«Regards» sur la stratégie de la gauche radicale pour 2012

Codirigé par Clémentine Autain et Roger Martelli, Regards est un mensuel engagé pour un monde « postcapitaliste », mais aussi un lieu de débat pour les différents courants de la gauche de transformation sociale. Que l’on partage ou non les orientations du magazine (dont les deux directeurs ont exprimé leur sympathie envers le Front de Gauche), ce dernier permet de repérer les controverses idéologiques et stratégiques qui animent cette partie du spectre politique.

Une rencontre Mélenchon/Besancenot

Le numéro d’avril 2011 proposait ainsi une rencontre Mélenchon/Besancenot  , dans le cadre d’un dossier intitulé « Révolution, modes d’emploi ». Depuis, le premier des deux leaders a été investi candidat du Front de Gauche, tandis que le second a renoncé à représenter le NPA à l’élection présidentielle. Cette décision, qui comporte une part de raisons personnelles, se comprend mieux d’un point de vue politique à la lecture de l’entretien. Pour Besancenot, les chutes de Ben Ali et Moubarak enseignent entre autres « qu’une révolution peut se faire en dehors des échéances électorales ». Car accéder au pouvoir par les urnes n’a que peu d’intérêt selon lui, si les forces populaires ne sont pas impliquées dans cette conquête. Au « processus par le haut » dont il attribue la défense à Mélenchon, il oppose ainsi un « processus par le bas », où l’investissement des institutions par la gauche découle d’un vaste mouvement social, et non l’inverse : « Dire qu’on peut aller au gouvernement et qu’ensuite on va se battre pour l’implication populaire, on l’a entendu pendant des années […] Si les revendications ne sont pas portées par la base, ça ne marchera pas ». Pourquoi ? Parce que l’ex-leader du NPA conçoit la prise du pouvoir par la « vraie » gauche, comme un moment d’affrontement avec « le mur de l’argent » : « Eh bien pars et gagne [les élections] ! Tu crois que les capitalistes vont se laisser faire ? », lance-t-il à son contradicteur. De son côté, Mélenchon convient que tout en se battant lui aussi pour l’implication populaire, il considère le combat électoral comme central. Il renvoie Besancenot à une posture attentiste, et prétend trouver dans les procédures de la démocratie représentative un moyen de faire évoluer le rapport de forces. Pour lui, le vote est une des modalités de mobilisation des forces populaires. Il propose donc de « provoquer les choses au plan institutionnel, parce que aujourd’hui, on ne sait pas faire autrement ». Défendant le fait d’avoir une « méthode », on lit entre les lignes qu’il se méfie de la posture quelque peu spontanéiste du NPA qui mise tout sur le mouvement social. Si la révolution est certes « un acte de rupture », « ensuite, ce n’est pas l’émeute permanente ». En clair, le politique doit reprendre la main, notamment en refondant les institutions, via une constituante, et en menant une « modification radicale du régime de la propriété ». Au final, si l’entretien permet de cerner les différences des deux hommes, il laisse un peu sur sa faim le lecteur, qui a parfois le sentiment d’un débat non abouti. Par exemple, sur le degré de conflictualité avec les puissances économiques, Besancenot va jusqu’à parler du « problème de la violence », sans guère aller jusqu’au bout de son propos, et donc sans convaincre. De son côté, après avoir évoqué la force de la loi, Mélenchon ne répond pas à l’objection de son contradicteur. Or, le risque de rétorsions à l’application de son programme est réel, et peut inquiéter des électeurs séduits par son discours mais inquiets quant aux conséquences pratiques.

Dépasser les appareils partisans ?

Le hiatus entre stratégies institutionnelle et insurrectionnelle est abordé par Roger Martelli dans un article au ton lucide, mais guère mobilisateur pour le citoyen aux opinions « postcapitalistes » : l’une des phrases mises en exergue de la contribution affirme qu’ « on ne sait pas très bien comment passer de l’espérance d’hier à celle d’aujourd’hui et de demain ». Pourtant, selon Martelli, la révolution comme subversion de l’ordre politique par les forces populaires est une nécessité. Dénonçant une société « fonctionnelle pour la croissance des avoirs privés, [mais pas] pour le développement des capacités humaines », il met toutefois en garde contre le détournement de la colère populaire par les mouvements réactionnaires. Surtout, il considère comme une « impasse » le choix offert entre le réformisme légaliste mais vulnérable, et le révolutionnarisme aux potentialités criminelles. Pour éviter ce dilemme, Martelli défend un processus constitué à la fois de moments de rupture et de moments « de seuil », qui ne brutalise pas en permanence la société. Tout cela reste déjà un peu abstrait, mais le problème principal provient surtout, nous dit l’auteur, de l’absence de l’ingrédient essentiel à un tel processus : tout simplement le sentiment que « c’est possible ». Autrement dit, si le désir d’une alternative est présent, si les pensées critiques et les éléments de projet existent et se diffusent, il manque un projet mobilisateur qui rassemble ce désir et ces réflexions, et leur donne un débouché collectif concret. Selon Martelli, la seule « forme parti », trop hiérarchique et trop décrédibilisée, ne pourra pas combler ce vide. Une gauche de transformation sociale devra donc être une gauche de transformation des organisations –car il en faut !- capables de porter le changement. Ce problème stratégique est aussi évoqué par Razmig Keucheyan, auteur d’un récent travail remarqué sur les pensées critiques  , et interviewé par le mensuel dans le même numéro. Distinguant plusieurs courants aux options stratégiques différentes (néo-gramsciens, néo-libertaires, marxistes classiques, adeptes de la « multitude »), le sociologue juge la réflexion insuffisante sur la stratification sociale et les modalités de conquête et d’exercice du pouvoir qu’elle permettrait. Reformulant le diagnostic qu’il posait déjà dans son ouvrage, il pointe la « sociologie des penseurs critiques » comme un facteur de ce déficit stratégique. La plupart occupent en effet des postes d’enseignants ou de chercheurs, mais ne sont pas des responsables politiques engagés dans l’action. Résultat : les sphères intellectuelle et politique restent trop étanches, quand il faudrait « une réconciliation de la théorie et de la pratique ». Les problèmes de stratégie politique et économique sont illustrés de manière plus concrète dans le numéro de Regards de juin 2011. Patrick Braouezec, qui a quitté le PCF pour les Communistes unitaires et la Fase, a l’honneur d’un « grand entretien ». Il y expose la même conviction que Martelli, selon laquelle la « forme parti » est à dépasser. Pas sûr que son exemple incite à aller dans cette voie, car le député est bien obligé de reconnaître qu’ « on est sans doute pas beaucoup plus nombreux que lorsque nous sommes partis du PCF ». Et quand il affirme vouloir être traité comme un partenaire et non une force d’appoint par les organisations fondatrices du Front de Gauche, on se demande si la faiblesse de ses troupes et de leur structuration n’est pas un handicap. A noter que Braouezec juge avec une sympathie critique la candidature de Mélenchon, dont il regrette les  » réactions et des propositions très datées « . Ce qui l’empêcherait de relever un défi que le député juge crucial : montrer aux jeunes des quartiers urbains et des zones rurales déshérités, que leur « ennemi commun » est la « société libérale qui les laisse au bord du chemin ». Reste à savoir comment : or, tout en prônant la défense du droit de vote aux étrangers, Braouezec cite dans ses recommandations de lecture Fractures françaises, de Christophe Guilluy  . Un auteur qui met justement en évidence que l’idéal multiculturel porté par la gauche ne trouvera guère d’écho dans la France périurbaine et rurale, dont une partie croissante de la population subit certes les conséquences d’une insécurité économique, mais ressent aussi une forme d’anxiété culturelle.

Un problème stratégique concret : agir au sein de l’UE

Le mensuel consacre surtout un dossier important à l’Union européenne. La question se pose en effet de la possibilité d’une action politique radicale dans ce cadre institutionnel. Roger Martelli dénonce certes la confiscation de la politique monétaire par la BCE  , mais souligne à quel point les gouvernements gardent un pouvoir de décision fort dans l’Union. D’où son rejet de la tentation d’une certaine gauche souverainiste, de vouloir revenir à de l’inter-gouvernementalisme. En effet, cette option ne rendrait pas davantage de pouvoir aux peuples, qui ne seraient pas plus consultés qu’auparavant et ne disposeraient pas de moyen de contrôle sur les procédures diplomatiques classiques. Martelli recommande donc de faire du « double principe de la subsidiarité et de la souveraineté populaire, [le] nouveau socle institutionnel » de l’UE. S’ensuit alors une succession de propositions, dont la maîtrise de l’initiative législative par le Parlement, un contrôle de ce dernier sur l’action de la BCE, des services publics élargis… Cependant, la question la plus cruciale pour l’heure est sans doute le destin de la monnaie unique : comment la gauche radicale doit-elle se positionner par rapport à l’euro ? Benoît Borrits, à l’instar de Martelli et de son « processus constituant », imagine l’Autre politique idéale. Celle-ci consisterait à transformer la mission de la BCE, afin de ménager une transition entre la situation actuelle et la sortie de la dépendance des marchés financiers. Création monétaire, prêts directs aux États et sélectivité du crédit sont les voies de sortie de crise prônées par le Parti de la gauche européenne, et relayées par l’auteur. Ce dernier considère que les dangers de défaut sont de nature à offrir une fenêtre d’opportunité pour un tel virage doctrinal, et en appelle à ne pas renoncer d’emblé à la monnaie unique. Toutefois, comme il le rappelle lui-même, les règles de fonctionnement de l’euro nécessiteront sinon l’unanimité, en tout cas un rapport de forces politique dont on peine à croire qu’il sera à court terme favorable à la gauche radicale. C’est pourquoi l’argument de Michel Husson n’en est que plus intéressant : depuis plusieurs chroniques dans Regards, l’économiste membre de la fondation Copernic et d’Attac, tente de définir ce que serait une politique économique de gauche ambitieuse mais non isolationniste et coopérative. Lui non plus n’est pas favorable à une sortie précipitée de l’euro, en raison des effets douteux de la dévaluation qui s’ensuivrait. D’une part, il n’est pas sûr du tout que davantage de croissance en résulterait. D’autre part, ce serait envoyer un signal de « guerre commerciale », qui n’aboutirait qu’à ressusciter la compétition entre systèmes sociaux à laquelle on veut justement échapper. Husson suggère donc de s’y prendre autrement, en commençant plutôt par les mesures progressistes souhaitées, fut-ce en dérogeant aux règles de l’union monétaire : « cela implique un bras de fer avec les institutions européennes, s’appuyant sur la légitimité de l’extension possible à plusieurs pays de cette orientation ». Autrement dit, contrairement à une autre frange du mouvement altermondialiste (autour de Jacques Nikonoff notamment), Husson pense possible de mener une politique de transformation sociale sans faire de la sortie de l’union monétaire un préalable. On retrouve là, au sein de la gauche de la gauche, une ligne d’opposition qui s’est manifestée à l’occasion des débats sur la démondialisation ». Sans doute Regards se penchera-t-il d’ailleurs bientôt sur ce thème, qui déchire les partisans d’une alternative au néolibéralisme.