec­ti­vité du crédit sont les voies de sortie de crise prô­nées par le Parti de la gauche euro­péenne, et relayées par l’auteur. Ce der­nier consi­dère que les dan­gers de défaut sont de nature à offrir une fenêtre d’opportunité pour un tel virage doc­tri­nal, et en appelle à ne pas renon­cer d’emblé à la mon­naie unique. Toutefois, comme il le rap­pelle lui-même, les règles de fonc­tion­ne­ment de l’euro néces­si­te­ront sinon l’unanimité, en tout cas un rap­port de forces poli­tique dont on peine à croire qu’il sera à court terme favo­rable à la gauche radi­cale. C’est pour­quoi l’argument de Michel Husson n’en est que plus inté­res­sant : depuis plu­sieurs chro­niques dans Regards, l’économiste membre de la fon­da­tion Copernic et d’Attac, tente de défi­nir ce que serait une poli­tique éco­no­mique de gauche ambi­tieuse mais non iso­la­tion­niste et coopé­ra­tive. Lui non plus n’est pas favo­rable à une sortie pré­ci­pi­tée de l’euro, en raison des effets dou­teux de la déva­lua­tion qui s’ensuivrait. D’une part, il n’est pas sûr du tout que davan­tage de crois­sance en résul­te­rait. D’autre part, ce serait envoyer un signal de « guerre com­mer­ciale », qui n’aboutirait qu’à res­sus­ci­ter la com­pé­ti­tion entre sys­tèmes sociaux à laquelle on veut jus­te­ment échap­per. Husson sug­gère donc de s’y prendre autre­ment, en com­men­çant plutôt par les mesures pro­gres­sistes sou­hai­tées, fut-ce en déro­geant aux règles de l’union moné­taire : « cela implique un bras de fer avec les ins­ti­tu­tions euro­péennes, s’appuyant sur la légi­ti­mité de l’extension pos­sible à plu­sieurs pays de cette orien­ta­tion ». Autrement dit, contrai­re­ment à une autre frange du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste (autour de Jacques Nikonoff notam­ment), Husson pense pos­sible de mener une poli­tique de trans­for­ma­tion sociale sans faire de la sortie de l’union moné­taire un préa­lable. On retrouve là, au sein de la gauche de la gauche, une ligne d’opposition qui s’est mani­fes­tée à l’occasion des débats sur la démon­dia­li­sa­tion ». Sans doute Regards se pen­chera-t-il d’ailleurs bien­tôt sur ce thème, qui déchire les par­ti­sans d’une alter­na­tive au néolibéralisme.

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